Henry Laurens : « Je suis aujourd’hui d’un pessimisme total sur le conflit israélo-palestinien et la région »

À l’occasion de la 22e édition du Salon du livre francophone de Beyrouth, « L’Orient-Le Jour » s’est entretenu avec Henry Laurens, professeur au Collège de France, historien français et auteur de nombreux ouvrages, notamment « La Question de Palestine » dont le tome 5 est paru en septembre dernier aux éditions Fayard.

L’Orient le Jour, mercredi 28 octobre 2015

Pouvez-vous nous présenter le dernier tome de « La Question de Palestine » ?

Il marque la fin d’une série commencée il y a près de 20 ans et couvre la période qui s’étend du début de l’invasion israélienne au Liban en 1982 à l’échec des négociations israélo-palestiniennes à Taba en janvier 2001. J’ai tenté de reconstituer toutes les myriades d’événements qui se sont déroulés sur plusieurs théâtres puisqu’une partie de mon livre est consacrée aux affaires libanaises et l’autre à la Palestine et les négociations depuis la conférence de Madrid, les accords d’Oslo et la création de l’Autorité palestinienne jusqu’en 2000, avec le sommet de Camp David, la deuxième intifada et la rencontre de Taba.

Vous avez affirmé que l’« occupation pacifique » n’existe pas et le soulèvement actuel prouve une fois de plus que l’occupation a un coût élevé. Quelles sont les implications de cette situation pour Israël ?

Le problème d’Israël est un problème de définition du temps. La question est de savoir si sur le temps long, en maintenant sa coercition sur la population palestinienne, Israël peut renforcer son emprise sur les territoires occupés, c’est-à-dire profiter d’une absence de solution pour continuer à renforcer sa base, l’absence de solution étant considérée par les Israéliens comme la solution la plus sûre. Des voix dans la presse affirment aujourd’hui que les Palestiniens sont hostiles aux Israéliens parce qu’ils sont juifs, j’insiste sur le fait qu’ils sont hostiles aux Israéliens parce que ce sont des occupants.

Dans ce contexte, on m’a accusé de ne « mentionner aucun auteur juif » dans ma bibliographie. Tout d’abord c’est faux, mais de toute évidence faire ce genre de réflexion nous amène aux heures les plus sombres de l’histoire de l’Europe où l’on essayait de déterminer qui était juif et qui ne l’était pas, c’est-à-dire les lois de Nuremberg en Allemagne ou le statut des juifs sous le régime de Vichy.

Depuis le début du soulèvement, la répression féroce menée contre les Palestiniens a suscité l’indignation de l’Autorité palestinienne (AP). Pourtant, aux yeux de nombreux analystes, les forces de sécurité de l’AP sont intégrées au dispositif d’occupation et agissent comme sous-traitant de l’État occupant. Ce soulèvement pourrait-il remettre en cause la coopération sécuritaire de l’AP avec Israël ?

Il faut bien comprendre le dilemme dans lequel se trouve l’Autorité palestinienne. D’un côté, c’est la seule réalisation concrète que le Fateh et l’OLP ont réussi à construire. De l’autre, ce sont des milliers d’emplois pour les fonctionnaires et les services de sécurité, des milliers de familles qui vivent des salaires de l’AP qui elle-même dépend essentiellement des subsides extérieurs américains et européens. Si l’AP se lance dans une confrontation avec Israël, on lui coupera les vivres. Ce n’est pas un choix facile ! L’affrontement avec Israël entraînerait des représailles contre l’Autorité. L’effondrement de l’administration risque d’affecter l’ensemble de la structure économique. La stratégie israélienne depuis 1967 a été définie par la carotte et le bâton, et le coup de bâton peut être terrible pour les intérêts de milliers de Palestiniens.

(Lire aussi Majed Bamya à « L’OLJ » : « L’Autorité palestinienne n’est pas là pour assurer la sécurité de l’occupant »)

Vous avez choisi d’intituler le tome 5 « La paix impossible ». En présence de l’idéologie suprématiste sioniste, de la politique de confiscation des terres, de la colonisation tous azimuts, peut-on encore parler de « négociations de paix » ?

Le mot paix n’a aucune signification dans la mesure où chaque acteur veut la paix selon ses intérêts, ses revendications, en fonction de son projet politique. Il a bien existé une possibilité de paix au cours de la période étudiée dans mon livre, c’est-à-dire la constitution d’un État palestinien sur les limites dessinées par le 4 juin 1967, mais les progrès de la colonisation juive, le projet sioniste lui-même et l’extrême difficulté pour traiter des questions comme le statut de Jérusalem l’ont rendu caduque.

Si l’on reprend les textes à partir d’Oslo, tout ce qui était prévu en théorie ne pouvait être posé au moment de la négociation finale. Les documents convenaient que l’on discuterait de la totalité des territoires occupés, mais évidemment cela a été une fiction. Oslo 2 avait divisé la Cisjordanie en zone A, B, et C, mais tant que l’on ne définissait pas le statut final, le jeu restait ouvert. Pour les Palestiniens, les territoires occupés renvoyaient non seulement à la Cisjordanie mais à Jérusalem et quelques morceaux de territoires annexés en 67, donc quand l’on avance les pourcentages, on ne sait jamais s’il s’agit du pourcentage de la Cisjordanie défini par les Israéliens ou celui des territoires occupés défini par les Palestiniens. À la fin de la négociation, on avait tout de même approché d’un certain nombre de points concrets mais on ne disposait pas de cartographie à ce moment et on a surtout jugé que tant qu’il n’y avait pas d’accord final ces propositions n’existaient pas.

La solution à deux États apparaît de moins en moins réaliste. Quelle est selon vous la pertinence d’une solution à la sud-africaine ?

Les Israéliens n’accepteront jamais la solution d’un État unifié. Le problème est qu’aucune partie n’a jamais pu faire confiance à l’autre. Le maximum que les Palestiniens avaient pu élaborer comme proposition à la fin des années 30 et au début des années 40 était une solution à la libanaise, avec une répartition sur un modèle confessionnel, or il ne semble pas que ce soit un modèle très attractif. La solution à deux États reste fondamentale sur le plan symbolique parce que les deux parties ont besoin de symboles nationaux. Or, sur le terrain, toutes les questions sont imbriquées. Le droit de retour serait pour les Palestiniens la solution la plus juste mais l’on voit mal comment l’imposer. L’affaire du camp de Yarmouk avec Mahmoud Abbas, qui s’est dit prêt à reprendre les réfugiés palestiniens en Cisjordanie, et le refus d’Israël montre qu’il y a un besoin d’une patrie palestinienne. La diplomatie est l’art du possible et nous avons une opposition entre le rationnel et le raisonnable, les acteurs politiques suivront leur rationalité et pas ce qui est raisonnable. Je suis aujourd’hui d’un pessimisme total non seulement sur le conflit israélo-palestinien mais pour l’ensemble de la région.