"Il n’y aura plus deux Etats, mais trois…"

Texte de Khaled Kharoub, mardi 9 octobre 2007

Débat Palestinien /

La sépa­ration actuelle entre Cis­jor­danie et bande de Gaza est-​​elle irré­ver­sible ? Khaled Kharoub analyse les fon­de­ments d’un enra­ci­nement périlleux de ce statu quo et en appelle à un sursaut de res­pon­sa­bilité nationale trans­cendant les concur­rences partisanes.

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Le militant du Hamas : “Nous contrôlons la situation”.

Concernant la lutte des Pales­ti­niens, le débat a tou­jours été très vif entre deux idées : celle de l’avènement de deux Etats, la Palestine et Israël, confor­mément aux réso­lu­tions des Nations unies, et celle d’un seul Etat sur la terre his­to­rique de la Palestine, fondé sur l’égalité, la démo­cratie, la citoyenneté laïque pour tous, musulmans, chré­tiens et juifs.

Mais à l’évidence, ce qui se niche au coeur des évène­ments et sou­bre­sauts que vit cette région, c’est une logique étrange, soudain réa­lisée, dont jamais qui­conque n’avait sérieu­sement envisagé le scé­nario  : au lieu des deux solu­tions men­tionnées, voici qu’en réalité il y en a une troi­sième : un Etat israélien fort et deux mini-​​Etats pales­ti­niens faibles.

A moins d’un miracle dans les semaines à venir, nous sommes devant un scé­nario lugubre pour les Pales­ti­niens  : deux Etats qui se par­tagent la Cis­jor­danie et la bande de Gaza, à côté, ou plutôt, sous la coupe de l’Etat israélien qui contrôle tota­lement la sou­ve­raineté et le destin de ces deux mini-​​Etats. Aucun des pro­ta­go­nistes, qu’il soit pales­tinien, arabe ou inter­na­tional, ne dispose de solution ou de remède à la scission poli­tique, géo­gra­phique et démo­gra­phique qui s’est abattue comme la foudre sur les Palestiniens.

On peut dire que la situation actuelle des Pales­ti­niens est la plus dan­ge­reuse qu’ait connue la cause pales­ti­nienne au cours de son his­toire, parce que la scission par­tisane et les dif­fé­rends poli­tiques se tra­duisent dans la géo­graphie et la démo­graphie comme jamais. Au ving­tième siècle, depuis le mandat bri­tan­nique, les Pales­ti­niens ont, à plu­sieurs reprises, connu des dif­fé­rends, mais qui tous por­taient sur la géo­graphie nationale et res­taient au niveau des diri­geants, des partis poli­tiques et des théories. Au plus fort des crises, quand les désac­cords tour­naient à l’affrontement armé, jamais ils ne se sont réper­cutés sur la géo­graphie de la patrie pales­ti­nienne, comme c’est le cas actuellement.

Encore une fois, à moins que ne se pro­duise un miracle poli­tique recréant une sorte d’ « accord contrai­gnant » entre le Fatah et le Hamas, réunissant les «  frères ennemis » sur la base de la ces­sation de la poli­tique d’autodestruction, la solution de trois Etats est celle qui se profile à l’horizon (si le mot « Etat » peut qua­lifier les deux entités séparées de Cis­jor­danie et de la bande de Gaza, car le terme est mani­fes­tement excessif). A moins que les pro­ta­go­nistes de la lutte inter-​​ pales­ti­nienne ne renoncent à la cer­titude qu’il est pos­sible pour un bord d’éliminer l’autre sur le ter­ri­toire qu’il contrôle, la sépa­ration géo­gra­phique se concré­tisera. Per­sonne ne peut mesurer les consé­quences d’une telle sépa­ration, son pro­cessus, les direc­tions qu’elle prendra, mais on peut dire que, jour après jour, cette sépa­ration se concré­tisera. Pour les Pales­ti­niens qui vivent la pola­ri­sation entre Gaza et la Cis­jor­danie, chaque semaine qui passe ren­force le statu quo et il sera de plus en plus dif­ficile de revenir sur une situation que tous espèrent provisoire.

Regardons le sombre scé­nario à l’aide des points sui­vants : 1) Israël a tout intérêt à sceller le démem­brement géo­gra­phique de la Palestine et à le concré­tiser sous toutes les formes. Il est presque certain que la stra­tégie d’Israël va s’attacher, dans la période pré­sente et à venir, sur le plan poli­tique et mili­taire, à conso­lider la sépa­ration ; sépa­ration qui va créer un objectif nouveau pour les Pales­ti­niens, très éloigné de leurs objectifs nationaux tra­di­tionnels opposés à Israël. Et soudain, « l’objectif national », c’est la réuni­fi­cation de la Cis­jor­danie et de la bande de Gaza sous une direction unifiée. Cette uni­fi­cation limitera l’horizon des efforts des Pales­ti­niens et, en consé­quence, les grands objectifs liés à la lutte contre l’occupation israé­lienne et le combat pour les droits fon­da­mentaux et reconnus des Pales­ti­niens seront aban­donnés. A la plus grande satis­faction d’Israël.

