Impossible paix israélo-palestinienne : deux siècles d’histoire vus par Henry Laurens

Le cinquième et dernier tome de La question de Palestine conclut sur une note pessimiste vingt ans de travail d’Henry Laurens sur deux cents ans d’histoire. Car après les échecs successifs d’Oslo et de Camp David et la persistance d’un jeu à somme nulle entre Israéliens et Palestiniens, force est de constater que la « réinvention » de la Terre sainte entreprise par l’Occident au début du XIXe siècle finit dans le sang, la spoliation et le malheur.

Pierre Prier, Orient XXI, lundi 18 juillet 2016

Henry Laurens a terminé son grand œuvre. Le tome V de La question de Palestine sera le dernier. Vingt ans de travail pour peindre minutieusement deux cents ans d’histoire, qui forment une boucle… Dans le tome I (couvrant la période de 1799 à 1922, de l’expédition d’Égypte au mandat britannique), on voit « la petite Palestine, pas plus grande qu’un ou deux départements français », prendre « une place qu’elle n’avait jamais occupée dans les imaginaires, sauf peut-être dans la période des croisades ». Au début du XIXe siècle, « après s’en être passé pendant cinq siècles, l’Occident réinvente la Terre sainte ».

Les ingérences étrangères sont multiformes : recherche des origines qui voit une France de plus en plus laïque défendre ses droits sur les lieux saints chrétiens, débarquement en masse des ordres enseignants catholiques et des missionnaires protestants, montée des nationalismes sioniste et arabe qui croisent les volontés impérialistes occidentales, tout cela se cristallise autour de Jérusalem. La question de Palestine est aussi une question d’Occident.

À l’horizon 1900, toutes les questions la définissant sont présentes : deux groupes humains se constituant en peuples revendiquant une même terre, avec un rôle permanent des acteurs impériaux extérieurs à la région et la double caractéristique d’un irrédentisme absolu et d’un jeu à somme nulle. Les uns et les autres se battront tout aussi bien pour avoir le droit à exister que pour conquérir ou défendre quelques mètres carrés.

Le dernier chapitre du premier tome s’intitule « L’impossible conciliation ». Il annonce le titre du tome V, dernier paru : La paix impossible (de 1982 à 2001). La boucle est bouclée. L’auteur se dit, dans une récente interview à L’Orient le jour, d’un « pessimisme total » pour l’avenir de la Palestine et même de la région. Le « jeu à somme nulle », où il doit y avoir un perdant et un gagnant, sans possibilité de compromis, est toujours à l’ordre du jour. Sauf qu’il s’agit d’un match inégal. La réserve propre à l’historien ne l’empêche pas de constater que l’un des joueurs ne respecte pas les règles de base. Sans que l’arbitre — les États-Unis — brandisse le carton rouge.

Oslo, un jeu à somme nulle

Le tome V commence avec la guerre du Liban, « première guerre israélo-palestinienne », à l’issue de laquelle l’Organisation de libération de la Palestine (OLP) s’installe à Tunis et entame sa longue marche vers la reconnaissance d’Israël et les accords d’Oslo de 1993. Une grande partie de l’ouvrage est consacrée au lent processus d’étouffement de ces accords par le gouvernement de droite qui a succédé au signataire israélien des accords, le premier ministre Yitzhak Rabin, assassiné par un militant israélien juif d’extrême droite le 4 novembre 1995. Le vice est dans les détails de négociations d’une grande complexité, mais il est d’abord au cœur des accords d’Oslo eux-mêmes, écrit Henry Laurens, pour qui le climat de confiance nécessaire n’a jamais été installé. Les gouvernements israéliens de la période — tant de droite que de gauche — en sont pour lui les premiers responsables, en continuant de coloniser les terres d’un éventuel État palestinien.

Oslo aurait été jouable si l’on était entré dans un processus de décolonisation, mais on est allé au contraire dans le sens d’une colonisation et d’une cantonisation renforcées... La dépossession n’a jamais été aussi forte que durant l’application des accords.

