"Il y a un vrai ménage à faire dans le Fatah"

Julien Salingue, lundi 2 juin 2008

Entretien avec Ala Saadi, Vide-​​Président de l’organisation de jeu­nesse du Fatah, Shabiba, en Cisjordanie

Ala Saadi, 27 ans, est le Vice-​​Président de l’organisation de jeu­nesse du Fatah, Shabiba, en Cis­jor­danie. Il est également l’un des secré­taires du Fatah pour la ville de Jénine. Dans cet entretien il revient sur les élec­tions étudiantes en Cis­jor­danie et sur la cam­pagne de la Shabiba. Il expose ensuite sa vision des choses quant aux néces­saires chan­ge­ments, tant stra­té­giques qu’organisationnels, qui devraient s’opérer au sein du Fatah.

Quel bilan tires-​​tu des résultats des élec­tions étudiantes dans les Uni­ver­sités de Cisjordanie ?

Pour Shabiba c’est une vic­toire impor­tante. Pour la pre­mière fois depuis bien long­temps nos listes sont arrivées en tête dans l’ensemble des Uni­ver­sités 1. Cela montre que nous avons su faire une bonne cam­pagne et que les étudiants nous ont fait confiance.

Jus­tement j’ai eu l’occasion de me rendre dans plu­sieurs Uni­ver­sités à l’occasion des élec­tions. J’ai trouvé que le matériel de cam­pagne et les mots d’ordre de Shabiba étaient par­ti­cu­liè­rement radicaux et offensifs vis-​​à-​​vis d’Israël. Ce qui m’a en partie surpris étant donné qu’Abu Mazen conduit actuel­lement des négo­cia­tions avec le gou­ver­nement israélien…

Je vois de quoi tu parles. Je sais que tu étais notamment à Béthléem 2 et à Hébron au moment des élec­tions. A Béthléem nous avons choisi trois figures du Fatah pour illustrer notre cam­pagne : Abu Jihad 3, Marwan Bar­ghouthi 4 et Abu Ammar [Yasser Arafat].

Nous avons choisi Abu Jihad car c’est une figure très popu­laire de l’histoire de la lutte du peuple pales­tinien et que les élec­tions se dérou­laient au moment de l’anniversaire de son assas­sinat par Israël. C’était donc un moyen non seulement de rap­peler ce qu’est le Fatah mais aussi de se sou­venir d’un de ses grands dirigeants.

C’est pour le même genre de raison que nous avons décidé de mettre en avant Marwan Bar­ghouthi. Lui aussi est une figure de notre lutte et il a été arrêté à peu près 6 ans jour pour jour avant les élec­tions à Béthléem. C’est aujourd’hui le leader pales­tinien le plus popu­laire, notamment chez les jeunes.

Quant à Abu Ammar… Pas besoin de t’expliquer que c’est la figure du combat pour l’indépendance, que les Pales­ti­niens n’oublieront jamais.

A Hébron nous avons choisi de mettre, sur nos affiches et nos tracts, uni­quement des dra­peaux pales­ti­niens et des images de l’Intifada, qui sym­bo­lisent aussi, mais d’une autre façon, notre combat.

Peut-​​être aussi que les « grandes figures » du Fatah ne sont pas aussi popu­laires dans une ville ou le Hamas a rem­porté 9 sièges sur 9 lors des élec­tions légis­la­tives de 2006

Ecoute : une des forces de notre cam­pagne est jus­tement d’avoir su nous adapter aux réa­lités locales et de changer notre image et notre dis­cours selon le moment où se dérou­laient les élec­tions et le lieu où elles se tenaient. A l’Université d’Abu Dis nous avons mis en avant la figure de Fayçal al-​​Husseini 5. Il a été un des leaders de l’OLP à Jéru­salem, or l’Université d’Abu Dis est proche de cette ville et de nom­breux étudiants y résident. Donc c’est une figure très popu­laire chez eux.

C’est jus­tement parce que nous avons su avoir une bonne image, un bon dis­cours, et que nous nous sommes adaptés selon les Uni­ver­sités, que les gens nous ont entendu et que nous avons pu emporter les élec­tions en battant le Hamas.

Le Hamas ne s’est pas pré­senté partout : à Béthléem, Abu Dis et Jénine ils n’ont pas déposé de listes car ils crai­gnaient des pres­sions sur leurs can­didats, voire des arrestations.

Oui, je sais qu’ils racontent ça. Mais ce sont des men­songes. Nous leur avons dit et répété qu’ils n’auraient aucun pro­blème et qu’ils pour­raient faire leur cam­pagne sans souci.

