Initiative française pour la paix : les Palestiniens divisés, un président contesté

En soutenant l’initiative française, l’Autorité nationale palestinienne cherche moins à sauver une solution à deux États qu’à se sauver elle-même.

Nicolas Dot-Pouillard, Middle East Eye, lundi 20 juin 2016

De gauche à droite, le ministre français des Affaires étrangères Jean-Marc Ayrault, le président français François Hollande et le secrétaire général de l'ONU Ban Ki-moon, lors de l'ouverture de la réunion internationale pour une « Initiative pour la Paix au Proche-Orient », le vendredi 3 juin 2016 à Paris (AFP).

Le 3 juin 2016, 28 délégations internationales se réunissent à Paris pour une « Initiative pour la Paix au Proche-Orient » initiée par la France – en l’absence de délégués israéliens et palestiniens. Cinq jours plus tard, deux Palestiniens ouvrent le feu non loin du ministère israélien de la Défense à Tel Aviv, tuant quatre Israéliens. Les Palestiniens sont divisés, entre soutien à l’Intifada, débutée en octobre 2015, et reprise des négociations. Cette dernière option est appuyée par l’actuel président de l’Autorité nationale palestinienne (ANP), Mahmoud Abbas, mais il est isolé.

Fuite en avant coloniale

Les objectifs de l’initiative française sont modestes, et les principes du communiqué final, généraux : il s’agit d’aboutir à un « règlement juste, durable et global du conflit israélo-palestinien » et « de mettre fin complètement à l’occupation israélienne qui a commencé en 1967 ». La tenue d’une conférence internationale avant la fin de l’année 2016 est envisagée.

L’opposition israélienne à l’initiative française est totale. Benjamin Netanyahou a annoncé le 23 mai 2016 qu’il excluait tout soutien de son gouvernement à une conférence internationale. Le 25 mai, le gouvernement de droite radicale israélien intègre l’extrême-droite dans ses rangs : Avigdor Lieberman, dirigeant du parti Israel Beytenou, prend la tête du ministère de la Défense.

La fuite en avant coloniale est continue. En janvier 2016, Israël annonce la construction de nouveaux blocs de colonies en Cisjordanie. Les destructions de maisons palestiniennes par l’armée israélienne se sont multipliées depuis le début de l’année. En mai 2016, la bande de Gaza est de nouveau bombardée par l’aviation israélienne.

La France et les Palestiniens : des relations dégradées ?

La suspicion palestinienne envers la France est aussi forte. Saluant positivement l’initiative française de juin 2016, Hanan Ashrawi, membre du Comité exécutif de l’Organisation de libération de la Palestine (OLP) et ancienne négociatrice lors de la conférence de Madrid en 1991, critique cependant le contenu de la déclaration finale qui selon elle fait « porter également à chacun les responsabilités », en oubliant « la dissymétrie des forces » entre Israéliens et Palestiniens.

Le Hamas, le Mouvement du Jihad Islamique en Palestine (MJIP), le Front populaire pour la libération de la Palestine (FPLP) et le Front démocratique (FDLP) ont publié, le 3 juin 2016, un communiqué commun également hostile à l’initiative française. Pour ces quatre formations, le « droit au retour des réfugiés palestiniens » n’est pas négociable, or le communiqué final de l’initiative de Paris n’en fait pas directement mention.

Les critiques palestiniennes de l’initiative françaises sont nombreuses : c’est aussi que, ces dernières années, les tensions se sont accumulées entre la France et une partie du spectre politique palestinien. Certes, en décembre 2014, le Sénat français, à la suite de l’Assemblée nationale, adopte une résolution demandant la reconnaissance d’un « État de Palestine ». Mais l’arrêt de la Cour de cassation française d’octobre 2015 qui prête à la campagne Boycott, désinvestissement, sanctions (BDS) contre Israël un « caractère discriminatoire » a constitué un signe négatif adressé à la société civile palestinienne à l’origine du mouvement BDS.

L’Institut français de Gaza a plusieurs fois été la cible de manifestations : en janvier 2013, lorsque Manuel Valls, à l’époque ministre de l’Intérieur, refuse de signer l’arrêté d’expulsion de Georges Ibrahim Abdallah, un prisonnier libanais proche du FPLP, ou encore en mars 2016, lorsque le Hamas organise des rassemblements devant l’Institut français pour dénoncer l’interdiction de sa chaîne télévisée, Al-Aqsa, sur le réseau satellite français Eutelsat.

Le Hamas a des relations plus que dégradées avec Paris. Le 17 décembre 2014, alors que le Tribunal de l’Union européenne annule l’inscription du Hamas sur la liste des organisations terroristes, le porte-parole des Affaires étrangères françaises annonce que « la France agira pour que, dans les meilleurs délais, l’inscription du Hamas sur cette liste soit rétablie ».

Un président palestinien contesté

La diplomatie française ne peut donc s’appuyer à l’avenir que sur un seul partenaire : Mahmoud Abbas. Elle a reçu le soutien de la présidence palestinienne, mais aussi du Conseil révolutionnaire du Fatah. Le 26 mai 2016, Nabil Shaath, responsable des relations internationales du Fatah, rencontre le consul de France à Jérusalem et réaffirme l’appui total de son mouvement à l’initiative française.

