Hara-​​kiri

Uri Avnery – 14 août 2010, mardi 17 août 2010

SI DIEU le veut, même un manche à balai peut tirer – voilà ce que j’avais écrit après la dési­gnation de la com­mission Turkel. Je citais le dicton juif dans l’espoir que malgré tout, il en sor­tirait quelque chose.

La com­mission était née dans le péché. Ceux qui l’avaient désignée n’étaient pas pré­oc­cupés de découvrir la vérité mais de pré­venir la consti­tution d’une com­mission d’enquête inter­na­tionale ou d’un Comité d’enquête d’État israélien. Les “objectifs” fixés à la com­mission étaient extrê­mement limités. Au départ, la com­mission n’avait même pas reçu le pouvoir de citer des témoins.

En bref : une commission sans ailes, un manche à balai sans le balai.

J’espérais que les membres de la com­mission n’accepteraient pas de faire les quatre volontés du gou­ver­nement. Il est encore trop tôt aujourd’hui pour dire s’ils ont passé ce test, mais on peut déjà dire : ils ont brisé leurs chaînes.

APRÈS LA dépo­sition des trois témoins cen­traux cette semaine – Ben­jamin Néta­nyahou, Ehoud Barak et Gabi Ash­kenazi – ont peut déjà tirer la pre­mière conclusion : la com­mission est en train d’ignorer le mandat qui lui avait été fixé. Le mandat a disparu. C’est à peine si la com­mission a men­tionné la question qu’elle était chargée d’examiner – le droit inter­na­tional – et elle s’est attaquée par contre à tout le reste.

Cela ne fut pas dif­ficile parce que, dans leur ensemble, les trois témoins ne tinrent aucun compte du mandat qu’ils avaient eux-​​mêmes défini. Chacun d’eux était tel­lement pré­occupé de montrer combien il s’était com­porté avec justice et sagesse, que le sujet officiel d’enquête était presque oublié.

Du coup un fait accompli était créé : la com­mission n’est plus contrainte par son mandat, mais est en train d’examiner tous les aspects de l’opération ratée. (Les objectifs peuvent cependant resurgir quand le moment sera venu de faire le bilan de leurs constatations.)

IL EST INTÉ­RESSANT d’observer comment les trois dépo­si­tions ont été reçues par les médias.

Presque tous les médias atta­quèrent les deux pre­miers témoins et louèrent le troisième.

Néta­nyahou, insou­ciant jusqu’à la légèreté, fit porter toute la res­pon­sa­bilité sur Barak et ne maî­trisa même pas les faits. Après tout, il était à l’étranger au moment des faits, par consé­quent que peuvent-​​ils attendre de lui, c’est Barak qui a géré seul l’affaire.

Après avoir subi des attaques féroces des médias, Neta­nyahou organisa rapi­dement une confé­rence de presse impro­visée pour annoncer solen­nel­lement qu’il assumait per­son­nel­lement toute la responsabilité.

Barak fut plus appliqué. Il parla inter­mi­na­blement, noya la com­mission sous un déluge de détails et prit également sur lui la res­pon­sa­bilité, mais pour immé­dia­tement l’imputer à l’échelon en dessous, le mili­taire. Le gou­ver­nement, déclara-​​t-​​il, décide de la mission, c’est le mili­taire qui est res­pon­sable de la réa­li­sation. Lui aussi fut vio­lemment pris à partie par les médias.

Le chef d’état major mit l’accent sur les erreurs dans l’exécution de l’opération com­mises par les échelons subal­ternes, la marine et le ren­sei­gnement mili­taire, mais, avec une magna­nimité impres­sion­nante, il en prit sur lui la responsabilité.

Sa dépo­sition fut un chef-d’œuvre. De façon plutôt sur­pre­nante, il se révéla beaucoup plus rusé que les deux poli­ti­ciens che­vronnés. Tandis qu’ils fai­saient figures d’anguilles insai­sis­sables, dans le seul but de se défendre, il appa­raissait comme un ours aimable, mal­adroit, simple, un soldat honnête et sans arti­fices, d’une inté­grité évidente, qui dit la vérité parce qu’il ne sait pas faire autrement.

Ash­kenazi est beaucoup plus habile qu’il n’en donne l’impression. Certes, sa dépo­sition peut avoir été pré­parée par ses conseillers, mais l’habilité d’un diri­geant s’exprime aussi par son aptitude à choisir d’habiles conseillers.

Une fois de plus, on a eu la preuve que les médias – et même l’État dans son ensemble – sont contrôlés par l’armée. Les mêmes remarques accueillies par des huées lorsqu’elles étaient for­mulées par Néta­nyahou et Barak étaient reçues avec une attention res­pec­tueuse lorsqu’elles émanaient du chef d’état major. Un chœur d’admirateurs chan­tèrent ses louanges à la télé­vision, à la radio et dans les journaux. Quelle per­sonne honnête ! Quel soldat intègre ! Quel chef res­pon­sable, équi­table ! S’il y avait une quel­conque dif­fé­rence entre les porte-​​parole en uni­forme de l’armée et les cor­res­pon­dants mili­taires en tenue civile, elle était dif­ficile à déceler.

L’IMPRESSION D’ENSEMBLE qui se dégagea de ces trois dépo­si­tions prin­ci­pales est tout à fait claire : il n’y avait pas eu de pré­pa­ration sérieuse pour gérer l’affaire de la flot­tille, bien que ses plans furent connus de longs mois à l’avance. Tout fut fait en amateur, dans la fameuse tra­dition d’improvisation israé­lienne, “faites moi confiance” et “tout se passera bien”.