La vraie raison est autre. Le Hamas a une stra­tégie poli­tique, un projet, une vision. Ils sont même, de ce point de vue, mieux orga­nisés que le Fatah. Ils veulent être l’organisation majo­ri­taire chez les Pales­ti­niens. Et pour eux il n’est pas question de perdre des élec­tions uni­ver­si­taires en Cis­jor­danie et d’avoir l’air d’être plus faible que le Fatah. En disant qu’ils craignent d’être arrêtés, ils espèrent au contraire attirer la sym­pathie des gens.

Les Uni­ver­sités où ils ne se sont pas pré­sentés sont les Uni­ver­sités dans les­quelles ils savaient qu’ils allaient perdre. Ils ont organisé des enquêtes d’opinion et se sont pré­sentés dans les Uni­ver­sités d’Hébron et de Bir Zeit, où ils étaient majo­ri­taires dans les son­dages. Mais même là ils n’ont pas gagné. Et ils ont été très surpris. S’ils avaient vraiment craint d’être arrêtés, pourquoi se seraient-​​ils pré­sentés dans ces Uni­ver­sités ? C’est de la pro­pa­gande, rien de plus.

Je com­prends bien ce que tu veux dire mais tout de même, des arres­ta­tions ont eu lieu : en avril près d’une cen­taine de mili­tants du Hamas ont été arrêtés en Cis­jor­danie, dont plu­sieurs dizaines de jeunes et d’étudiants… Et le len­demain des élec­tions de Bir Zeit, c’est Murad As-​​Sanuri, la tête de liste du Hamas, qui a été inter­pellé à la sortie de l’Université…

Je suis au courant de cer­taines de ces arres­ta­tions mais je ne pense pas qu’elles étaient liées aux élec­tions étudiantes. Et puis il ne fau­drait pas oublier qu’à Gaza le Hamas a une attitude tota­lement anti-​​démocratique vis-​​à-​​vis du Fatah…

Revenons à votre cam­pagne : Abu Jihad, Marwan Bar­ghouthi, des images de l’Intifada… Tout cela suggère que l’orientation de la Shabiba est très com­bative. Ce sont des sym­boles forts : la lutte, voire même la lutte armée. Pourtant cela ne semble pas être aujourd’hui la ligne poli­tique de la direction du Fatah et du Pré­sident Abu Mazen (qui ne figurait sur aucune de vos affiches), qui prônent seulement la négociation…

Tu dois savoir qu’il n’y a pas eu d’élections dans le Fatah depuis plus de 20 ans. Les leaders n’ont en réalité pas changé depuis plus de 40 ans. C’est un vrai pro­blème. Aujourd’hui il y a plein de jeunes cadres, une nou­velle géné­ration de leaders, à qui on n’a jamais donné sa chance. Ce sont des gens qui sont actifs, qui réflé­chissent, et qui pro­posent des stra­tégies per­mettant de com­biner le combat poli­tique, la lutte armée et les négociations.

Il fau­drait que les choses changent et que cette nou­velle géné­ration puisse réel­lement prendre part aux déci­sions dans le Fatah, en étant notamment intégrés à ses ins­tances dirigeantes.

Tu as fait remarquer qu’Abu Mazen ne figurait pas sur nos affiches. C’est tout sim­plement parce qu’il n’est pas aussi popu­laire que ceux que nous avons choisis. Abu Mazen n’a par exemple rien à voir avec Abu Ammar. Quand on allait lui demander de l’aide ou un service, Abu Ammar était tou­jours dis­po­nible, à l’écoute, et il aidait les gens. Abu Mazen est quelqu’un que l’on ne peut pas ren­contrer, il met des semaines à envoyer des réponses, écrites, et en général négatives.

Marwan Bar­ghouthi est un leader qui s’adresse aux gens, qui regarde vers le « bas ». Abu Mazen ne regarde que vers le « haut ». Il fait de la poli­tique et du business. Il tra­vaille seulement avec et pour le groupe qui l’entoure, qui repré­sente les riches Pales­ti­niens, la bour­geoisie. Pas pour le peuple.

Tu fais donc partie de ces gens du Fatah qui sont très cri­tiques vis-​​à-​​vis de la direction de l’Autorité Palestinienne…

Attention je t’arrête… Je ne suis pas comme ces vieux diri­geants du Fatah qui dénoncent l’Autorité Pales­ti­nienne pour prendre leur place et faire la même chose. Crois-​​moi il y en a beaucoup.

