Israël, 60 ans, l’âge de l’audace

Entretien avec Avraham Burg, dimanche 11 mai 2008

"Si je me pro­jette dans un lointain avenir, que dira-​​t-​​on de notre géné­ration ? Que nous avions l’occasion de faire la paix et que nous l’avons manquée".

Israël a fêté ses soixante années d’existence. Quel bilan en tirez-​​vous ?

Si je pouvais dire à mes ancêtres qu’il existe un Etat juif, doté d’universités per­for­mantes, d’une économie en pleine crois­sance, etc., je suis sûr qu’en com­pa­raison avec toutes les autres époques de l’histoire juive, ils croi­raient que les temps mes­sia­niques sont arrivés ! La partie positive du bilan est impres­sion­nante ! Mais si je me pro­jette dans un lointain avenir, que dira-​​t-​​on de notre géné­ration ? Que nous avions l’occasion de faire la paix et que nous l’avons manquée. Que nous pou­vions trans­former Israël en un pont entre l’Europe chré­tienne et le Moyen-​​Orient musulman, et que nous avons raté cet objectif. Que nous avions entre nos mains de quoi constituer une société modèle et juste, où l’égalité entre riches et pauvres, entre minorité et majorité aurait régné, et que nous n’avons pas réussi.

Pourquoi les cercles de gauche dont vous êtes issu, ceux du "camp de la paix", sont-​​ils ainsi désillusionnés ?

La situation de la gauche israé­lienne a ceci de para­doxal que sa rhé­to­rique l’a emporté alors que, poli­ti­quement, elle a perdu. Ariel Sharon, Ehoud Olmert et même Benyamin Néta­nyahou, les tenants du natio­na­lisme le plus dur, ont fini par se retirer de ter­ri­toires occupés. Main­tenant que nos slogans sont appliqués par ceux qui sont au pouvoir, pourquoi mani­fester dans les rues ? De plus, force est de constater que, depuis une dizaine d’années, les idées, les for­mules et les pro­po­si­tions les plus contraires à la paix sont venues de notre propre camp. Ehoud Barak a essuyé un échec per­sonnel avec les négo­cia­tions ratées de Camp David et de Taba. C’est aussi parmi nous, du tra­vailliste Haïm Ramon, qu’est née l’idée du mur de sépa­ration (la bar­rière de sécurité)… Comment cela ne laisserait-​​il pas un goût amer ?

Quelle solution préconisez-​​vous pour sortir de ce blocage ?

De l’audace. A com­mencer par des négo­cia­tions directes avec le Hamas. Dire que c’est là une pers­pective exal­tante, non. Mais de l’expérience qui est la nôtre au Moyen-​​Orient, je constate que nous autres, Israé­liens, finissons tou­jours par avoir la nos­talgie des extré­mistes d’hier. Quand nous avons conquis les ter­ri­toires en 1967, la pre­mière chose que nous avons faite c’est d’en expulser tous les par­tisans du roi Hussein de Jor­danie. Puis, au moment où nous com­men­cions à les regretter, c’est l’OLP qui les a rem­placés. Quand le Hamas est arrivé, nous nous sommes mis à pleurer après l’OLP. Main­tenant que le Hamas est là, si nous ne dis­cutons pas avec lui, qu’est-ce qui se profile der­rière ? Al-​​Qaida, un ennemi plus acharné encore.

Le temps ne joue pas en faveur d’Israël. Pas du tout. Le danger stra­té­gique majeur ne vient ni du ter­ro­risme, ni de l’intégrisme isla­mique, ni même de la force nucléaire ira­nienne - tout risque que je me gar­derais cependant de sous-​​estimer. Il tient à ce que nous sommes en train de rater la solution de "deux Etats pour deux peuples". Israël a été kid­nappé par les colons et la Palestine par le Hamas, qui se retrouvent dans une situation dia­lec­tique de par­te­nariat poli­tique. Tous les deux croient à leur manière au "Grand Israël" ou à la "Grande Palestine". Si cela continue ainsi, nous nous pré­ci­pitons avec la vitesse de l’éclair vers un clash dans lequel nous, les Israé­liens, serons contraints d’aller au secours des colons et eux, les Pales­ti­niens, de défendre le Hamas.

Depuis l’indépendance, en 1948, quelle a été l’erreur prin­cipale qui, selon vous, a créé le contexte que vous venez de décrire ?

Deux éléments qui ne sont pas que poli­tiques et stra­té­giques, mais qui ont déterminé notre per­ception et nos réac­tions à la réalité du Moyen-​​Orient. Le premier, c’est celui qui a été le moteur même du sio­nisme, qui pensait ins­taller un peuple sans terre sur une terre sans peuple. Long­temps, le peuple pales­tinien n’a tout sim­plement pas existé à nos yeux. Les Pales­ti­niens demeurent, pour de nom­breux Israé­liens, de l’ordre de la réalité virtuelle.

Le second élément m’impose de déplacer le regard vers la période anté­rieure au sio­nisme, quand la majorité du peuple juif vivait en Europe de l’Est, en Pologne, en Russie, en Galicie, avec une auto­nomie cultu­relle assez forte. Au tournant du XIXe et du XXe siècle, la situation a com­mencé à se dégrader. Une grande partie des juifs a alors émigré aux Etats-​​Unis. Une petite portion de pion­niers est allée sur la terre d’Israël, par choix. Après la Shoah, après l’ouverture des camps de réfugiés en 1948-​​1949, Israël est passé du statut d’Etat d’élection à celui de pays refuge, ce qui induit deux men­ta­lités différentes.

