Inch’Allah

Uri Avnery, dimanche 25 mars 2007

Ce ne sont pas seulement les Pales­ti­niens qui doivent pousser un soupir de sou­la­gement après la pres­tation de serment du gou­ver­nement pales­tinien d’union nationale. Nous, Israé­liens, avons une bonne raison de faire de même.

Cet événement est une vraie béné­diction, non seulement pour eux, mais aussi pour nous - si tou­tefois nous nous inté­ressons à une paix qui mette fin au conflit historique.

POUR LES Pales­ti­niens, le résultat immédiat est l’élimination de la menace de guerre civile.

C’était un cau­chemar. C’était également absurde. Des com­bat­tants pales­ti­niens se tiraient dessus dans les rues de Gaza, à la grande joie des auto­rités d’occupation. Comme dans l’arène de la Rome antique, des gla­dia­teurs s’entretuaient pour l’amusement des spec­ta­teurs. Des gens qui avaient passé des années ensemble dans les prisons israé­liennes se com­por­taient soudain comme des ennemis mortels.

Ce n’était pas encore une guerre civile. Mais les inci­dents meur­triers auraient pu y conduire. De nom­breux Pales­ti­niens crai­gnaient que, si les affron­te­ments n’étaient pas immé­dia­tement stoppés, une véri­table guerre fra­tricide éclate. Le grand espoir du gou­ver­nement israélien était bien sûr aussi que le Hamas et le Fatah se détruisent l’un l’autre sans qu’Israël ait à lever le petit doigt. Les ser­vices de ren­sei­gnement israé­liens l’avaient même prédit.

Je n’avais pas d’inquiétude à ce sujet. De mon point de vue, une guerre civile pales­ti­nienne n’était pas en jeu.

Tout d’abord, parce que les condi­tions fon­da­men­tales d’une guerre civile n’existaient pas. Les Pales­ti­niens sont unis dans leur com­po­sition eth­nique, cultu­relle et his­to­rique. La Palestine ne res­semble pas à l’Irak, avec ses trois peuples dis­tincts eth­ni­quement (arabes et kurdes), sur le plan reli­gieux (chiites et sun­nites) et géo­gra­phi­quement (nord, centre et sud). Elle ne res­semble pas à l’Irlande, où les pro­tes­tants, des­cen­dants des colons, com­bat­tirent les des­cen­dants catho­liques de la popu­lation indigène. Elle ne res­semble pas aux pays afri­cains, dont les fron­tières ont été fixées par les maîtres colo­niaux sans aucune consi­dé­ration des fron­tières tri­bales. Elle n’a pas connu de sou­lè­vement révo­lu­tion­naire comme ceux qu’ont amenés les guerres civiles en Angle­terre, en France et en Russie, ou de pro­blème qui divise la popu­lation comme l’esclavage aux Etats-​​Unis.

Les inci­dents meur­triers qui écla­tèrent dans la bande de Gaza étaient des luttes entre milices de partis, aggravées par des que­relles entre hamulas (familles étendues). L’histoire a connu de telles que­relles dans presque tous les mou­ve­ments de libé­ration. Par exemple : après la Pre­mière guerre mon­diale, quand les Bri­tan­niques furent obligés d’accorder l’autonomie à l’Irlande, une lutte san­glante entre com­bat­tants de la liberté éclata aus­sitôt. Des catho­liques irlandais tuèrent des catho­liques irlandais.

A l’époque de la lutte de la com­mu­nauté juive en Palestine contre le régime colonial bri­tan­nique (« le mandat »), une guerre civile n’a été évitée que grâce à une per­sonne : Menahem Begin, le com­mandant de l’Irgoun. Il était déterminé à empêcher à tout prix une guerre fra­tricide. David Ben Gourion voulait éliminer l’Irgoun, qui refusait son lea­dership et sapait sa poli­tique. Dans ce qu’on a appelé la « saison », il donna l’ordre à la Haganah, son orga­ni­sation loyale, de kid­napper des membres de l’Irgoun pour les livrer à la police bri­tan­nique, qui les tor­turait et les empri­sonnait à l’étranger. Mais Begin interdit à ses hommes d’utiliser leurs armes pour se défendre contre des Juifs.