Il y a un vrai ménage à faire dans le Fatah, et c’est à la jeune géné­ration de s’en charger et de prendre des res­pon­sa­bi­lités. Je vais te donner un exemple : il y a deux ans la cam­pagne de la Shabiba pour les élec­tions uni­ver­si­taires à Abu Dis avait coûté 500 000 shekels [90 000 euros]. Nous soup­çon­nions un res­pon­sable du Fatah, influent dans la Shabiba à Abu Dis et donc en charge du suivi de la tré­so­rerie de la cam­pagne, d’avoir détourné de l’argent. Cette année je me suis moi-​​même rendu à Abu Dis pour m’occuper des dépenses : la cam­pagne nous a coûté 160 000 shekels, soit trois fois moins ! Et nous avons fait plus de voix…

Comme quoi c’est pos­sible, si les jeunes prennent des res­pon­sa­bi­lités, d’en finir avec un certain nombre de pra­tiques qui ont fait beaucoup de tort au Fatah et à l’Autorité Pales­ti­nienne et qui ont été exploitées par le Hamas.

Outre ce renou­vel­lement dont tu parles, quels autres chan­ge­ments souhaiterais-​​tu voir sur­venir dans le Fatah ?

Il faut que nous rede­ve­nions une vraie orga­ni­sation poli­tique. La défaite aux élec­tions légis­la­tives a eu au moins un effet positif : le Fatah a découvert qu’il ne pouvait se confondre avec l’Autorité Palestinienne.

L’Autorité Pales­ti­nienne, c’est le Gou­ver­nement, la Pré­si­dence… C’est donc quelque chose qui doit repré­senter tous les Pales­ti­niens. Le Fatah est un parti poli­tique, qui doit se dis­tinguer de l’Autorité. Nous devons avoir notre propre direction, notre propre pro­gramme, notre propre stra­tégie, dis­tincte et surtout indé­pen­dante de l’Autorité Palestinienne.

Je risque de me répéter mais de tels chan­ge­ments ne seront pos­sibles que si les nou­velles géné­ra­tions sont asso­ciées à la direction. Ce sera d’ailleurs l’un des enjeux et l’un des débats prin­cipaux lors de notre Congrès qui va enfin avoir lieu, dans quelques mois, à la fin de l’été ou à l’automne.

Une der­nière question : depuis sa prison Marwan Bar­ghouthi a, il y a quelques semaines, appelé à arrêter les négo­cia­tions car elles ne menaient nulle part. Est-​​ce une nou­velle orien­tation poli­tique ou une opé­ration concertée avec Abu Mazen ?

Plutôt ta deuxième pro­po­sition… Enfin disons qu’il s’agit de réagir à ce qui s’est passé lors de la visite d’Abu Mazen aux Etats-​​Unis en avril. Il avait demandé au Pré­sident Bush de faire pression sur Olmert lors de sa visite en Israël pour les com­mé­mo­ra­tions de l’Indépendance. Abu Mazen voulait que Bush men­tionne le pro­blème des colonies et parle de l’Etat pales­tinien dans son dis­cours à la Knesset. Bush a refusé.

Marwan [Bar­ghouthi] a alors réagi en disant que dans ces condi­tions cela ne servait à rien de négocier. Mais il ne s’agit pas de dire que les négo­cia­tions sont aban­données. Il s’agit plutôt d’essayer de « faire pression », avec nos moyens car nous sommes très isolés, et de dire que nous ne sommes pas prêts à accepter n’importe quoi.

Nous verrons comme les choses évoluent et si cette « menace » fonc­tionne. Si ce n’est pas le cas il sera peut-​​être alors temps d’aller au-​​delà des mots.

 [1]

[1] Notes

1. Au moment de l’entretien : Béthléem, Abu Dis, Bir Zeit, Jénine, Hébron. A noter que par la suite, à Bir Zeit, le Fatah, arrivé en tête des élections (25 sièges) a été mis en minorité au Conseil par un bloc constitué du Hamas (19 sièges), du FPLP (5 sièges), du Jihad Isla­mique (1 siège) et du PPP (1 siège).

2. Voir mon article sur les élec­tions de Béthléem sur http://​julien​sa​lingue​.over​-blog​.com…

3. Abu Jihad, de son vrai nom Khalil al-​​​​Wazir, membre fon­dateur du Fatah, ancien n°2 de l’OLP, res­pon­sable de son aile mili­taire, assassiné par Israël le 16 avril 1988.

4. Marwan Bar­ghouthi, un des fon­da­teurs de la Shabiba, diri­geant du Fatah en Cis­jor­danie, ins­pi­rateur des Bri­gades des Martyrs al-​​​​Aqsa, arrêté par Israël en avril 2002 et condamné à la prison à vie.

5. Fayçal al-​​​​Husseini, membre de l’OLP, important acteur de la Pre­mière Intifada, membre du Com­man­dement National Unifié du sou­lè­vement, nommé au Haut Com­man­dement du Fatah en 1994, repré­sentant de l’OLP à Jéru­salem à partir de 1996, décèdé en mai 2001.