"Identité de l’âme" ; la mer à Naplouse

E Bovet, jeudi 16 octobre 2008

Message de Naplouse, en Palestine occupée, d’un militant de l’Afps.

Très haut devant nous les pro­jec­teurs de la base mili­taire au sommet du mont Ebal, au dessous les lumières de la ville, et juste en face des gradins du théâtre en plein air de l’université An Najah, sur six immenses écrans en enfilade : la mer. La mer dans laquelle n’ont jamais pu tremper les pieds l’immense majorité des 2000 spec­ta­teurs venus de toute la ville ce soir-​​la, la mer qu’ils n’ont même jamais vue ou alors juste aperçue depuis le haut des col­lines en allant à Jénine, une ligne scin­tillante sous le soleil cou­chant avant de redes­cendre dans la plaine. C’était la pro­jection en l’honneur de Mahmoud Darwish du film d’un réa­li­sateur nor­végien, "Identité de l’âme" (’Identity of soul), dans lequel le poète déclame lui-​​même un long texte lyrique évoquant je crois l’aventure d’un voilier scan­dinave et en écho l’histoire de la Palestine, et les images de mer étaient très pré­sentes dans ce beau film.

J’ai retrouvé là les ani­ma­teurs du centre culturel du camp de Balata que j’avais ren­contrés dans leur local quelques heures aupa­ravant, et ils n’étaient pas venus seuls mais accom­pagnés d’une dizaine d’adolescents, garçons et filles, du camp. Je men­tionne cela comme signe de la volonté de cette équipe de dépasser les bar­rières invi­sibles séparant les camps de la ville (il y a cinq camps autour de Naplouse, dont Balata qui avec ses 24 000 habi­tants est le plus peuplé de Cis­jor­danie) ainsi que les bar­rières entre les sexes : il faut ima­giner la confiance des parents laissant leur fille sortir ainsi en pleine nuit dans un groupe mixte… Le film terminé, c’était superbe de voir ces cen­taines de jeunes revenant du spec­tacle tout le long de la large avenue bien éclairée qui borde l’université, mar­chant par petits groupes au milieu des coups de klackson (pour annoncer des places libres) des taxis faisant la navette vers le centre ville. C’est infi­niment pré­cieux de pouvoir revenir pour la cin­quième fois à Naplouse, accueilli par un ami pales­tinien que nous connaissons bien à Nîmes (il est venu y accom­pagner trois jeunes ex-​​prisonnières), très engagé (il avait 12 ans quand il a été arrêté pour la pre­mière fois au cours d’une manif) et clairvoyant.

Mais je vou­drais aussi parler du long entretien que j’ai eu dimanche dernier (juste avant de quitter Jéru­salem où je serai à nouveau bientôt) avec un autre grand ami, israélien et juif celui-​​ci. Il a été un des fon­da­teurs de l’association Ta’ayush (’ensemble’) et reste mobilisé en per­ma­nence. Plu­sieurs points m’ont par­ti­cu­liè­rement inté­ressé dans ce qu’il m’a dit.

 C’est d’abord la mul­ti­plicité et la variété des asso­cia­tions qui se retrouvent ensemble pour des actions pré­cises. Cet ami avait com­mencé par évoquer, à propos du soutien aux jeunes refuzniks qui ne veulent pas accomplir de service mili­taire, l’association New Profile, qui est contre la mili­ta­ri­sation de la société israé­lienne, avec des idées fémi­nistes. Je demande un peu bêtement, pour mieux situer cette asso­ciation que je ne connaissais pas, si elle est plus radicale que celle de La Paix Main­tenant ? Réponse, avec à peine un sourire : - Tout est plus radical que La Paix Main­tenant… Mais de toute façon, poursuit-​​il, aucun de nous n’est tel­lement dans les ques­tions idéo­lo­giques. Nous n’avons pas de pro­blèmes pour coopérer sur des buts précis.

 Il s’agit par exemple d’Al Nueman, un village au sud de Jéru­salem séparé de ses terres et de la Cis­jor­danie par la construction du Mur et au sujet duquel une requête a la Cour Suprême (expli­quant que le tracé du Mur ne peut être pré­senté ici comme guidé par des raisons de sécurité, mais uni­quement afin d’élargir le ter­ri­toire d’une colonie voisine) vient d’être une nou­velle fois rejetée : ’la situation n’a pas changé, juste avec moins d’espoir’ conclut le militant, qui cite ensuite parmi les orga­ni­sa­tions qui tentent d’aider ces vil­la­geois (en par­ti­culier au passage de la bar­rière ouverte ou fermée à leur guise par les soldats israé­liens) Makhsom Watch (’Sur­veillance des check­points’) et une asso­ciation chré­tienne, OEcu­menic Accom­panment Pro­gramme in Palestine and Israel (Scan­di­navie, Pays-​​Bas, Grande Bre­tagne, Afrique du Sud, ainsi que Canada et USA). Une autre ONG pro­tes­tante impor­tante est le Christian Peace Team (beaucoup de Bri­tan­niques, d’Allemands, de Hol­landais aussi). Du côté catho­lique, il y a l’Operazione Colomba, com­posée en majorité d’Italiens comme son nom l’indique. Les membres de ces asso­cia­tions font en général des séjours de trois mois en Palestine, avec des équipes per­ma­nentes à Bethléem, Hébron, Jéru­salem, Tul­karem, et de petits groupes prets a venir assurer une pré­sence dans les vil­lages les plus menaces par des colons. L’excellente coopé­ration peu à peu mise en place avec eux démul­tiplie l’efficacité des mili­tants de Ta’ayush, qui agissent beaucoup aussi aux côtés d’ISM (Inter­na­tional Soli­darity Movement, souvent scan­di­naves ou amé­ri­cains), des Anar­chistes contre le Mur (jeunes Israé­liens intré­pides), de B’Tselem (grande ONG israé­lienne de défense des droits des Palestiniens) et d’associations pales­ti­niennes comme le comité de Bil’in (village emblé­ma­tique de la lutte contre le Mur depuis plus de deux ans).