2) Israël pousse main­tenant les hauts cris parce qu’il voit dans l’existence du « Hamastan » dans son voi­sinage un danger pour sa sécurité et qu’il se trouve « encerclé » par le Hamas au sud et le Hez­bollah au nord. Ces outrances ne visent qu’à mobi­liser le soutien inter­na­tional. Israël sait très bien que la der­nière chose à laquelle songe main­tenant le Hamas, c’est lancer des roquettes contre les villes israé­liennes ou pro­voquer Israël d’une manière ou d’une autre. Autrement dit, concrè­tement, la sécurité d’Israël sera bien plus grande qu’auparavant, car la bande de Gaza sera toute entière ouverte à l’armée israé­lienne, par terre, mer ou air. Et si par le passé, Israël hésitait un peu à frapper telle ou telle cible en dehors de quelques ins­tal­la­tions ou centres de sécurité dépendant du Pré­sident pales­tinien, doré­navant elle ne fera plus aucune exception. Le Hamas est très conscient de cette vul­né­ra­bilité et, très pro­ba­blement, il se concen­trera sur le « front inté­rieur » et ne pro­vo­quera pas Israël dans l’étape pro­chaine. Tout cela signifie que, sur le plan sécu­ri­taire, Israël tire profit de ce qui s’est passé, il en récoltera les béné­fices et, avec l’affaiblissement de la situation mili­taire du Hamas qui en résultera, il a tout intérêt à ce que cette sépa­ration se prolonge.

3) Le Hamas fera tout son pos­sible pour montrer qu’il est capable de main­tenir l’ordre dans la bande de Gaza et d’y faire régner la sta­bilité ; il va, semblet-​​ il, s’employer très vite à faire libérer le jour­na­liste bri­tan­nique Alan Johnston [1] puis à accé­lérer la libé­ration du soldat israélien pri­sonnier Shalit. Il s’agit pour lui de faire savoir à l’étranger et à l’opinion inter­na­tionale qu’il est capable, lorsqu’il détient les rênes du pouvoir sur le plan sécu­ri­taire, de contrôler la situation et de régler les pro­blèmes les plus difficiles.

En échange le Hamas obtiendra la garantie qu’Israël ne cher­chera pas à le pro­voquer ; Israël n’envahira pro­ba­blement pas la bande de Gaza mili­tai­rement, parce que cela consti­tuerait un très grand danger pour des résultats incer­tains, d’autant plus qu’il n’a aucune vision du « len­demain » de l’invasion et de ses consé­quences et qu’une nou­velle occu­pation mili­taire de la bande de Gaza, comme par le passé, serait risquée avec, pour Israël, de grandes pertes pré­vi­sibles dans les rangs de son armée en raison de la capacité mili­taire du Hamas qui n’a jamais atteint un tel niveau.

4) La sépa­ration de la Cis­jor­danie et de la bande de Gaza va se concré­tiser avec la pour­suite de l’absence de dia­logue entre le Fatah et le Hamas, s’accusant mutuel­lement d’illégitimité. Le dis­cours éradi­cateur et virulent des deux parties néces­si­terait d’immenses capa­cités de modé­ration pour être quelque peu neu­tralisé et pour qu’une amorce de dia­logue retrouve une arti­cu­lation solide. Cela ne se fera pas en un seul jour, mais néces­sitera beaucoup de temps pendant lequel de nou­velles réa­lités irré­duc­tibles se concré­ti­seront sur le terrain.

Amer paradoxe : le dia­logue avec Israël sera lar­gement ouvert pendant que le dia­logue inter­pa­les­tinien sera fermé. D’un côté, ouverture com­plète entre le gou­ver­nement d’urgence pro­clamé par Mahmoud Abbas et Israël et, de l’autre côté, fort pro­ba­blement, dia­logue indirect entre le Hamas et Israël pour par­venir à des accords limités, en par­ti­culier au sujet de l’apaisement et de la ces­sation des tirs de roquettes en échange de la non invasion de la bande de Gaza et de la pour­suite de l’approvisionnement en eau et en électricité.

5) Les par­te­naires arabes et inter­na­tionaux vont s’employer à conso­lider et sou­tenir le gou­ver­nement d’urgence contre le gou­ver­nement de Gaza, ce qui conduira à concré­tiser la sépa­ration et n’ira pas dans le sens de l’unification. Le Hamas, irrité de ce soutien, conti­nuera autant qu’il peut à affirmer qu’il ne cèdera pas et qu’il ne changera de position que s’il y a un accord englobant la Cis­jor­danie et Gaza et lui accordant la place qu’il demande dans tout nouveau gouvernement.

