Hommage au poète palestinien Mahmoud Darwich

Isabelle Avran, vendredi 5 septembre 2008

Au dernier soir sur cette terre(*). Le poète pales­tinien Mahmoud Darwich, l’un des plus grands poètes arabes de sa géné­ration, s’est éteint le 9 août dernier. Hommage.

Des dizaines de mil­liers de per­sonnes ont accom­pagné sa dépouille, comme un dernier hommage de son peuple à l’homme et à sa poésie. Le poète pales­tinien Mahmoud Darwich est décédé dans un hôpital des Etats-​​Unis le 9 août dernier, à 67 ans, à la suite de com­pli­ca­tions suc­cédant à une opé­ration à cœur ouvert. Au terme de trois jours de deuil national, il a été porté en terre à Ramallah, en Cis­jor­danie. Sa voix, grave et chaude, ne résonnera plus dans les théâtres où il ras­sem­blait des cen­taines ou même des mil­liers de per­sonnes venues écouter ses vers.

Mahmoud Darwich est né dans le petit village d’al Birwa, alors en Palestine. Il a sept ans en 1948 lors de l’expulsion des Pales­ti­niens, qui a débuté avant même la création de l’Etat d’Israël qu’a suivie de la guerre israélo-​​arabe. Comme quelque 800 000 Pales­ti­niens, sa famille se retrouve sur le chemin de l’exode ; et arrive dans un camp de réfugiés au Liban. Mais elle retourne en Palestine et dans ce qui est devenu Israël. Clan­des­ti­nement, car le droit au retour des réfugiés est empêché par l’Etat naissant. Son village, Birwa, a été rasé ; et elle demeure plu­sieurs années en situation irré­gu­lière sur sa propre terre. Mahmoud Darwich, qui se sou­vient avoir découvert la poésie dans les chants noc­turnes d’un homme qui, tous les matins à l’aube, dis­pa­raissait, découvre à l’école la lit­té­rature, en arabe et en hébreu. Enfant, il sera menacé par le gou­verneur mili­taire israélien de repré­sailles contre sa famille pour avoir écrit des vers patrio­tiques. Adulte, à l’instar d’autres grands de la lit­té­rature pales­ti­nienne vivant dans ce qui est devenu Israël, comme Tawfiq Zayad, ou Emile Habibi (l’auteur de Saïd le pep­ti­miste), il adhère au Parti com­mu­niste israélien. Sa poésie lui vaudra la prison. Puis il s’exile. Le Caire. Bey­routh. Et l’engagement à l’OLP auprès de Yasser Arafat. La guerre civile au Liban et l’invasion israé­lienne, les bom­bar­de­ments de Bey­routh, le départ de l’OLP par la mer et son récit, Une mémoire pour l’oubli [1]. Quelques semaines après le départ de l’OLP de Bey­routh, les réfugiés pales­ti­niens des camps de Sabra et de Chatila ne béné­fi­cieront d’aucune pro­tection inter­na­tionale contre les mas­sacres per­pétrés par les pha­lan­gistes libanais sous les fusées éclai­rantes de l’armée d’Ariel Sharon. A Tunis, l’OLP est loin des fron­tières de la Palestine. Mahmoud Darwich, lui, est en exil à Paris. En 1988, alors que l’Intifada a recentré le conflit sur le ter­ri­toire pales­tinien, Mahmoud Darwich écrit le texte que pro­noncera Yasser Arafat en pro­clamant l’indépendance de l’Etat au conseil national pales­tinien d’Alger. Il quittera l’OLP, sans bruit cependant, lors des accords d’Oslo jugés insuf­fi­sants. Mais il revient en Palestine. Ou plutôt, dit-​​il, il ne revient pas puisqu’il s’installe à Ramallah qui n’est pas la ville qui l’a vu naître. Il fonde la revue poé­tique al Karmel. Et ren­contre sur ce terrain, d’autres auteurs, comme son cadet Hussein Bar­ghouti, auteur notamment de Lumière bleue, qui décède en mai 2002 sans avoir pu se rendre à l’hôpital durant le siège israélien.

Sans doute est-​​ce son poème Inscris, je suis Arabe, qui aura fait connaître Mahmoud Darwich, tôt, à toute une géné­ration de la résis­tance fière de manier fusil et poésie. Mais dans sa poésie où se lit la terre, étroite, l’exil, mais aussi l’amour, Darwich, qui évoquait «  la Palestine comme méta­phore » [2] a su, en passant par « le dis­cours de l’Homme rouge » [3], évoluer vers un regard uni­versel. « (…) Quand la vie sera normale,/ nous serons tristes comme tout un chacun pour des raisons personnelles/​ Aujourd’hui voilées par les grands slogan,/ Nous avons oublié nos petites bles­sures qui saignaient./ Demain, quand le lieu guérira,/ Nous en res­sen­tirons les effets secon­daires » écrivait Darwich lors du siège de 2002. Comme tout un chacun… Et c’est comme poète, et non comme poète pales­tinien seulement, que Darwich aspirait à être reconnu. Lors du siège encore, invitant ses amis du Par­lement inter­na­tional des écri­vains, il lisait ces vers [4] : « Ici, sur les pentes des col­lines, face au couchant/​ Et à la béance du temps/​ près des vergers à l’ombre coupée,/ Tels les pri­son­niers, tels les chômeurs/​ Nous cultivons l’espoir. »

(*) Titre d’un de ses recueils, traduit de l’arabe par Elias Sanbar, Actes Sud, 1994

Avec l’autorisation de La Nou­velle Vie ouvrière (paru dans le numéro du 22 août).

[1] Récit traduit de l’arabe par Yves Gonzales-​​​​Quijano et Farouk Mardam-​​​​Bey, Actes Sud, 1994

[2] Titre d’un recueil d’entretiens, Actes Sud, 1997

[3] In Au dernier soir sur cette terre.

[4] Etat de siège traduit de l’arabe par Elias Sanbar, pho­to­gra­phies d’Olivier Thébaud, Actes Sud, 2002.