La même semaine, Mahmoud Abbas assiste à la réunion des ministres arabes des Affaires étrangères, réunis au Caire, qui votent une résolution appuyant la tenue de la conférence. La stratégie de Mahmoud Abbas est connue : s’appuyer sur le droit international pour négocier la création d’un État palestinien sur les frontières de 1967, et s’opposer à toute stratégie de résistance armée.

Mais l’aval de la Ligue arabe ou d’une partie du Fatah ne suffit pas à faire l’unanimité chez les Palestiniens. En s’opposant à l’initiative française, le Hamas, le Jihad islamique, le FPLP et le FDLP entendent également lancer un message à Mahmoud Abbas.

Les griefs à son encontre sont nombreux. Lorsqu’en janvier 2016, Majid Faraj, responsable des forces de sécurité de l’Autorité palestinienne, déclare avoir fait arrêter plus de 200 activistes palestiniens depuis le mois d’octobre, ce sont ces quatre organisations qui demandent à Mahmoud Abbas de cesser toute coopération sécuritaire avec Israël.

En avril 2016, le FPLP appelle le Comité exécutif de l’OLP à « sanctionner » Mahmoud Abbas après qu’il a confirmé que la coordination de la police palestinienne avec les forces armées israéliennes continuera. Le même parti tient le président palestinien pour responsable de l’assassinat de l’un de ses membres en Bulgarie, Omar Nayef, dans l’enceinte même de l’ambassade de Palestine, en février 2016.

La position de Mahmoud Abbas est précaire. Il manque de légitimité démocratique : son mandat présidentiel n’a jamais été renouvelé depuis janvier 2005. Il utilise parfois la manne financière de l’OLP pour sanctionner ses opposants : ainsi du FPLP et du FDLP, à qui il coupe les crédits en avril 2016.

Le Hamas reste un concurrent certain. Au pouvoir dans la bande de Gaza depuis 2006, il a remporté les élections étudiantes du printemps 2016 en Cisjordanie et est majoritaire dans plusieurs universités. À l’Université de Birzeit par exemple, il remporte près de 45 % des suffrages exprimés, contre 40 % pour le Fatah et 11 % pour la gauche du FPLP.

Les divisions au sein même du Fatah

Contrairement à Yasser Arafat, décédé en novembre 2004, l’ascendant de Mahmoud Abbas sur le Fatah est limité. Il est pour l’essentiel financier. Alors que le Conseil révolutionnaire du mouvement a soutenu l’initiative de Paris, les Brigades des martyrs d’al-Aqsa, une des branches armées du Fatah, ont salué dans un communiqué le 9 juin 2016 l’attaque armée de Tel Aviv.

Au sein du Conseil révolutionnaire du mouvement, certains demandent un rapprochement avec l’Iran, tout en appelant le Fatah à soutenir le soulèvement palestinien en cours : ainsi de Abbas Zaki, ancien ambassadeur de Palestine au Liban.

Proche des Émirats arabes unis, Mohammed Dahlan, exclu du Fatah en 2011, construit patiemment ses réseaux dans le monde arabe avec un but affiché : prendre la place du président le moment venu.

Dahlan est un commis-voyageur du prince héritier Mohammed ben Zayed, le ministre de la Défense des Émirats. Il profite de ses accointances passées avec les services de sécurité égyptiens et a tissé des liens avec Nidaa Tounes, le parti du président tunisien Beji Caïd Essebsi, tout comme avec certaines factions de l’opposition à Bachar al-Assad : en mars 2016, il appuie, au Caire, le lancement du mouvement « La Syrie de demain » d’Ahmad Jarba, ancien porte-parole de la Coalition nationale syrienne.

Mohammed Dahlan, qui s’imagine en futur président de l’Autorité nationale palestinienne, partage avec Mahmoud Abbas un trait commun : la captation prédatrice de l’appareil bureaucratique et sécuritaire de l’ANP.

Dirigeant historique du Fatah, le député Marwan Barghouti, emprisonné en Israël depuis 2002, ne rentre pas en confrontation avec Mahmoud Abbas, mais il le met sérieusement en garde. Dans une lettre rendue publique en novembre 2015, il enjoint le président palestinien à cesser toute coopération avec Israël, et demande à l’Autorité palestinienne de soutenir l’Intifada en cours.

La position favorable de Mahmoud Abbas à l’égard de l’initiative française, dont il est en fin de compte le seul soutien, ne relève sans doute pas d’une croyance réaliste dans une relance des négociations. Il s’agit plutôt d’assurer ses derniers appuis à l’extérieur des territoires occupés. Mais sa formation, le Fatah, est en crise et son leadership ne tient qu’en vertu de deux facteurs : des forces de sécurité pléthoriques et une rente financière assurée par la communauté internationale. En soutenant l’initiative française, l’Autorité nationale palestinienne cherche moins à sauver une solution à deux États qu’à se sauver elle-même.

Nicolas Dot-Pouillard est chercheur principal au sein du programme Wafaw (When Authoritarianism fails in the Arab World, European Research Council). Le contenu de l’article ne reflète pas les vues de l’institution qui le soutient.