« Ils veulent la guerre pour éliminer le Hamas ».

Michelangelo Cocco, entretien avec Jeff Halper, lundi 3 mars 2008

Jeff Halper observe avec une pré­oc­cu­pation extrême le bras de fer qui est en acte entre Israël et le Hamas, et se demande comment l’Union Euro­péenne ne tente pas une médiation.

"Israël ne fait pas de dis­tinction entre le Hamas, al Qaeda et le Hez­bollah. Du point de vue de la pro­pa­gande, cela fonc­tionne très bien : ils diront qu’ils attaquent Gaza parce qu ’al Qaeda y est" (…) L’espace de la négo­ciation poli­tique existe. Le pro­blème c’est que la com­mu­nauté inter­na­tionale laisse les mains libres à Israël. L’Europe ne fait aucune objection aux Etats-​​Unis, elle est passive"

« C’est un affron­tement qui, en ali­mentant le fana­tisme, va accentuer la tension entre Occident et monde musulman, et pourra porter à son dernier terme la situation d’apartheid que le lea­dership israélien veut réa­liser avec les Pales­ti­niens ». Jeff Halper observe avec une pré­oc­cu­pation extrême le bras de fer qui est en acte entre Israël et le Hamas, et se demande comment l’Union Euro­péenne ne tente pas une médiation. Ana­lyste poli­tique et paci­fiste israélien, Halper répond aux ques­tions posées par télé­phone à Jéru­salem par Il manifesto.

Comment les Israé­liens perçoivent-​​ils les bom­bar­de­ments sur Gaza et les mas­sacres de civils palestiniens ?

De leur point de vue tout ça est jus­tifié, comme entrant dans le cadre de la « guerre au ter­ro­risme ». Ils n’ont aucun contact avec le contexte poli­tique, ils ne voient pas que l’objectif d’Israël est la des­truction de la direction poli­tique du Hamas. Ils ne voient même pas l’occupation. Ce mot, ces der­niers temps, n’est même plus utilisé bien qu’Israël – après le retrait des troupes et des colons du ter­ri­toire en août 2005-​​ occupe encore Gaza puisqu’il contrôle com­plè­tement le ter­ri­toire et les fron­tières. Dans ce contexte, les mis­siles « qassam » contre Sderot leur semblent tirés sans aucun motif par des ter­ro­ristes contre une popu­lation civile. Les gens ne voient pas que le Hamas est un acteur poli­tique qui, depuis pas mal de temps, offre une trêve en échange de la fin du siège de la Bande.

Et les qassam contre Sderot ? Que fait le gou­ver­nement israélien pour pro­téger les habi­tants de la petite ville ?

Les gens de Sderot sont en otage de poli­ti­ciens irres­pon­sables qui s’en tiennent à une approche mili­taire. Le tir de Qassam pourrait s’arrêter demain, s’il y avait un accord avec le Hamas. Mais l’exécutif présidé par Olmert tra­vaille dans la direction opposée, pour détruire le régime du Hamas. La direction politico-​​militaire israé­lienne est en somme en train d’utiliser la panique de Sderot pour attaquer Gaza.

Quelles consé­quences huma­ni­taires pouvons-​​nous prévoir, si une invasion massive de Gaza était mise à exé­cution par l’armée israélienne ?

Avec la « gaffe » faite avant-​​hier par le vice-​​ministre de la défense Vilnay sur la shoah contre Gaza, le gou­ver­nement a été très clair : il pourra y avoir des cen­taines des mil­liers de civils inno­cents tués. Israël ne fait plus de dis­tinction entre civils et com­bat­tants. Ces der­niers mois, le gou­ver­nement israélien a inventé l’appellation d’« entité ennemie », une caté­gorie qui n’existe pas dans le droit inter­na­tional, exac­tement pour jus­tifier le mas­sacre de cen­taines de civils. Olmert répète depuis des jours qu’au sud il y a « une guerre », mais il ne dit pas qu’il s’agit d’un conflit contre la popu­lation civile aussi.

Qu’est-ce qu’Israël craint d’un point de vue mili­taire, après la défaite dans la guerre (dans l’agression israé­lienne, NdT) des 34 jours de l’été 2006 contre le Hez­bollah (contre la popu­lation liba­naise, NdT) ?

Israël ne fait pas de dis­tinction entre le Hamas, al Qaeda et le Hez­bollah. Du point de vue de la pro­pa­gande, cela fonc­tionne très bien : ils diront qu’ils attaquent Gaza parce qu’al Qaeda y est. Mais Israël veut rétablir le pouvoir de dis­suasion qu’il a perdu après la der­nière guerre (agression, NdT) au Liban. C’est pour cette raison qu’il doit vaincre mili­tai­rement. Et c’est pour cela que je pense que l’invasion sera inévi­table. S’ils ne le font pas, leur image va s’écrouler aux yeux des Etats-​​Unis et du monde musulman. L’attaque devra se conclure par l’élimination totale du lea­dership du Hamas, et la remise du pouvoir dans les mains de l’Autorité pales­ti­nienne d’Abou Mazen ou – hypo­thèse moins probable-​​ une réoc­cu­pation de la Bande de Gaza.

Quelles seraient les conséquences sur les deux camps ?

La chose la plus incroyable est que ni l’Europe ni les Etats-​​Unis ne bougent le moins du monde face à ce drame. Israël peut donc faire tout ce qu’il veut. Les consé­quences pour Israël ne pourront qu’être posi­tives : le premier ministre Olmert deviendra popu­laire, parce qu’il arrivera à arrêter les tirs de qassam contre Sderot. Et les Pales­ti­niens res­teront pri­son­niers d’un état d’apartheid. Quand Hamas aura été détruit, la com­mu­nauté inter­na­tionale, avec l’aide d’Abou Mazen qui, de fait, col­labore avec Israël, sera en mesure d’imposer aux Pales­ti­niens un Etat « ban­toustan » composé de Gaza et de trois ou quatre cantons en Cis­jor­danie, sans conti­nuité territoriale.

Mais le Hamas offre offi­ciel­lement une trêve, alors qu’Israël a peur de perdre pas mal de soldats à Gaza. Pourquoi le gou­ver­nement israélien ne s’arrête-t-il pas ?

L’espace de la négo­ciation poli­tique existe. Le pro­blème c’est que la com­mu­nauté inter­na­tionale laisse les mains libres à Israël. L’Europe ne fait aucune objection aux Etats-​​Unis, elle est passive. Le conflit pourrait encore être résolu, parce que jusqu’à présent il est encore pris comme un affron­tement poli­tique ; mais si Israël envahit Gaza et tue la direction du Hamas, et des cen­taines d’habitants, la guerre se déplacera sur un plan théo­lo­gique, entre occident et islam, ce qui désta­bi­li­serait tout le Moyen-​​Orient. Face à cette pers­pective hor­rible, que font l’Europe et la com­mu­nauté internationale ?