Par ailleurs, je vois le sort des réfugiés pales­ti­niens, et j’ai beau me dire que je ne suis pas, moi, Israélien, la seule cause de leur malheur, il n’en reste pas moins qu’après soixante ans ils sont plus nom­breux à dépendre de l’UNRWA (Agence de l’ONU pour les réfugiés pales­ti­niens) qu’en 1948. Même si nous ne sommes pas les seuls res­pon­sables du pro­blème, que cette res­pon­sa­bilité nous la par­ta­geons avec les pays arabes, il faut au moins en recon­naître sym­bo­li­quement notre part.

Dans votre livre Vaincre Hitler (Fayard), vous com­parez l’Israël d’aujourd’hui à l’Allemagne de Guillaume II, de Bis­marck et de Weimar. En quoi une telle ana­logie est-​​elle justifiée ?

D’autres équi­va­lences étaient pos­sibles, par exemple avec l’Amérique des pion­niers ou la France en Algérie. Pourquoi l’Allemagne ? Parce que c’est en allemand que les deux livres qui ont le plus influé sur le destin des juifs modernes ont été écrits : L’Etat juif, du fon­dateur du sio­nisme poli­tique, Theodor Herzl, et Mein Kampf. Parce que c’est en Alle­magne qu’a eu lieu la moder­ni­sation reli­gieuse, là où le plus grand écrivain en langue hébraïque, Samuel-​​Joseph Agnon (18881970, Prix Nobel de lit­té­rature 1966), a tra­vaillé, et c’est de Berlin que Salman Schocken a créé le journal de réfé­rence en hébreu Haaretz. Sans parler des phi­lo­sophes juifs les plus impor­tants comme Franz Rosenzweig et Martin Buber.

Dans cette période qui va de Bis­marck à la fin de la Répu­blique de Weimar, a eu lieu une confron­tation vio­lente entre la ten­dance au libé­ra­lisme et un trau­ma­tisme national, l’humiliation de la défaite de 1918. A la fin, le trau­ma­tisme l’a emporté avec l’arrivée d’Hitler au pouvoir. Je pense qu’Israël se trouve aussi écartelé aujourd’hui entre une créa­tivité extra­or­di­naire et un trauma national. Faisons en sorte que l’esprit nouveau l’emporte sur le trau­ma­tisme : voilà le foyer de la comparaison.

Vous êtes effec­ti­vement très cri­tique sur le caractère enva­hissant de la mémoire de la Shoah en Israël. N’y en a-​​t-​​il pas des usages positifs ?

Sans mémoire, le peuple juif n’existerait tout sim­plement pas. Mon pro­blème est plutôt la bana­li­sation. Récemment, des reli­gieux ont voulu s’opposer à une Gay Pride à Jéru­salem. J’ai vu des jeunes ultraor­tho­doxes s’affronter aux poli­ciers en leur criant qu’ils étaient des nazis. Que viennent faire les Alle­mands dans cette his­toire ! Il faut abso­lument extirper cela de l’actualité quo­ti­dienne. Voilà pourquoi je ne trouve pas sain de consacrer une date spé­ciale à la com­mé­mo­ration de la Shoah dans le pan­théon national. La sagesse juive veut qu’il y ait un temps pour le deuil et un temps pour la vie : l’essentiel pour la vie et un petit moment pour le deuil. Je dis non à une exis­tence nationale de nécro­philes. Et, dans un esprit juif que je pourrais qua­lifier de "post-​​israélien", je propose de joindre le jour de com­mé­mo­ration de la Shoah au jeûne de Tisha béav (le 9 du mois du calen­drier hébraïque d’av), la célé­bration des mal­heurs de l’histoire juive.

Le sio­nisme poli­tique s’est voulu une solution à l’antisémitisme. Du coup, le rappel de la Shoah n’en conserve-​​t-​​il pas une cer­taine actualité ?

Je ne partage nul­lement cette obsession. Le chiffre des inci­dents, comparé aux qua­torze mil­lions de juifs vivant dans le monde, me paraît insi­gni­fiant. Bien sûr que l’antisémitisme existe encore, sous la forme d’un mixte bizarre d’antijudaïsme reli­gieux, de xéno­phobie, d’anti-impérialisme, d’antiaméricanisme et d’anti-israélisme d’extrême gauche. Mais le phé­nomène contem­porain est celui d’une haine géné­ra­lisée de l’autre, de l’étranger, de l’immigré, de la dif­fé­rence, de l’homosexualité des musulmans et, dans le lot, des juifs. L’antisémitisme est désormais une partie seulement d’un phé­nomène uni­versel plus global. Reven­diquer une spé­ci­ficité en la matière me paraît stupide.

Que voulez-​​vous dire, vous qui vous êtes long­temps occupé des rela­tions entre Israël et la dia­spora, quand vous affirmez la "fin" ou la "mort" du sionisme ?

Pour la pre­mière fois de son his­toire, la majeure partie du judaïsme vit dans des démo­craties, pré­servée d’un danger immédiat pour sa survie. Est-​​ce que le peuple juif peut sub­sister sans ennemis exté­rieurs ? Telle est la question prin­cipale qui se pose à la modernité juive. Que signifie appar­tenir à une col­lec­tivité qui n’est pas per­sé­cutée ? Du reste, si j’avais le pouvoir de faire venir tous les juifs en Israël, je ne l’exercerais pas. Le peuple juif s’est déve­loppé sur un mode à la fois sin­gulier et uni­versel. Depuis 1948, il s’est consacré presque exclu­si­vement au local, c’est-à-dire à la construction de l’Etat d’Israël.

Or il est temps de refermer cette paren­thèse, car le cos­mo­po­li­tisme est aussi important pour lui que la sou­ve­raineté. Le sio­nisme est pour cer­tains juifs un livre, voire même la Torah, dont on recom­mence la lecture à partir du début l’année sui­vante. Pour moi, ce n’est qu’un cha­pitre. Quand il est fini, il faut passer au suivant