Ich bin ein Bil’iner

entretien avec Shai Carmeli Pollak, mercredi 14 juillet 2010

"Il faut d’abord que l’occupation cesse, qu’il y ait enfin justice et liberté, après nous pourrons parler de pro­cessus de paix."

Obser­va­trice des droits humains en Palestine, avec Peace Watch Swi­zerland, je me suis rendue, le temps d’un après-​​midi, de l’autre côté du mur. Direction Tel-​​Aviv, pour une ren­contre avec Shai Carmeli Pollak, cinéaste israélien et militant du groupe « Anar­chist against the Wall ».

Comme tout « bon Israélien », Shai Carmeli Pollak a fait son service mili­taire de trois ans. Des études en vidéo-​​cinéma à Tel Aviv, il est plutôt « films-​​fiction » que « films-​​contestation ». Puis, c’est la conversion. Il explique : « Après la deuxième Intifada, j’ai eu un chan­gement dans ma direction artis­tique. J’ai pris conscience que si les Pales­ti­niens des­cen­daient dans la rue, c’était à cause de toutes les injus­tices que nous leur avions fait subir ». C’est ainsi que Shai décide de s’immerger dans la réalité pales­ti­nienne et de se lancer dans la création de docu­men­taires engagés.

Pendant plus d’un an, du bout de sa caméra, il suit la lutte paci­fique menée dans le village pales­tinien de Bil’in. Il y filme les arres­ta­tions en pleine nuit menées par l’armée israé­lienne ainsi que les paysans qui perdent leurs terres, au profit du mur et de la colonie juive Modi’in Elite. En ressort un docu­men­taire poi­gnant : « Bil’in Habibti » (Bil’in mon amour). Un film sur le vif qui sera pré­senté dans de nom­breux fes­tivals ciné­ma­to­gra­phiques, comme au Fes­tival Visions du Réel à Nyon en 2007, et qui recevra prix et éloges. En décembre dernier, Shai pré­sentait à Lau­sanne (à l’espace auto-​​géré) et à Genève (à la Biennale de l’image en mou­vement) sa der­nière réa­li­sation : « Adieu Bassem. Chro­nique d’une mort annoncée ». Un court-​​métrage coup de poing qui montre la mort d’un jeune paci­fiste, Bassem, tué par les soldats du Tsahal lors de la mani­fes­tation heb­do­ma­daire à Bil’in [1].

J’ai repensé aux films visionnés en Suisse en constatant, sur place, qu’en général les Israé­liens ne veulent rien savoir de la répression contre les Pales­ti­niens. Shai Pollak m’apparaît comme une exception. Ce réa­li­sateur accepte un entretien pour évoquer la résis­tance et la paix, deux notions qui semblent souvent ne plus avoir leur place en Terre (pas si) Sainte. Bien ins­tallés sur une ter­rasse, à côté de son appar­tement, il com­mence à me parler de Bil’in.

Bil’in ou le village de la résistance

« Lors de la construction du Mur en 2003, des hec­tares de terres pales­ti­niennes sont détruits ou se retrouvent intégrés dans la zone « israé­lienne ». Face aux arra­chages d’oliviers et aux confis­ca­tions des par­celles agri­coles, plu­sieurs vil­lages de Cis­jor­danie com­mencent à mani­fester. La répression mili­taire ne se fait pas attendre. Les arres­ta­tions des mani­fes­tants par l’armée israé­lienne ont découragé plus d’un à prendre part à la résis­tance. En 2005, seul le village de Bil’in continue, de façon heb­do­ma­daire, à mani­fester » explique le cinéaste.

Pour Shai, Bil’in trouve sa force dans son comité popu­laire, « une structure démo­cra­tique, où seuls les habi­tants décident des actions à mener ». Un comité qui s’est surtout fait connaître par ses actions directes et ses ini­tia­tives artis­tiques et sym­bo­liques. Attachés à des oli­viers, enchaînés sur des barils placés sur la route ou encore déguisés en Avatar, les mani­fes­tants ne manquent pas de créa­tivité. Ce village de 1 600 habi­tants, situé près de Ramallah, peut aussi compter sur la pré­sence de nom­breux mili­tants israé­liens et inter­na­tionaux (comme les Prix Nobel de la paix Desmond Tutu et Jimmy Carter). Une pré­sence qui, selon Shai, change la donne : « Sans ce soutien exté­rieur, les mani­fes­ta­tions seraient net­tement plus ris­quées pour les Pales­ti­niens. La vio­lence de Tsahal serait encore plus forte ».