Les Israéliens établissent des « faits sur le terrain » dans le but de les voir traduits en droit à la fin de la partie. Ils utilisent ainsi à leur avantage la faille principale des accords, « la contradiction essentielle du processus » : il ne précise pas où il va. Toutes les questions importantes, du statut de Jérusalem aux frontières et à la question des réfugiés, sont remises à plus tard. Oslo ne précisait pas la nature de la future entité palestinienne. État indépendant ou simple autonomie ? Yasser Arafat s’en tenait aux lignes du 4 juin 1967, avant la guerre, y compris Jérusalem-Est, annexée par Israël après la guerre — annexion jamais reconnue internationalement. Les Israéliens ne voulaient pas de cette référence, les États-Unis les ont soutenus. C’est le déséquilibre fondamental d’Oslo, et la cause de son échec. « Deux juridismes s’opposent », dit Laurens.

Aux yeux des Palestiniens, le droit est pour eux, puisque les résolutions des Nations unies, y compris celle du Conseil de sécurité ont fixé que toute la colonisation, y compris celle de Jérusalem, est illégale : ils ne font donc que négocier dans le cadre de l’application de ce droit, auquel s’ajoute le principe fondamental du droit à l’autodétermination. Or, les Américains ont suivi les Israéliens en mettant de côté ces droits au profit d’une négociation définie comme pragmatique… Américains et Israéliens entendent établir un nouveau droit fondé sur les accords qui mettraient fin au conflit.

Il n’est pas certain que Rabin, s’il était resté en vie, aurait changé la donne. Rien n’indique que le premier ministre assassiné, malgré la légende qui s’est répandue, aurait envisagé un autre schéma.

Les Palestiniens de leur côté ont-ils eux aussi voulu saper le processus d’Oslo ? Les Israéliens ont fréquemment dénoncé les divisions palestiniennes, principalement entre l’OLP, chargée des négociations, et les partis islamistes Hamas et Djihad islamique, opposés aux accords. L’auteur n’adhère pas à cette explication. « Les dernières années du processus ont été les moins violentes de la période. Arafat a réussi à neutraliser le Hamas ». Les militants islamistes n’ont pas oublié les rafles de la « sécurité préventive », la police politique palestinienne. La relative modération (il y eut tout de même des attentats sanglants) du Hamas devait toutefois autant à une réflexion très politique qu’à la répression : « le Hamas avait de toute façon fait le diagnostic sûr que la politique israélienne réussirait à faire échouer le processus ».

L’échec de Camp David

Le sommet de Camp David, en présence de Ehoud Barak et de Yasser Arafat, sous l’égide de Bill Clinton donnera raison au Hamas. Même s’il peut paraître facile de trancher quand on connaît la fin de l’histoire, on se demande encore comment le président des États-Unis a pu sérieusement croire à un règlement final du conflit ; ce n’est pas faute d’avoir été averti. À la veille de la rencontre encore, les négociateurs palestiniens « supplient les Américains de ne pas tout miser sur un sommet unique ; personne n’est prêt pour un accord qui serait à prendre ou à laisser. On ne veut pas les entendre ». Clinton cède au premier ministre Ehoud Barak, qui veut à tout prix une victoire diplomatique. Privé de majorité, Barak compte sur un succès pour reprendre la main. Pourtant il le rend lui-même impossible en publiant des « lignes rouges » inacceptables par Arafat : pas de retour aux lignes du 4 juin 1967, pas de retour des réfugiés palestiniens en Israël, pas de division de Jérusalem, pas d’armée étrangère à l’ouest du Jourdain, regroupement de 80 à 90 % des colons israéliens dans des blocs de colonies. Arafat devra non seulement accepter tout cela, mais en outre faire une déclaration mettant fin au conflit.

