Homme très sympathique

Uri Avnery, dimanche 5 novembre 2006

Dans sa forme ori­ginale alle­mande, Lie­bermann, le nom signifie « homme très sym­pa­thique ». Il est dif­ficile d’imaginer un nom moins approprié pour le nouveau vice-​​Premier ministre d’Israël.

Il n’est pas sym­pa­thique du tout, ni dans sa per­son­nalité, ni dans ses idées - et cela est la litote de l’année.

On peut en juger par le fait qu’un jour il a été arrêté pour avoir battu un garçon qui s’était que­rellé avec son fils.

Cette semaine, l’arrivée de Lie­berman au cœur du système poli­tique marque le début d’un nouveau cha­pitre dans les annales de l’Etat d’Israël.

LE MOMENT CHOISI n’est pas un hasard. Au cours de ses 56 années d’existence, la démo­cratie israé­lienne n’a jamais été à un niveau aussi bas qu’aujourd’hui.

Aux élec­tions d’il y a six mois, presque 40% des élec­teurs n’ont pas voté - c’est le double du pour­centage habituel.

Depuis lors, les affaires de cor­ruption se sont succédé. Le Pré­sident de l’Etat attend sa mise en examen pour dif­fé­rentes accu­sa­tions de viol et de har­cè­lement sexuel. Le Premier ministre est l’objet d’une série de pour­suites pour cor­ruption, en relation avec des mil­liar­daires locaux et étrangers. Deux ministres sont déjà en procès. Quant à Ariel Sharon et sa famille, un sombre nuage d’affaires de cor­ruption planait sur eux quand il a eu son attaque. Il existe un sen­timent général que le groupe diri­geant en Israël est cynique et corrompu.

La cor­ruption et le cynisme de ce groupe s’expriment aussi dans son com­por­tement public. Les hommes poli­tiques en Israël - et dans le monde entier - n’ont pas la répu­tation de remplir leurs pro­messes élec­to­rales. Mais ici ce phé­nomène a franchi un nouveau stade - on trahit ouver­tement, au su et au vu de tous. ­­ Ehoud Olmert a basé sa cam­pagne sur un plan spé­ci­fique et détaillé : la "conver­gence". Main­tenant, sans sour­ciller, il annonce que ce plan a été aban­donné. Il ne lui en reste : rester au pouvoir à tout prix.

Amir Peretz a obtenu des voix en tant que diri­geant qui allait apporter une véri­table révo­lution "sociale", mettre fin à l’oppression du faible et du défa­vorisé, le vieux, le malade, le chômeur, et autres - le fossé entre riches et pauvres en Israël est un des plus pro­fonds du monde indus­trialisé. Peretz a également promis d’œuvrer pour la paix avec les Palestiniens.

Le len­demain des élec­tions, Peretz a ouver­tement trahi ses pro­messes, sans ver­gogne. Pour servir sa car­rière per­son­nelle, il n’a réclamé aucun ministère social, acceptant par contre le ministère de la Défense. Depuis lors, il a demandé l’augmentation du budget mili­taire au détriment des dépenses sociales. Au lieu de la paix, il a fait la guerre. Cette semaine, il a également trahi sa pro­messe de ne pas siéger dans un gou­ver­nement incluant Avigdor Lie­berman. Presque tous les ministres du parti tra­vailliste sont par­te­naires dans cette tra­hison fla­grante, à l’exception hono­rable d’Ofir Pines-​​Paz, qui a démis­sionné. (Quatre de ses col­lègues du parti tra­vailliste, y compris Ehoud Barak, sont en lice pour prendre sa place.)

Le premier acte notable de l’équipe Olmert-​​Peretz a été de lancer Israël dans une guerre inutile et sans espoir. L’irresponsabilité de cette décision de déclencher une guerre dif­ficile et com­plexe n’a d’égale que l’irresponsabilité avec laquelle la guerre elle-​​même a été menée dans toutes ses phases. Pour ajouter l’insulte à la blessure, ils ont bloqué la nomi­nation d’une com­mission d’enquête indépendante.

La guerre a laissé l’opinion dans un sen­timent de pro­fonde détresse, en plus du dégoût pro­voqué par les tra­hisons poli­tiques et les affaires de cor­ruption. Notre démo­cratie apparaît aujourd’hui comme com­plè­tement pourrie, cor­rompue et incom­pé­tente. Un pro­verbe hébreu dit que "la brèche dans le mur appelle le voleur". La situation actuelle appelle des forces fascistes.

Et Lieberman fait son entrée.

LES CONSEILLERS en com­mu­ni­cation d’Olmert et de Peretz essaient de nous ras­surer. Qu’a donc Lie­berman de si spécial, nous demandent-​​ils.

Eh bien, il prône le transfert, l’expulsion des citoyens arabes d’Israël. Il a menacé de détruire l’Egypte en faisant sauter le barrage d’Assouan. Il a demandé l’exécution des membres de la Knesset arabes israé­liens pour avoir ren­contré des diri­geants syriens et du Hamas. Et alors ? Rehavan Zeevi, dont la mémoire a été honorée cette semaine par une session com­mé­mo­rative spé­ciale de la Knesset, avait bien proposé le net­toyage eth­nique, et le général Effi Eytam, chef du parti d’Union nationale, utilise le même langage.

On ne devrait pas per­mettre à une telle per­sonne d’entrer au gou­ver­nement ? Pourquoi pas ? Après tout, Lie­berman a déjà été membre du gou­ver­nement, tout comme Zeevi et Eytam.

