Ilan Pappe et le Nettoyage ethnique de la Palestine*

Mohamed Bouhamidi, samedi 26 juillet 2008

Le 21 mai 2008, à la Biblio­thèque nationale d’Alger, la Belge Marianne Blum, auteur du livre Gaza dans mes yeux où elle a passé dix ans à enseigner et faire du théâtre avec ses étudiants, parlait de la Palestine. Dans la des­cription du désastre mental que pro­vo­quait, chez les Pales­ti­niens, leur enfer­mement dans des îlots com­par­ti­mentés par les bar­rages et les points de contrôle, elle a parlé d’un ado pales­tinien. Les soldats avaient tué son grand frère. A quoi rêvait-​​il, lui avait-​​elle demandé. Il rêvait d’un travail dans les champs de la colonie voisine. Marianne Blum rap­pelait ce sou­venir pour insister sur un fait qui lui sem­blait massif chez les Pales­ti­niens : ils n’avaient pas de haine pour les Juifs et leur écra­sante majorité envi­sa­geait par­fai­tement de vivre ensemble avec eux.

J’avais été à peine surpris car tous mes sou­venirs d’enfant, pendant la guerre de libé­ration, me rap­pe­laient la dualité des sen­ti­ments dans mon envi­ron­nement, tout entier engagé dans la lutte avec son lot de maqui­sards, de pri­son­niers, de tor­turés et de martyrs : la haine totale et absolue du colo­nia­lisme (stiâmar, plus rapide à pro­noncer qu’istiâmar) et l’absence totale de haine pour nos voisins pieds-​​noirs en tant que per­sonnes, y compris aux moments les plus noirs quand, en 1961-​​62, l’affrontement se géné­ralisa avec l’OAS et devint direct avec les plas­ti­cages et les raton­nades. Cette réalité s’exprima le mieux au len­demain de l’indépendance quand, le pro­blème colonial réglé, tout fut oublié et les pieds-​​noirs souvent surpris, plus tard, de l’accueil cha­leureux qu’ils trou­vaient dans les pèle­ri­nages dans leurs anciens quar­tiers. Mais c’est une vieille his­toire que les dominés tournent vite la page.

Cependant, je n’ai pris toute la mesure de ce que voulait nous dire Marianne Blum qu’en lisant le Net­toyage eth­nique de la Palestine. Il ne s’agissait pas seulement de cette absence de haine ni d’un manque de volonté mani­feste de lutter. Mais de quelque chose d’infiniment plus profond qui apparaît parfois, acci­den­tel­lement, à d’autres lec­tures ou dans la ren­contre d’autres éclai­rages. Le livre d’Ilan Pappe m’a irré­sis­ti­blement ramené aux propos de Marianne Blum. Sans jamais faire réfé­rence spé­ci­fi­quement aux héri­tages poli­tiques des uns et des autres, l’auteur du Net­toyage eth­nique de la Palestine nous découvre l’océan culturel, la radicale dif­fé­rence des visions du monde, de la vie et de la poli­tique qui séparait pales­ti­niens et sionistes.

Un auteur au grand courage

Ilan Pappe appar­tient à cette géné­ration des nou­veaux his­to­riens israé­liens qui a essayé de porter un regard dé-​​sionisé sur l’histoire de leur Etat. Il va cependant beaucoup plus loin que ses confrères. Il ne s’agit plus chez lui d’une cri­tique uni­ver­si­taire devenue pos­sible et même néces­saire au regard des cri­tères aca­dé­miques d’une his­toire offi­cielle ou de son réajus­tement aux cri­tères de vérité et aux faits réels et dont la mécon­nais­sance aurait poussé les his­to­riens israé­liens vers une repro­duction des « vérités » officielles.