Une telle lutte entre Pales­ti­niens ne se trans­formera pas en guerre civile, parce que l’ensemble des Pales­ti­niens s’y opposent vigou­reu­sement. Tout le monde se sou­vient que, pendant la rebellion arabe de 1936, le leader pales­tinien de l’époque, le grand mufti Hadj Amin Al-​​Husseini, mas­sacra ses rivaux pales­ti­niens. Pendant les trois années de la rébellion (appelées « événe­ments » dans la ter­mi­no­logie sio­niste) les Pales­ti­niens s’entretuèrent plus qu’ils ne tuèrent de leurs oppo­sants bri­tan­niques et juifs.

Résultat : quand les Pales­ti­niens furent confrontés à leur épreuve exis­ten­tielle suprême, dans la guerre de 1948, ils furent divisés et déchirés, faute de direction unifiée, et se trou­vèrent dépen­dants de gou­ver­ne­ments arabes que­rel­leurs, qui intri­guaient les uns contre les autres. Ils furent inca­pables de résister à la com­mu­nauté juive orga­nisée, beaucoup plus petite, mais qui a rapi­dement mis sur pied une armée unifiée et efficace. Le résultat fut la nakba, la ter­rible tra­gédie his­to­rique du peuple pales­tinien. Ce qui s’est passé en 1936 marque encore la vie de chaque Pales­tinien jusqu’à ce jour.

Il est dif­ficile de lancer une guerre civile si la popu­lation y est opposée. Même les pro­vo­ca­tions de l’extérieur - et je présume qu’elles n’ont pas manqué - ne peuvent la déclencher.

Je n’ai par consé­quent jamais douté un seul instant qu’en fin de compte un gou­ver­nement d’union verrait le jour, et je suis content que cela arrive aujourd’hui.

POURQUOI est-​​ce bien pour Israël ? Je vais dire quelque chose qui va choquer de nom­breux Israé­liens et leurs amis dans le monde.

Si le Hamas n’existait pas, il faudrait l’inventer.

Si un gou­ver­nement pales­tinien avait été formé sans le Hamas, nous aurions dû le boy­cotter jusqu’à ce que le Hamas en fasse partie.

Et si des négo­cia­tions abou­tissent à un accord his­to­rique avec la direction pales­ti­nienne, nous devrions y mettre comme condition que le Hamas le signe également.

Folie ? Bien sûr. Mais c’est la leçon que l’histoire nous lègue de l’expérience d’autres guerres de libération.

La popu­lation pales­ti­nienne dans les ter­ri­toires occupés est divisée presque à égalité entre le Fatah et le Hamas. Signer un accord avec la moitié d’un peuple et continuer la guerre avec l’autre moitié n’a aucun sens. Après tout, nous devrons faire de sérieuses conces­sions pour la paix, comme le retrait dans des fron­tières beaucoup plus étroites et la res­ti­tution de Jérusalem-​​Est à ses pro­prié­taires. Le ferons-​​nous en échange d’un accord que la moitié du peuple pales­tinien n’acceptera pas et dans lequel elle ne sera pas engagée ? Pour moi cela res­semble au summum de la folie.

J’irai plus loin : le Hamas et le Fatah ensemble ne repré­sentent que la partie du peuple pales­tinien qui vit en Cis­jor­danie, dans la bande de Gaza et à Jérusalem-​​Est. Mais des mil­lions de réfugiés pales­ti­niens (per­sonne ne sait vraiment combien) vivent en dehors du ter­ri­toire de Palestine et Israël.

Si nous aspirons effec­ti­vement à la fin réelle du conflit his­to­rique, nous devons par­venir à une solution qui les inclut également. Donc je m’interroge for­tement sur la sagesse de Tsipi Livni et de ses col­lègues, qui demandent que les Saou­diens retirent de leur plan de paix toute mention du pro­blème des réfugiés. C’est tout sim­plement stupide.

Le bon sens conseillerait exac­tement le contraire : demander que l’initiative de paix saou­dienne, qui est devenue un plan de paix pan­arabe officiel, inclue la question des réfugiés, afin que le règlement final constitue également une solution du pro­blème des réfugiés.