Cet argument ne tient pas. Le Lie­berman qui avait rejoint le gou­ver­nement Sharon il y a cinq ans repré­sentait un groupe mar­ginal de nou­veaux immi­grants qui n’était pas pris au sérieux. Sharon était un diri­geant fort, et ses ministres comp­taient peu. Mais le Lie­berman qui a rejoint le gou­ver­nement Olmert, c’est tout autre chose : le diri­geant d’un parti fort qui devient de plus en plus fort, sous un Premier ministre qui est un petit fonc­tion­naire de parti dont presque tout le monde sou­haite le départ.

Le parti de Lie­berman est tout à fait dif­férent de l’artificiel parti Kadima et du parti tra­vailliste en décom­po­sition. Il est organisé de façon mili­taire, avec Lie­berman comme leader unique et incon­testé. Il ras­semble la plupart des immi­grants de l’ex-Union sovié­tique et il s’étend également à d’autres com­mu­nautés. Il en appelle aux pauvres et aux opprimés. Il res­semble au parti bol­che­vique que Lie­berman a connu jeune homme en Union sovié­tique. (On pourrait dire : bol­che­visme moins mar­xisme égale fascisme).

Quand le système démo­cra­tique inspire le mépris, et quand l’opinion que "tous les hommes poli­tiques sont des escrocs" et que "le système est pourri jusqu’au trognon" gagne du terrain, une telle per­sonne est un vrai danger pour la démocratie.

UNE VIEILLE maxime dit qu’Israël ne peut satis­faire que deux de ses trois désirs : être un Etat juif, être un Etat démo­cra­tique et se main­tenir sur tout le ter­ri­toire entre la Médi­ter­ranée et le Jourdain. Il peut se main­tenir sur tout le ter­ri­toire et être démo­cra­tique - mais alors il ne sera pas un Etat juif. Il peut se main­tenir sur tout le ter­ri­toire et être juif - mais alors il ne sera pas un Etat démo­cra­tique. Il peut être un Etat juif et démo­cra­tique - mais alors il ne peut pas se main­tenir sur tout le territoire.

Ceci a été la base de la poli­tique israé­lienne depuis le tout début. Le prin­cipal argument pour la "sépa­ration" de Sharon et la "conver­gence" d’Olmert était exac­tement dans cette logique : pour rester juif et démo­cra­tique, Israël doit aban­donner les parties des ter­ri­toires pales­ti­niens occupés den­sément peu­plées d’Arabes.

L’extrême droite a une réponse qui res­semble à l’œuf de Colomb : les trois buts peuvent bien sûr être atteints. La solution, c’est le net­toyage eth­nique : l’expulsion de l’ensemble de la popu­lation arabe.

C’est dif­ficile à mettre en œuvre dans une système démo­cra­tique. Donc, ce but signifie presque auto­ma­ti­quement qu’il doit y avoir un "leader fort". Ce qui signifie : une dic­tature franche ou déguisée.

En général on ne le dit pas ouver­tement, mais par des allu­sions accom­pa­gnées d’un clin d’œil. Lie­berman non plus ne le dit pas si ouver­tement. Mais si on écoute atten­ti­vement ce qu’il dit, on peut en tirer la conclusion soi-​​même.

POUR L’HEURE, le phé­nomène le plus déprimant est le manque de réaction des gens.

On pouvait s’attendre à la tra­hison du parti tra­vailliste. Amir Peretz avait bien sûr juré qu’il ne sié­gerait jamais dans un gou­ver­nement avec Lie­berman, mais, pour rester ministre, il est tout à fait prêt à vendre ses prin­cipes. Il ne faut pas non plus s’attendre à une grande pro­tes­tation de la part du Meretz depuis que Yossi Beilin a eu son fameux déjeûner avec Lie­berman où il a fait son éloge et celui de ses harengs.

Mais l’opinion publique ne semble pas choquée non plus. Ici et là des articles ont paru mais ils ne sou­lignent pas le danger exis­tentiel menaçant la Répu­blique israé­lienne. Même les Arabes d’Israël, dont l’existence même est menacée par Lie­berman, ne se sont pas vraiment mobi­lisés pour pro­tester. Le "Jour de la terre" de 1976, quand les citoyens arabes ont mani­festé contre l’expropriation de leurs terres, il en était tout autrement. De même qu’en octobre 2000, quand les Arabes israé­liens ont pro­testé contre une menace sur la mosquée al-​​Aqsa.

Quelle est la raison d’une si faible réaction, qui res­semble à celle des der­niers jours de la Répu­blique de Weimar ?

Il y a un dédain croissant pour le système démo­cra­tique. Il y a une fatigue générale après les chocs de l’année der­nière. On se retire dans son univers privé. Pour les "gens de la rue", il est dif­ficile d’imaginer les dangers. Il et elle sont tel­lement habitués à la démo­cratie qu’ils ne peuvent ima­giner ce que signifie vivre sans elle. Ils sont sûrs que "cela ne peut pas arriver ici".

Peut-​​être ont-​​ils raison ?

A la fin du XIXe siècle, il y avait un général français appelé Georges Bou­langer. Tout le monde s’attendait à ce qu’il fasse un coup d’Etat mili­taire à un moment ou à un autre. Mais le général hésitait, remettait sans cesse le coup d’Etat dont on parlait tant, jusqu’à ce que quelqu’un lui jette à la face : "Général, à votre âge, Napoléon était déjà mort !" On a dit que cela a rompu le charme, les auto­rités ont com­mencé à agir et le général s’est enfui à l’étranger.

Peut-​​être que Lie­berman se trans­formera aussi en épou­vantail. Mais je ne le parierais pas si les Israé­liens ne se réveillent pas à temps.