Il y a soixante ans à Battir

Hasan Abu Nimah, samedi 3 mai 2008

Il y a soixante ans à Battir, mon petit village sur la pente d’une colline près de Jéru­salem, j’ai été le témoin de l’effondrement chao­tique de l’administration du Mandat Bri­tan­nique en Palestine et du com­men­cement de la Nakba.Les mois pré­cé­dents avaient été décisifs pour le sort de la Palestine, bien que nous ne le sachions pas à l’époque.

Les Juifs, qui en avaient assez de la ten­dance bri­tan­nique à remettre au len­demain la réa­li­sation de la pro­messe de Balfour de les laisser trans­former notre patrie en "leur foyer national", ont lancé une cam­pagne san­glante de terreur à la fois contre les Bri­tan­niques et les Arabes.

Les milices juives ont ciblé les Bri­tan­niques pour accé­lérer leur départ de Palestine, et ont frappé les Arabes pour étouffer la résis­tance mon­tante contre la colo­ni­sation sioniste.

La vio­lence a explosé au début de 1947, après que les Bri­tan­niques aient annoncé qu’ils quit­te­raient la Palestine le 15 mai 1948. Lorsque les Nations Unies ont voté la réso­lution de partage le 29 novembre 1947, la vio­lence a com­mencé à se trans­former en guerre à grande échelle.

Les 1.200 habi­tants de Battir étaient saisis par l’incertitude. Il y avait quelques espoirs que les choses se passent bien, mais la crainte dominait car l’atmosphère s’obscurcissait.

J’ai le vif sou­venir des récits d’horreur qui han­taient les gens de Battir, comme l’attaque de la gare de Jéru­salem le 21 octobre 1946. Le train était leur lien avec la ville, où ils ven­daient leurs pro­duits et ache­taient leurs pro­vi­sions. Les gens allaient aussi à Jéru­salem à pied et souvent en voiture, sur la route de terre qui lon­geait la ligne de chemin de fer, bien que ce soit bien plus dur.

Quelques mois aupa­ravant, une attaque juive à la bombe contre l’Hôtel King David à Jéru­salem, qui servait de quar­tiers généraux aux Bri­tan­niques, avait tué 91 per­sonnes et blessé des dou­zaines d’autres.

Un peu plus tard, après le vote de partage, lorsque les forces sio­nistes ont com­mencé leur cam­pagne armée pour s’emparer de la Palestine, des combats ont éclaté entre les Arabes et les Juifs, sur la terre que les deux revendiquaient.

Les tirs de fusil et le chaos se sont même rap­prochés de Battir, un village dont les racines remontent au deuxième siècle, et dont la paix et la tran­quillité étaient main­tenant menacées. Des jeunes gens patrouillaient autour du village avec des lampes et de vieux fusils pour monter la garde, s’attendant à tout moment à une attaque juive. Chaque jour arri­vaient les nou­velles d’une attaque sur un village voisin et de vic­times. Nous vivions dans une peur permanente.

A part la maison juste en haut de la colline, le centre de ma vie était l’école élémen­taire pour garçons que je fré­quentais, et qui était située au pied de la vallée que Battir sur­plombe. Juste à côté de l’école, il y avait la gare, qui était le premier arrêt de la ligne de chemin de fer de Jéru­salem à Jaffa.

La gare et l’école, avec son petit terrain de football, for­maient une sorte de campus sur le côté du village, entouré de grands pins et d’arbres à agrumes qui pro­dui­saient une verdure ample et de l’ombre aux jours chauds de l’été. Pour nous, enfants, c’était l’endroit parfait pour jouer et traîner en dehors des heures de classe.

Je m’en sou­viens comme d’endroits vivants, très fré­quentés, ce qu’ils étaient alors avec les écoliers, le per­sonnel de la gare, et à un moment avec la gar­nison mili­taire britannique.

Des familles arri­vaient en train de Jéru­salem pour pique-​​niquer dans l’atmosphère roman­tique et rurale de notre village et ils étaient rejoints par les gens du coin, qui venaient pique-​​niquer eux aussi.

A l’école, nous pra­ti­quions des expé­riences d’agriculture qui fai­saient partie de notre pro­gramme, nous nous occu­pions de ruches pour le miel et de poulets.

Les vil­la­geois, les adultes comme les enfants, jamais lassés du spec­tacle des engins à vapeur qui s’arrêtaient pour remplir d’eau leurs énormes citernes et attirer toutes sortes de curieux.

Les vil­la­geois ven­daient des fruits et des légumes aux pas­sagers par les fenêtres des wagons – un revenu petit mais régulier, hau­tement nécessaire.