 A Ta’ayush, ’nous sommes très stricts sur la non-violence’. Souvent ce n’est pas le cas, en par­ti­culier à Nil’in (autre village où ont lieu regu­liè­rement des mani­fes­ta­tions groupant des Pales­ti­niens, des Israé­liens et des Inter­na­tionaux contre le Mur). Toutes les manif y sont vio­lentes. Une jeune fille proche y est allée un ven­dredi où la mani­fes­tation était annoncée paci­fique, avec pré­sence de nom­breuses femmes, et immé­dia­tement les hommes ont com­mencé à jeter des pierres. Les Anar­chistes ne sont pas vio­lents, mais ils laissent les Pales­ti­niens lancer des pierres depuis l’intérieur des manif. ’Nous (Ta’ayush) non’.  Mon ami ne porte pas de jugement sur ce type d’action, mais constate que cela a donne la pos­si­bilité à une orga­ni­sation comme La Paix Main­tenant de se démarquer par rapport à ces actions contre le Mur. C’est ce que Ta’ayush ne veut pas, accuser ainsi d’autres groupes, mais au contraire essayer de continuer à agir avec eux chaque fois que c’est possible.

 Deuxième consé­quence des jets de pierre, c’est qu’ils sont très bien uti­lisés par les colons, qui ne cessent de dire à la presse ’Vous voyez bien…’

 La vio­lence des colons rend la situation de plus en plus dif­ficile pour les habi­tants des vil­lages proches, non seulement en période de cueillette des olives comme celle qui com­mence main­tenant mais toute l’année : saccage ou vol des pro­duc­tions agri­coles, rup­tures de conduites d’eau, vio­lences et ter­ro­ri­sa­tions (chiens…) envers les enfants qui vont à l’école, empêcher les trou­peaux d’aller paitre et parfois pire encore comme pour le jeune berger assassiné tout récemment au sud de Naplouse. ’On y va le plus souvent pos­sible’, souvent à deux seulement. En cas d’urgence il est pos­sible de demander aux volon­taires chré­tiens de se déplacer pour quelques nuits. Cette pré­sence est essen­tielle pour les Pales­ti­niens concernés, mais la presse quand elle en parle nous pré­sente presque tou­jours comme les agres­seurs (des colons). On a beau venir avec des cameras… La semaine der­nière par exemple, une femme d’une colonie a essaye de voler les olives d’une Pales­ti­nienne. Le mari de cette der­nière l’a aidée et la femme colon est tombée. Nous avons envoyé l’enregistrement a la presse. Elle en a publié une photo mais avec la légende : des mili­tants de gauche jettent à terre une femme colon !

 Un très important projet de B’Tselem consiste à confier des caméras vidéo à des Pales­ti­niens afin qu’ils puissent jus­tement témoigner des com­por­te­ments réels des colons. Avec for­mation sur l’usage et l’entretien des caméras, souvent remises à des femmes, pour les­quelles il est géné­ra­lement moins dif­ficile de pouvoir filmer, et la dis­tri­bution de plu­sieurs cen­taines de plaques photo-​​voltaiques per­mettant de recharger les bat­teries dans les vil­lages sans élec­tricité. Une de nos reus­sites, concluait mon ami sur ce point, est au moins d’avoir reussi a faire appa­raitre les vio­lences des colons envers les soldats.

 Un autre succès de Ta’ayush : ’les Pales­ti­niens n’ont plus besoin de nous (ou en tout cas moins besoin) pour faire valoir leurs droits’. Ils ont appris quand ils peuvent dire aux soldats : ’No, you cannot…’, et ils savent que nous sommes der­rière eux’. Ega­lement, ils prennent de plus en plus d’initiatives.

 On constate enfin que la résis­tance non-​​violente devient consi­dérée comme une voie pos­sible. Même s’ils ne sont pas d’accord, beaucoup en parlent au moins, et admettent la légi­timité de cette forme de lutte. Cer­tains la pré­sentent acti­vement, tel un ami pales­tinien qui a organisé récemment une ving­taine d’ateliers (work­shops) sur la résis­tance non vio­lente dans la région de Beit Omar. Chaque fois deux réunions, une pour les hommes et une pour les femmes. Ce sont des mili­tants d’ISM et du comité de Bil’in qui inter­ve­naient dans ces réunions. A Hebron aussi, un militant pales­tinien, autrefois convaincu que seule la vio­lence était efficace, est devenu un par­tisan convaincu de la non violence.

(…)  Bon, je crois que pour aujourd’hui (ven­dredi, jour férié, c’est pour cela que j’ai disposé d’autant de temps libre), sufficit.

Etienne