Dans la perspective israélienne, le sommet abolira toutes les négociations précédentes et tous les textes juridiques — y compris les résolutions de l’ONU. Clinton a traité cet enjeu colossal avec désinvolture. « Camp David a été l’une des négociations les moins bien préparées de l’histoire », écrit Henry Laurens. Les pays arabes n’ont pas été consultés, malgré l’importance pour eux de Jérusalem. On n’a même pas prévu de cartes ! Clinton se fait faute de mieux le porte-parole des Israéliens. Ehoud Barak refusant le contact direct avec Arafat, c’est le président des États-Unis qui présente les propositions israéliennes comme si elles étaient américaines, après en avoir discuté avec Barak qui ne lâche pas grand-chose. La véritable négociation se déroule entre Israéliens et Américains. Et si des versions différentes de ce fiasco peuvent encore circuler aujourd’hui, c’est parce que de nombreuses réunions n’ont pas fait l’objet de transcriptions écrites... Il n’existe pas non plus de procès-verbal unifié du sommet.

La négociation échoue. Sur Jérusalem et l’esplanade des Mosquées, mais aussi sur la question territoriale, les Israéliens proposant des territoires morcelés, plutôt « contigus » que « continus ». Pour couronner le tout, Clinton désignera publiquement Yasser Arafat comme le responsable de l’échec, en violation de la promesse qu’il lui avait faite de ne pas l’accuser en cas d’insuccès.

Un double mensonge, un simple procédé de « com’ » surtout destiné à sauver le soldat Barak vis-à-vis de l’opinion israélienne, relayé par nombre de journalistes occidentaux qui répètent jusqu’à plus soif le mot d’ordre israélo-américain : Arafat a « refusé les offres généreuses d’Ehoud Barak ». Alors que Camp David n’était finalement qu’une étape. Le communiqué final précise que « les deux parties s’engagent à poursuivre leurs efforts » sous l’égide des États-Unis. Ce qu’ils firent d’ailleurs.

L’esplanade des Mosquées, théâtre du malheur

En décembre 2000, Clinton publie des « paramètres » qui vont plus loin que les soi-disant « offres généreuses » de Barak. Les négociations continuent, jusqu’à la rencontre de la dernière chance dans la ville égyptienne de Taba, sur la mer Rouge, du 21 au 27 janvier 2001. Le représentant européen Miguel Angel Moratinos en rédigera un compte-rendu officieux ; est-on passé à côté de la paix, comme on l’entend dire parfois ? C’était en réalité trop tard, des élections étaient programmées en Israël et la défaite de Barak assurée. Et Taba n’a pas résolu les principaux problèmes. Certes, des cartes ont été présentées pour la première fois, les Palestiniens se sont montrés flexibles sur le droit au retour des réfugiés — et ont obtenu qu’Israël reconnaisse, pour la première fois, la nécessité de résoudre la question centrale des réfugiés et d’envisager la question de « l’application de la résolution 194 de l’Assemblée générale des Nations unies » [1], et on a avancé sur le partage de Jérusalem. Mais Moratinos ne peut que constater les désaccords qui subsistent. Sur les frontières et les colonies, et surtout sur le cœur du problème, l’esplanade des Mosquées (le Mont du temple pour les Israéliens). Aucun accord n’a été trouvé, et la solution a été renvoyée à plus tard.

Ce lieu saint est à la fois symbolique et essentiel, selon Henry Laurens, qui en tire l’argument principal de son pessimisme.

C’est là que réside l’irréductibilité du conflit… avec une confusion totale du national et du religieux chez les Israéliens comme chez les Palestiniens, et un biblisme américain incompréhensible pour les musulmans.

Le futur premier ministre Ariel Sharon, adversaire de toute négociation avec les Palestiniens, l’a bien compris. Le 28 septembre 2000, en effectuant une « visite » sur l’esplanade, escorté par une centaine de policiers, il déclenche la seconde intifada, qui permettra à Israël de réoccuper la plus grande partie des territoires palestiniens. La « réinvention de la Terre sainte » s’achève dans le sang et le malheur.

[1Lire Alain Gresh, « Proche-Orient, la paix manquée », Le Monde diplomatique, septembre 2001.