A la lecture, Ilan Pappe semble bien avoir franchi une fron­tière interdite. Il parle de net­toyage eth­nique et ce terme désigne bien un crime contre l’humanité. Comme tous les uni­ver­si­taires, il com­mence par valider la notion, retrouver sa défi­nition la plus consen­suelle, c’est-à-dire la défi­nition minimale, celle qui ne peut faire l’objet de contes­tation et au regard de tous les textes dis­po­nibles et de toutes les approches ava­lisées, notamment à partir du cas you­go­slave, il montre que, pour l’intention, pour les actes ou pour les fins pra­tiques pour­suivies, on ne peut appeler autrement que net­toyage eth­nique l’expulsion de la moitié de la popu­lation pales­ti­nienne de ses vil­lages et de ses villes. Le coup est rude. L’histoire offi­cielle israé­lienne parle de départs volon­taires et jamais cette version n’a été contestée, mise en doute ou exa­minée sous son véri­table jour. Du point de vue inter­na­tional, dès 1949, il existe bien un pro­blème de réfugiés pales­ti­niens pour les­quels l’ONU a créé un orga­nisme mais, de ce même point de vue inter­na­tional, il n’existe pas un crime contre l’humanité -un crime donc pas­sible des tri­bunaux– qui s’appelle net­toyage eth­nique en Palestine.

Le drame va mettre en pré­sence deux groupes humains. Des Pales­ti­niens, à peine insérés dans le mou­vement d’émancipation arabe de la domi­nation ottomane et passés sous domi­nation bri­tan­nique avant d’avoir construit leurs struc­tures poli­tiques. Ils n’ont comme expé­rience de l’Etat que la Sublime Porte sans grande influence sur la vie des dif­fé­rentes sociétés qui conti­nuaient à vivre pai­si­blement avec leurs dif­fé­rentes com­mu­nautés eth­niques ou reli­gieuses. Ils n’avaient aucune idée des grands chan­ge­ments culturels sur­venus en Europe avec la nais­sance des Etats-​​nations et leurs mythes d’unicité eth­nique. Ils n’avaient, non plus, aucune expé­rience mili­taire, monopole exclusif de la Sublime Porte et de ses armées pro­fes­sion­nelles avant l’heure. Ils n’imagineront jamais, même à partir de l’expérience dou­lou­reuse de leurs morts et de leurs expul­sions, que les juifs arrivés en Palestine vou­laient construire un Etat aux formes inédites dans la région : un Etat-​​nation juif.

En face, les immi­grants juifs arri­vaient armés d’une idéo­logie, d’un but et surtout d’une culture et d’une expé­rience de l’organisation infi­niment supé­rieures à celle des indi­gènes qui vivaient depuis si long­temps dans une société plu­rielle qu’ils ne per­ce­vaient pas du tout –et d’ailleurs, ils ne l’auraient pas compris– que d’autres hommes ne conce­vaient la vie que dans l’uniformité eth­nique ou, au pire, dans une écra­sante domi­nation démo­gra­phique de leur groupe.

Cette dif­fé­rence essen­tielle que nous décou­vrons à la lecture du livre d’Ilan Pappe ne constitue pas son sujet central ni sa pré­oc­cu­pation. Mais dans l’examen détaillé des plans d’épuration et de leur exé­cution, nous sommes frappés par les réac­tions des Pales­ti­niens. Certes, l’auteur explique que, quand les sio­nistes, sous la direction poli­tique de David Ben Gourion, passent à l’acte, les Anglais avaient décimé les élites poli­tiques et les capa­cités orga­ni­sa­tion­nelles des Pales­ti­niens dans la répression de 1936. Certes, l’auteur rap­pelle le contexte arabe tout entier pris dans les rets de la poli­tique bri­tan­nique pro­mettant aux grandes familles prin­cières les dépouilles de l’Empire ottoman et, certes, il rap­pelle les conni­vences et les com­pli­cités durables entre sio­nistes et Haché­mites pour se par­tager les ter­ri­toires de la Palestine. Certes, il sou­ligne combien le Monde arabe n’était que virtuel et sans capa­cités réelles de s’opposer au projet sioniste.