Le village le plus proche de Battir était al-​​Walajah, à moins de trois kilo­mètres au nord, et à l’ouest de l’autre côté de la ligne de chemin de fer. Les gens des vil­lages voisins se mélan­geaient et se mariaient librement.

Pendant les der­niers jours du Mandat, tout a com­mencé à changer. Les trains de mar­chan­dises sont devenus la cible des voleurs qui les obli­geaient à s’arrêter le long de la voie et les vidaient de tous leurs pro­duits de valeur. Les soldats bri­tan­niques, qui étaient sup­posés tre à bord des trains pour les garder, n’offraient que peu de résis­tance ; souvent ils dépo­saient les armes et quit­taient tran­quillement les lieux. Bientôt les trains ont com­plè­tement cessé de venir, et lorsque les trains ne s’arrêtent plus, tout se désagrège.

Les bureaux de la gare et la maison du chef de gare ont été pillées, et notre école aussi. Il n’y avait plus ni loi ni autorité pour pro­téger les vies et les biens des gens. Nous devions nous occuper de nous-​​mêmes.

A cette époque, la cam­pagne bien docu­mentée et soi­gneu­sement orga­nisée de net­toyage eth­nique par la Haganah et les autres milices juives avait com­mencé, dans le but de conquérir autant de terre pales­ti­nienne que pos­sible pour pouvoir établir l’Etat d’Israël.

Une vague après l’autre, des gens des vil­lages du secteur de Jéru­salem, fuyant les attaques juives, ont com­mencé à arriver à Battir, cher­chant refuge et sécurité. Les gens leur ont offert l’hospitalité, pensant que ce n’était qu’une crise tem­po­raire. Mais comme les vil­lages tom­baient les uns après les autres devant les forces juives, et que la ligne de front se rap­pro­chait de nous, nous aussi nous avons dû partir, pour notre sécurité.

C’est peu après que les nou­velles du mas­sacre dans le village de Deir Yassin, en avril 1948, nous sont parvenues.

Deir Yassin n’était pas très loin, et quelques-​​uns des sur­vi­vants sont arrivés à Battir. Ils ont raconté l’horreur dont ils avaient été témoins et les ten­ta­tives vaines de résister au mas­sacre. Comme les agres­seurs juifs le pré­voyaient, leurs actions ont ins­tillé l’horreur dans les cœurs des Palestiniens.

Un après-​​midi de mai 1948, Battir est tombé sous les tirs nourris venant des pentes opposées, de l’autre côté de la ligne de chemin de fer à l’ouest, dont les com­bat­tants juifs s’étaient emparés.

Nous avons pris tout ce que nous pou­vions porter et sommes partis à quelques kilo­mètres à l’est, où il y avait des vignes et une petite source. Je n’étais qu’avec ma mère et mes plus jeunes sœurs ; tous les autres membres de ma famille étaient partis séparément.

Nous aussi pen­sions que ce serait une échappée courte, mais nous avons campé dans ce vignoble avec beaucoup d’autres per­sonnes du village pendant tout l’été ; nos espoirs s’amenuisant au fur et à mesure que la chaleur augmentait.

D’abord, nous avons dormi en plein air, sous les arbres. Ensuite nous avons construit des petits abris avec des branches, pour avoir un peu d’intimité. Nous cui­sions le pain sur un feu, dehors.

La source nous fut d’un grand secours, une pro­vision sûre d’eau fraîche, mais sinon, la vie était très dif­ficile et ter­ri­blement incer­taine. Lorsque les gens ont com­mencé à craindre que notre départ ne soit pas pro­vi­soire, cer­tains ont risqué leur vie pour revenir au village pour essayer de récu­pérer leurs affaires.

A la fin de l’été, la vie sous les arbres devenant insup­por­table, les gens ont com­mencé à se dis­perser dans toutes les direc­tions. Beaucoup ont rejoint des camps de réfugiés dans la Vallée du Jourdain.

Ma mère, ma plus jeune sœur et moi sommes allés à Bethléem, où nous avons retrouvé mon frère aîné, qui avait eu un poste d’officier dans la police pales­ti­nienne et avait main­tenant rejoint l’armée jordanienne.

Dans son minuscule appar­tement d’officier, en plus de nous, il a fini par abriter ma sœur aînée et sa famille, ainsi que la sienne propre. C’était dur, mais nous lui en étions recon­nais­sants. Nous sommes restés à Bethléem jusqu’à l’été 1949, lorsque l’accord d’armistice a mis fin à la guerre.

Battir est situé exac­tement sur la ligne de cessez le feu, et il était main­tenant divisé par un grillage de barbelé. Contrai­rement à des cen­taines de mil­liers d’autres Pales­ti­niens chassés de leurs vil­lages, nous avons pu revenir chez nous. Mais là, nous avons été confrontés à une situation tota­lement nouvelle.