Malgré tout, l’armée continue d’opérer des raids noc­turnes dans le village. « Elle évoque des raisons de sécurité pour inter­venir. Or, elle vient surtout pour casser la résis­tance. Der­niè­rement, les soldats débar­quaient à Bil’in deux fois par semaine, lan­çaient des bombes sonores dans des maisons et arrê­taient des habi­tants ». Deux leaders du mou­vement ont d’ailleurs été mis en prison, l’un d’entre eux étant accusé de détenir des armes dans sa maison. « Les seules armes qu’il possède sont celles qu’il a col­lectées après les mani­fes­ta­tions comme preuves des vio­lences de l’armée ! Ce sont les bombes sonores usagées, lancées par des soldats israé­liens ! » s’indigne le réalisateur.

Depuis le mois de mars, Bil’in est décrété « zone mili­taire » par le gou­ver­nement de Neta­nyahou. Les mani­fes­ta­tions y sont donc à présent for­mel­lement inter­dites, sous peine que le Tsahal ouvre le feu. Pourtant, Shai reste confiant : « La résis­tance n’est pas cassée à Bil’in. Au contraire, elle prend de plus en plus de place, même si les condi­tions sont de plus en plus dif­fi­ciles. Les actions non-​​violentes des vil­la­geois conti­nuent et continueront. » [2]

Tel Aviv : une ville déconnectée de la réalité

Il y a quatre ans, Shai pré­sente « Bil’in mon amour » au Jeru­salem Film Fes­tival et reçoit le prix du meilleur docu­men­taire. Cette pro­jection suscite l’étonnement de nom­breuses per­sonnes du public. Alors qu’elles croyaient connaître la situation en ter­ri­toires occupés, elles découvrent une autre réalité… qu’elles igno­raient. « Le pro­blème c’est que la vie à Tel Aviv est com­plè­tement décon­nectée de ce qui se passe à quelques kilo­mètres. On ne se sent pas concerné par l’occupation, puisqu’on ne la considère pas. On préfère ne rien en savoir » répond le cinéaste. Il ajoute : « Même si cer­tains Israé­liens n’approuvent pas mes films, ils montrent en général de l’empathie. C’est dif­ficile pour eux. Beaucoup sont d’accord que je les montre en Israël, mais pas en dehors de nos fron­tières. Il y a cette peur qu’on favorise l’antisémitisme avec de telles pro­jec­tions. Pour ma part, je ne pense pas qu’un anti­sémite attend de voir mes films pour le devenir. Moi, ce qui m’inquiète, c’est l’avenir de la Palestine et d’Israël ».

« J’ai plus confiance aux mouvements civils »

Avec calme et conviction, Shai m’explique sa vision de la paix : « Les poli­ti­ciens israé­liens disent souvent : « Nous voulons la paix ! », mais ça signifie une paix sous les lois israé­liennes, sans consi­dé­ration du peuple pales­tinien. Pour moi, il faut d’abord que l’occupation cesse, qu’il y ait enfin justice et liberté, après nous pourrons parler de pro­cessus de paix. Les droits humains sont sans cesse bafoués par Israël sans que les gou­ver­ne­ments offi­ciels ne bougent le petit doigt. Per­son­nel­lement, j’ai plus confiance aux mou­ve­ments civils. Le boycott c’est ce que nous pouvons faire pour sus­citer un chan­gement. D’ailleurs, le boycott culturel est en marche. Par exemple, Elvis Cos­tello ou Santana ont décidé d’annuler leur concert en Israël ». Il relève aussi le fait que de plus en plus d’Israéliens émettent des auto-​​critiques et désirent vivre dans une vraie dignité. « Même si c’est une minorité, elle existe » dit-​​il.

Avant d’aller récu­pérer son chien qui s’est enfui dans la ruelle d’à côté et de m’indiquer quels quar­tiers de Tel Aviv il faut que je visite, il me lance : « Aujourd’hui je continue d’espérer en un pro­cessus de paix viable, mais tu sais… c’est dur d’y croire ».

[1] photo en focus

[2] Il y a deux ans, les pro­tes­ta­tions inin­ter­rompues de Bil’in ont poussé la Cour suprême d’ordonner au gou­ver­nement israélien de changer le tracé du mur. En théorie, les vil­la­geois auraient dû récu­pérer une partie des 2600 hec­tares volés. Pour l’instant, rien n’a encore changé.