Mais la question reste quand même la réaction pales­ti­nienne. Tout au long du livre se dégage l’impression d’un peuple pris au piège de sa culture ances­trale de paix civile et de paix sociale. Ilan Pappe nous raconte l’histoire de ces habi­tants d’un village côtier, près de Haïfa, qui avaient fait place à des migrants juifs, leur apprenant à pro­duire avec eux un sel de grande qualité alors que les attaques de vil­lages avaient déjà com­mencé, comme s’il s’agissait d’événements acci­dentels et non d’un plan qui les visait tous. Ces vil­la­geois seront mas­sacrés et expulsés, leurs maisons et leurs biens pillés, leurs terres confis­quées. Evi­demment, à aucun moment, il n’exista une résis­tance sys­té­ma­tique, orga­nisée, pla­nifiée en dehors de l’arrivée de volon­taires arabes en nombre insuf­fisant, déri­soire presque, sous-​​équipés, sous-​​encadrés et sans coor­di­nation. Et le livre sou­ligne combien au plus fort des expul­sions et des mas­sacres, village après village, les paysans pales­ti­niens res­taient sans réaction, cher­chant juste à continuer leur vieille vie pai­sible, à cultiver leurs champs.

La froide détermination moderne

En face, Ilan Pappe nous aligne des noms et des ori­gines. L’Europe de l’Est, la France, l’Angleterre, l’Amérique avec des ingé­nieurs, des mili­taires che­vronnés, des poli­ti­ciens formés dans les partis modernes, une tra­dition poli­tique, des capa­cités élevées de coor­di­nation, de pla­ni­fi­cation, d’organisation et d’évaluation per­ma­nente des pro­grammes et de leur exécution.

Des capa­cités scien­ti­fiques per­mettant la sys­té­ma­ti­sation du ren­sei­gnement, de la défi­nition des objectifs, de la connais­sance préa­lable du terrain, des vil­lages, des hommes qui y vivent, de leurs manières de vivre, de leurs idées, de leurs dif­fé­rends, de leurs apti­tudes à résister. Jusqu’à la valeur des terres, la pré­sence de l’eau, la fer­tilité de chaque lot, etc. L’attaque d’un village était pré­cédée de toutes ces études, de toutes ces évalua­tions et de tous ces pré­pa­ratifs. Déjà, les sio­nistes trou­vaient de pré­cieux auxi­liaires chez les mou­chards qui les aidaient ensuite à sélec­tionner leurs vic­times. La terreur, le meurtre, l’assassinat, les incur­sions de nuit, le dyna­mitage des maisons devaient ins­pirer une terreur tétanisante.

Ben Gourion et ses adjoints avaient monté, avant le départ des Bri­tan­niques, un service de ren­sei­gne­ments qui se char­geait de ces besognes. A côté, un orga­nisme avait pour mission de mettre un véri­table cadastre parallèle. A côté de la Haganah, armée offi­cieuse puis offi­cielle des sio­nistes, opé­raient la Stern et l’Irgoun. Après la fin de la Seconde Guerre mon­diale, les Anglais se firent com­plices des mas­sacres. L’histoire de Haïfa que vous lirez dans le livre –si j’avais un quel­conque pouvoir, je met­trais ce livre dans le pro­gramme de socio, de sciences poli­tiques, de l’Ecole de jour­na­lisme, de l’ENA et des écoles mili­taires– est bou­le­ver­sante par sa bru­talité inouïe, sa cruauté et la duplicité anglaise. Duplicité qui était le trait dominant des diri­geants sio­nistes. Quand tous les rap­ports infor­maient Ben Gourion de la pas­sivité pales­ti­nienne et de son paci­fisme, il criait à un deuxième Holo­causte et à une menace d’extermination des juifs.

