Interview de Salame Kayleh le 16 mai 2012 sur sa détention après son expulsion de Syrie.

vendredi 18 mai 2012

A : De Amman, nous accueillons main­tenant le penseur pales­tinien Salama Kayleh qui a vécu en Syrie la plus grand part de sa vie. Bien­venue, Mon­sieur Salame, tous nos voeux pour votre sortie sain et sauf.

S : Bien­venue, et merci, Dieu vous garde.

A : Ce doit être dif­ficile pour vous d’exprimer vos sen­ti­ments et émotion après votre expulsion en Jor­danie. Ce doit être un moment très dur pour vous. Tou­tefois, nom­breux sont ceux qui vou­draient entendre votre témoi­gnage sur votre expé­rience. Tous les Syriens que je connais en ont été très affectés.

S : Merci à tous ceux qui se sont soli­da­risés avec moi. C’est en effet une expé­rience très dou­lou­reuse, en par­ti­culier mon éloi­gnement hors de Syrie. Mais je crois que je reviendrai bientôt car le peuple syrien poursuit sa révo­lution et le régime ne peut pas se main­tenir. Je pense que cela est devenu évident pour beaucoup. Je suis opti­miste car je ne serai pas long­temps absent de Damas.

A : Je pense que vous manquez à de nom­breuses per­sonnes à Damas. Nous n’avons pas compris pourquoi vous avez été per­qui­si­tionné, puis arrêté et expulsé ? Quand les vio­lences phy­siques ont com­mencé dans votre inter­ro­ga­toire ?

S : Une patrouille de sécurité est venue me chercher chez moi sans vio­lence. Par la suite, j’ai compris que quelqu’un avait dit avoir pris chez moi un exem­plaire d’un journal nommé "le militant de gauche". Ce journal est publié depuis le début de la révo­lution. Les agents de sécurité ont fouillé mon ordi­nateur et mes docu­ments et ont trouvé des exem­plaires du journal. Ils m’ont emmené dans un lieu de détention des ren­sei­gne­ments de l’aviation d’Al Ameriya situé sur la place des Omeyyades, comme me l’ont appris les autres détenus. Mon inter­ro­ga­toire a com­mencé le len­demain, d’abord pendant une demi-​​heure. Les coups ont com­mencé tout de suite. Ils vou­laient que je dise où j’avais imprimé le journal bien que ce ne soit pas moi qui l’ait imprimé.

Ils me repro­chaient de causer du tort à la Syrie alors que j’étais Pales­tinien réfugié, et que la situation en Syrie était meilleure qu’ailleurs. Ils ont insulté éga­lement les Pales­ti­niens en général. Je crois qu’un des mots d’ordre du journal "pour libérer la Palestine nous voulons ren­verser le régime" a par­ti­cu­liè­rement excédé mon tor­tion­naire. Je pense que c’est à cause de ce slogan qu’il ma donné le plus de coups.

Comme je refusais de lui dire que j’imprimais le journal, il m’a donné un coup de botte qui a failli me casser la jambe. Puis il m’a frappé avec un cable métal­lique épais, jusqu’à me faire presque perdre connais­sance. Alors que j’étais tombé à terre, il a continué à me frapper les jambes parce que je répondais de la même façon à la même question. Puis il m’a laissé sans coups 20 minutes avant de me ramener à ma cellule. L’après-midi, il a repris les coups sur les jambes avec la même question, puis m’a demandé d’écrire ma réponse. Mes souf­frances étaient tou­tefois mille fois moindres que les tor­tures infligées aux autres jeunes détenus qui par­ta­geaient ma cellule. Je crois que le régime crai­gnait de me faire tor­turer plus sévèrement.

A : votre main gauche est blessée ?

S : oui le dernier jour à l’hôpital, j’ai été frappé une tren­taine de coups sur la main. Après le premier inter­ro­ga­toire et la décla­ration écrite à Al Ameriya ils m’ont transféré en prison à l’aéroport de El Mezzeh. Là bas le com­por­tement de la Sécurité était très dif­férent. Il m’ont laissé prendre une douche, un officier m’a interrogé cal­mement et deux médecins ont décrit mes tor­tures dans leur rapport et demandé mon transfert à l’hôpital après m’avoir aus­culté. A l’hôpital, la situation s’est révélée pire. Attachés aux pieds et aux mains et à deux sur le même lit, les détenus sont frappés jour et nuit au moindre pré­texte (quand ils parlent, demandent à boire ou à pisser) et obligés de pisser sur eux-​​mêmes. Un malade mental, nommé Yussef El Khatib, pro­ba­blement détenu depuis long­temps, était par­ti­cu­liè­rement battu.

J’ai été beaucoup moins frappé que les autres, mais j’ai quand même subi trois ou quatre séries de coups de matraques élec­triques, alors que j’étais allongé et interdit de mou­vement. Le pire pour moi a été d’être privé pendant 10 jours de mon trai­tement pour la thy­roïde. J’arrivais à peine à marcher. La vie à "l’hôpital" était un enfer. Ayant obtenu les résultats de mes ana­lyses de sang, ils m’ont renvoyé au lieu d’interrogatoire. Puis le jeudi 10 mai, une patrouille m’emmène sans expli­cation au service des visas et de l’émigration. Le ministre de l’Intérieur, qui suivait mon cas, sem­blait pressé car il a télé­phoné au directeur des visas et au pro­cureur général, afin de faire signer rapi­dement mon éloi­gnement. Le papier a été signé au Palais El Adli sans que je des­cende de la voiture .…

A : Vous qui avez vécu aussi long­temps en Syrie et par­ticipé au mou­vement, au moins poli­ti­quement, dans quel sens va la situation main­tenant ?

S : Elle va vers le chan­gement. Je ne doute pas que le régime va finir, au moins en partie car il ne peut pas se main­tenir par ses méthodes actuelles. Celui qui voit le courage et la déter­mi­nation des jeunes en prison même, après les tor­tures, dit que ce régime va dis­pa­raître indu­bi­ta­blement. Je pré­tends que le régime est entré dans une impasse. Il faut le débar­rasser de son noyau le plus dur. Cela poussera à un chan­gement, même limité.

A : On dit que le sou­lè­vement de la rue est en majorité par des isla­mistes extré­mistes. Vous qui êtes mar­xistes en avez vous peur ?

S : Je refuse cette pro­pa­gande, comme je l’ai écrit dans un article. La pensée isla­miste radicale ne domine pas la rue. Ce sont de braves jeunes ordi­naires, dépo­li­tisés par des décennies de dic­tature qui a détruit la poli­tique et la culture. Leur culture tra­di­tion­nelle est reli­gieuse. En prison, un jeune pieux pra­ti­quant m’a affirmé qu’il ne sou­tenait pas les Frères musulmans et refusait les dis­cri­mi­na­tions reli­gieuses ses amis étant de toutes les confes­sions. Les repré­sen­ta­tions de la révo­lution syrienne trans­mises par les médias sont fausses. Je le répète, la rue poli­tique est ordi­naire, pas isla­miste. Le climat poli­tique sera dif­férent dans la pro­chaine étape. Et je ne crains pas les Isla­mistes de toutes façons.

A : merci (…)