Muriel Steinmetz, vendredi 19 septembre 2008
« Une patrie faite de mots ».
Samedi 13 septembre, au village du livre de la Fête de l’Humanité, les amis les plus chers de Mahmoud Darwich s’étaient réunis autour du poète palestinien, disparu en août dernier.
« Une patrie faite de mots »
Samedi dernier, au village du livre de la Fête de l’Humanité, un hommage bouleversant a été rendu au poète palestinien Mahmoud Darwich, prématurément disparu en août dernier. Nous revenons aujourd’hui sur ce moment d’intense émotion qui a réuni, autour de la figure du héraut de la cause palestinienne, Farouk Mardam Bey (son éditeur), Elias Sanbar (son traducteur) et le poète irakien Kadhim Jihad Hassan.
« Avec Mahmoud, nous formions une petite famille soudée autour d’un double souci : accompagner la cause palestinienne et vivre ensemble l’aventure des mots », déclarait Kadhim Jihad Hassan, avant de poursuivre : « Darwich a su créer, alors qu’il en était privé, une patrie faite de mots. Face à cette fabrique d’absence orchestrée par les Israéliens, il était parvenu à installer une présence faite d’images et de métaphores. Mahmoud Darwich n’était pas à proprement parler le poète de la cause palestinienne. Témoin d’une annulation programmée de son peuple, il était un poète élégiaque. » Kadhim Jihad Hassan a ensuite rappelé l’amour de Darwich pour René Char : « L’une des phrases de Char, "La tâche du poète consiste à transformer les vieux ennemis en loyaux adversaires", prenait chez Darwich valeur de formule. Ne disait-il pas que nous aussi, peuple palestinien, avons besoin de loyaux adversaires ? »
Farouk Mardam Bey, très ému, prit lui aussi la parole. « Rien ne pourra nous consoler de sa disparition. Darwich est et restera l’une des principales références de la littérature arabe contemporaine. Il a été le représentant le plus légitime de l’âme de son peuple. Lorsque les Arabes l’ont découvert, en 1967, après la défaite de la guerre des Six-Jours, il n’avait que vingt-cinq ans. On l’a d’emblée baptisé "Poète de la résistance palestinienne", ce qu’il a été, en effet, en tous sens, car la Palestine a peuplé sa poésie. » Il poursuit en ces termes : « Darwich s’est servi des acquis de la poésie arabe classique tout en se situant à l’avant-garde de la révolution du langage poétique arabe. Chacun de ses recueils se distinguait du précédent. Il disait : "Je suis moi-même le meilleur critique de ma poésie." » L’éditeur du poète en français a aussi évoqué l’immense résonance de la poésie de Darwich auprès du peuple palestinien : « Ses récitals donnaient lieu à des rassemblements de milliers de personnes. Avant d’être un Palestinien et un Arabe, il était poète, tout simplement. »
Quant à Elias Sanbar, il a traduit son émotion en disant ceci : « Cela fait deux mois que nous n’arrivons pas à parler ; deux mois que nous sommes incapables d’écrire une ligne. Son absence nous a desséchés. Nous nous attendions à ce départ, nous ne voulions pas y croire. Nous pensions que nous resterions toujours ce petit groupe soudé, convaincus que nous serions des jeunes gens jusqu’à la fin des temps. » Il a ensuite mentionné le dernier poème de son ami : « Ce poème, publié en arabe et intitulé le Lanceur de dés, nous avait éblouis. Nous ne savions pas encore qu’il s’agirait d’un poème testamentaire. Il commence ainsi : "Qui suis-je pour vous dire ce que je vous dis." Et se termine par : "Qui suis-je pour narguer le néant ?" » Elias Sanbar a alors voulu rappeler quelques-unes des facettes de « cette magnifique révolution profonde que Mahmoud Darwich a réalisée à travers ses poèmes. Il a su dire plus que tout autre l’intimité du peuple palestinien. Il a également dit notre simplicité. La Palestine est un pays simple, fait de gens simples broyés par l’histoire. Il y a, chez lui, des évocations de la nature, de la terre, des rochers, du ciel, dans une langue particulièrement sensuelle. Sa poésie était en osmose avec les lieux. Enfin, il a su affirmer notre humanité profonde, notre universalité. Il a porté la question palestinienne pour en faire un problème de dimension universelle. Il n’y avait pas de pathos dans ses écrits. Il a pu faire du malheur une force créatrice, une force de dépassement. Son oeuvre est révolutionnaire dans sa forme car Darwich était en combat perpétuel avec la langue. Tous les grands modernes sont aussi de grands classiques. Il était dans cette tension, dans cette épreuve de force ». Elias Sanbar a, pour finir, souligné le paradoxe qu’il y a « à être dans l’affection d’un petit cercle où l’amitié prenait tout et de voir soudain son ami disparaître et devenir un classique ». Farouk Mardam Bey a alors lu une suite de poèmes de Mahmoud Darwich en langue arabe, traduits sur le vif par Elias Sanbar.
Un court métrage de Jean Asselmayer intitulé Nous aussi nous aimons la vie, ponctué d’archives de Naqba - tourné à Ramallah dans la demeure de Mahmoud Darwich -, a clos cet hommage.