Paral­lè­lement à cela, le Hamas s’efforcera d’obtenir un soutien matériel et des aides par ses méthodes propres. Peu­têtre Israël permettra-​​t-​​il à ces aides d’arriver dans la bande de Gaza, affi­chant ainsi qu’il ne fait pas obs­tacle aux aides huma­ni­taires. En réalité, pour Israël, il s’agit de main­tenir l’état de sépa­ration et de le faire durer, de ren­forcer Gaza au lieu de la Cis­jor­danie en lui donnant l’impression qu’elle peut se main­tenir et vivre sans dépendre du gou­ver­nement de Ramallah…

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Sur le ter­ri­toire de Cis­jor­danie, on peut lire : Falas et sur celui de Gaza : Tin (Falastin, en français Palestine). En titre : “De la mer au fleuve !”

Cette situation ter­ri­to­riale désas­treuse ne fera que ren­forcer la sépa­ration. Et la bipo­la­ri­sation dans le monde arabe entre des Etats modérés et des Etats radicaux atteindra la scène pales­ti­nienne, puisque chacune des deux parties se range dans l’un ou l’autre de ces camps.

En résumé, l’idée et le rêve de l’Etat pales­tinien un et indé­pendant sont devenus inac­ces­sibles, l’idée de deux Etats ou celle d’un seul Etat comme solution à la lutte pour la Palestine sont aban­donnés au profit des trois mini-​​Etats. Dans le désordre de ces dis­lo­ca­tions suc­ces­sives, la place des droits majeurs des Pales­ti­niens s’amenuisera et la cause pales­ti­nienne se dégradera : de cause de libé­ration nationale, elle sera reléguée au rang des luttes internes, des scis­sions, de la bru­talité confes­sion­nelle et poli­tique, rien d’autre.

Pour éviter tout cela, il fau­drait ce qui fait défaut actuel­lement : un sens élevé de la res­pon­sa­bilité nationale, qui dépasse les égoïsmes par­tisans. Deux condi­tions préa­lables pour tenter de donner vie à cette res­pon­sa­bilité nationale, mori­bonde aujourd’hui. La pre­mière est que le Hamas réponde à la question sui­vante : que vaut-​​il mieux pour la cause pales­ti­nienne  ? Que la bande de Gaza reste unie à la Cis­jor­danie, même sous une direction que le Hamas considère comme cor­rompue, ou que la bande de Gaza rompe avec cette direction et s’en affran­chisse ? Que le Fatah et le Pré­sident pales­tinien répondent à la question sui­vante : que vaut-​​il mieux pour la cause pales­ti­nienne ? Que la bande de Gaza reste unie à la Cis­jor­danie, même sous le pouvoir total ou partiel du Hamas, ou qu’elle en soit séparée si le Fatah et le Hamas campent sur leurs posi­tions actuelles res­pec­tives ? Deuxième condition : que se pro­duise un bou­le­ver­sement dans la forme de rela­tions entre les deux parties de manière à ce que les poli­tiques com­mu­niquent avec les poli­tiques, et qu’ils ne laissent pas l’aile ou l’appareil mili­taires définir la poli­tique et la diriger.

Dans les méthodes et le langage de la com­mu­ni­cation entre le Fatah et le Hamas, ce qui est étrange, c’est que les mili­taires de l’un ou l’autre bord répondent aux poli­tiques de l’autre bord et, que tous, -poli­tiques et militaires-​​ sont entraînés dans des décla­ra­tions et des dis­cours qui brouillent les fonc­tions et les vraies direc­tions. Sur le terrain, les poli­tiques se retirent et laissent la liberté d’action aux milices. Ainsi, où étaient les diri­geants poli­tiques rai­son­nables du Hamas lors des des­truc­tions, du pillage et de la vio­lence -que tous ont vus sur les écrans de télévision-​​ aux­quels se sont livrés cer­tains groupes mili­taires de leur mou­vement à l’encontre de groupes du Fatah dans la bande de Gaza ? Où étaient les diri­geants rai­son­nables du Fatah et le pré­sident lors des des­truc­tions, du pillage et de la vio­lence aux­quels se sont livrés cer­tains de leurs groupes mili­taires à l’encontre de groupes du Hamas en Cis­jor­danie ? Où sont-​​ils ?

[1] Le jour­na­liste de la BBC Alan Johnston a été pris en otage le 12 mars 2007 dans la bande de Gaza et détenu pendant 113 jours par le groupe jiha­diste nommé « Armée de l’islam ». En dépit de condi­tions de détention éminemment dif­fi­ciles, il s’est dit soutenu par les nom­breux mes­sages de soli­darité qui se sont exprimés dans le monde pour exiger sa libé­ration. Les pres­sions du Hamas ont abouti à sa libé­ration le 4 juillet dernier (ndlr).