Les colons juifs arri­vaient avec dans la tête le modèle de l’Etat moderne : l’Etat-nation. Ils ont d’abord balayé un premier obs­tacle idéo­lo­gique : il s’agissait bien de colo­niser la Palestine mais pas pour en exploiter les habi­tants. Les diri­geants qui por­taient dans leur tête le schéma clas­sique de colons exploitant les indi­gènes devaient renoncer à leur vision. C’est une colonie de type nouveau dans laquelle non seulement il fallait dépos­séder l’indigène de sa terre mais dont il fallait le chasser. C’était une colonie, certes, mais juive et, à aucun moment, la pré­sence des Arabes ne devait constituer une menace sur le caractère juif de ce nouvel Etat et encore moins constituer un danger démo­gra­phique. Voilà la doc­trine de base. Le pour­centage accep­table était un rapport de 20% d’Arabes pour 80% de Juifs. L’objectif ne variera pas au cours des décennies qui sui­virent les quelques mois pendant les­quels le net­toyage atteignit les cimes du crime : entre les mois de décembre 1947 à mars 1948 et une pro­lon­gation jusqu’en 1949.

Mais ce pic ne constitue que le modèle achevé de la cruauté. Tous les diri­geants israé­liens conti­nueront à appliquer la doc­trine judaïsant les ter­ri­toires, villes et cam­pagnes, avec la même déter­mi­nation, la même volonté froide, avec les mêmes argu­ments et avec les mêmes mas­sacres de femmes et d’enfants, de des­truction des vergers et des cultures, le même oubli jeté sur l’histoire pales­ti­nienne des lieux conquis, etc.

Ce net­toyage eth­nique a été racial, culturel, reli­gieux et il continue. L’appel de Tzipi Livni aux Arabes israé­liens pour qu’ils admettent le caractère juif de l’Etat d’Israël présage une nou­velle cam­pagne d’épuration. Elle a fait cette décla­ration quelques jours après le dis­cours de W. Bush à la Knesset. Il avait affirmé le caractère juif de l’Etat d’Israël. Tout le monde avait compris qu’il bénissait une pro­po­sition israé­lienne d’envoyer les Arabes israé­liens vers les ter­ri­toires de M. Abbas ou vers des pays arabes contre com­pen­sation financière.

Ilan Pappe n’écarte pas un scé­nario de ce genre. Il rap­porte le consensus général en Israël sur le danger démo­gra­phique pales­tinien dans les ter­ri­toires annexés. Il montre combien les res­pon­sa­bi­lités inter­na­tio­nales sont lourdes sur ce dossier et combien ce crime béné­ficie de com­pli­cités pour le taire. Mais Ilan Pappe écrit que cette réalité du crime et du net­toyage ne pouvait rester indé­fi­niment ense­velie. Il a pris l’immense et l’énorme res­pon­sa­bilité de le décrire en détail et sous toutes ses facettes dans un livre qu’on referme en se disant sim­plement : cet homme ! Quel courage ! Quel courage d’aller à contre-​​courant de toute sa société, de toute sa com­mu­nauté, d’appeler au retour des réfugiés et à la répa­ration du crime. Mais pas seulement le courage.

Ce livre est un modèle de travail scien­ti­fique et de métho­do­logie his­to­rique et je ne parle pas de son intérêt immédiat pour les débats actuels et pour tous les Algé­riens qui s’intéressent à la poli­tique. Parfois les faits sont tel­lement durs que le lecteur a de la peine à pour­suivre, mais il y apprend tant de choses essen­tielles, capi­tales sur le fonc­tion­nement de l’intérieur d’une idéo­logie, d’une poli­tique de domi­nation et des ins­ti­tu­tions et des hommes qui les portent que l’intérêt et l’envie de com­prendre l’emportent. Il frappe, en plus, la pro­pa­gande sio­niste en enlevant aux cri­minels l’argument de l’antisémitisme et de la haine du juif pour faire taire les cri­tiques. La brèche est immense et seul un homme honnête, pro­fon­dément honnête pouvait trouver en soi la force de dire la vérité contre les siens. Mais déjà, en la disant, il est aussi palestinien.