Ce ne sera pas facile, bien sûr. Le pro­blème des réfugiés a des racines psy­cho­lo­giques qui touchent le cœur même du conflit palestino-​​sioniste et il concerne le sort de mil­lions d’êtres humains. Mais quand le plan de paix arabe dit qu’il doit y avoir une solution « d’un commun accord » - c’est-à-dire d’un commun accord avec Israël - il le transfère du royaume des idéo­logies incon­ci­liables au monde réel, le monde des négo­cia­tions et du com­promis. J’ai souvent discuté avec des per­son­na­lités arabes et je suis convaincu qu’un accord est possible.

LE NOUVEAU gou­ver­nement pales­tinien est basé sur l’« accord de La Mecque ». Il semble que celui-​​ci n’aurait pas été pos­sible sans l’énergique inter­vention du roi Abdallah d’Arabie Saoudite.

Le contexte inter­na­tional doit être pris en consi­dé­ration. Le pré­sident des Etats-​​Unis fait actuel­lement des efforts déses­pérés pour amener son aventure ira­kienne à une conclusion qui ne restera pas dans l’histoire comme un désastre total. Dans ce but il essaie de constituer un front sunnite qui neu­tra­li­serait l’Iran et met­trait fin à la vio­lence sunnite en Irak.

C’est évidemment une idée sim­pliste. Elle ne tient pas compte de l’énorme com­plexité des réa­lités de notre région. Bush a présidé à l’installation en Irak d’un gou­ver­nement dominé par les chiites. Il a essayé d’isoler la Syrie sunnite. Et le Hamas est bien sûr une pieuse orga­ni­sation sunnite.

Mais le navire-​​Etat amé­ricain com­mence à virer de bord. En tant que navire géant, il ne peut le faire que très len­tement. Sous la pression amé­ri­caine, le roi saoudien a été d’accord (peut-​​être à contre-​​cœur) de prendre lui-​​même la direction du monde arabe après que l’Egypte eut échoué dans cette tâche. Le roi a per­suadé Bush qu’il doit parler avec la Syrie. Main­tenant il essaie de le per­suader d’accepter le Hamas.

Dans ce tableau, Israël est un obs­tacle. Il y a quelques jours, Ehoud Olmert s’est envolé pour l’Amérique et a déclaré à la confé­rence du lobby juif, l’AIPAC, qu’un retrait d’Irak serait un désastre (contrai­rement, soit dit en passant, à l’opinion de plus de 80% des Juifs amé­ri­cains, qui sou­tiennent un retrait rapide). Cette semaine, l’ambassadeur amé­ricain à Tel-​​Aviv a laissé entendre qu’à partir de main­tenant le gou­ver­nement d’Israël est autorisé à engager des négo­cia­tions avec la Syrie - et on peut sup­poser que cette allusion se trans­formera en ordre sous peu. Pendant ce temps, aucun chan­gement de position du gou­ver­nement israélien n’est perceptible.

MAL­HEU­REU­SEMENT, juste à ce moment-​​ci, avec un gou­ver­nement pales­tinien nou­vel­lement formé qui a de bonnes chances d’être fort et stable, le gou­ver­nement d’Israël est de plus en plus déstabilisé.

Le soutien à Olmert dans les son­dages est proche de zéro. Les points de pour­centage peuvent se compter sur les doigts d’une main. Pra­ti­quement tout le monde parle de sa mort poli­tique dans quelques semaines, peut-​​être après la publi­cation d’un rapport inté­ri­maire de la com­mission Vinograd sur la seconde guerre du Liban. Mais même si Olmert réussit à sur­vivre, son gou­ver­nement sera un canard boîteux, inca­pable de lancer quoi que ce soit de nouveau, et cer­tai­nement pas une ini­tiative forte vis-​​à-​​vis du nouveau gou­ver­nement palestinien.

Mais si Bush nous sou­tient d’un côté, et le roi saoudien de l’autre, peut-​​être après tout ferons-​​nous quelques pas en avant. Comme le disent les gens de cette région : Inch’Allah - si Dieu le veut.