Les navires d’aide pré­cé­dents ne trans­por­taient que des mili­tants de la paix non vio­lents et chacun consi­dérait que les choses conti­nue­raient de la même façon. Per­sonne ne prêta attention au fait que les mili­tants turcs rele­vaient d’une idéo­logie tout à fait dif­fé­rente. Qui se soucie, de toute façon, de ce que pensent les Turcs. Le glo­rieux Mossad ne se donna même pas la peine de placer un agent parmi les mil­liers de mili­tants à bord du navire.

La pla­ni­fi­cation de l’opération fut bâclée, sans suf­fi­samment de ren­sei­gne­ments, sans prise en consi­dé­ration suf­fi­sante des alter­na­tives, sans prise en compte des scé­narios poten­tiel­lement dan­gereux. Après tout, il n’était pas néces­saire d’être pro­phète pour prévoir que les mili­tants turcs, animés d’une ferveur reli­gieuse, s’opposeraient par la force à l’abordage d’un navire turc en haute mer par des soldats israé­liens. Quelle surprise !

Quelle est la conclusion ? Le chef d’état major la révéla sans hési­tation : la pro­chaine fois, l’armée fera appel à des snipers pour abattre tous les gens sur le pont (ou, dans le langage des com­men­ta­teurs mili­taires, “les atta­quants”) pendant que les soldats des­cen­dront des hélicoptères.

Puisque Néta­nyahou et Barak ont fait porter toute la res­pon­sa­bilité sur les mili­taires, et qu’Ashkenazi a signalé des erreurs dans la pré­pa­ration et l’exécution, se pose alors à nouveau une question pra­tique : comment les membres de la com­mission Turkel peuvent-​​ils faire un travail sérieux alors qu’il ne leur est pas permis d’assigner des per­sonnels militaires ?

Pour pré­venir le pro­blème, le chef d’état major leur a jeté deux os à ronger : l’Avocat général de l’Armée et Giora Eyland seront auto­risés à témoigner. (Eyland est le général en retraite qui a mené l’enquête interne de l’armée.) Mais cela est loin de suffire. Pour remplir sa mission, la com­mission doit entendre le témoi­gnage du chef de la marine et de son état-​​major. En réponse à la requête de Gush Shalom, la Cour Suprême a déjà suggéré que si Turkel demande leur com­pa­rution, la cour exigera qu’ils s’y plient.

AUCUN DES trois témoins n’a abordé la question prin­cipale : l’existence même du blocus de Gaza.

Au cours de la réunion décisive des “Sept” (les prin­cipaux ministres), il était clair que tous croient à la nécessité du blocus, tout comme à la nécessité de s’opposer par la force à toute ten­tative pour le rompre.

L’aspect légal de l’affaire est sus­cep­tible de sou­lever beaucoup de dis­cus­sions. Il semble que le droit inter­na­tional ne soit pas clair dans ce cas, à la fois concernant l’imposition d’un blocus et sa mise en œuvre. La loi n’est pas for­mulée par écrit de façon rigou­reuse. Elle permet de nom­breuses inter­pré­ta­tions dif­fé­rentes. Il n’y aura pas une réponse claire, unique admise par tous.

La vraie question n’est de toute façon pas juri­dique mais morale et poli­tique : dans quel but le blocus a-​​t-​​il été imposé ?

Tous les témoins qui ont comparu jusqu’à présent ont répété le même argument convenu : nous sommes en guerre avec la bande de Gaza (quel que soit son statut juri­dique), le blocus est conçu pour pré­venir l’importation de matériel mili­taire. Il est donc à la fois conforme au droit et à la morale.

Mais c’est un mensonge absolu.

Il est simple de controler les dépla­ce­ments d’un cargo en mer. Dans de tels cas, il est d’usage d’arrêter des navires en haute mer, d’inspecter la car­gaison, de saisir les maté­riels de guerre (s’il y en a) et de leur per­mettre de pour­suivre leur route. Le cargo peut aussi être ins­pecté au port de départ.

On n’a pas eu recours à ces méthodes parce que toute la question des maté­riels de guerre n’est rien d’autre qu’un pré­texte. L’objectif du blocus est tout le contraire : pré­venir le passage de pro­duits non mili­taires, les mêmes pro­duits qui n’étaient pas non plus auto­risés à tran­siter par les pas­sages ter­restres : toutes sortes de pro­duits ali­men­taires et de médi­ca­ments, des matières pre­mières pour l’industrie, des maté­riaux de construction, des pièces déta­chées et bien d’autres pro­duits depuis les four­ni­tures sco­laires pour les enfants jusqu’aux équi­pe­ments de trai­tement des eaux.

Le peu de choses qui ren­daient la vie sup­por­table venait par les tunnels, à des prix exor­bi­tants, très au-​​delà des moyens des habitants.

Depuis le début, l’objectif était de désor­ga­niser la vie normale dans la bande de Gaza, d’amener la popu­lation au bord du désespoir pour la conduire à se révolter et à rejeter le gou­ver­nement du Hamas. Cet objectif avait le soutien évident du gou­ver­nement des États-​​Unis et de ses satel­lites du monde arabe, et peut-​​être, comme le pensent cer­tains, de l’Autorité pales­ti­nienne à Ramallah.

Néta­nyahou pré­tendit dans sa dépo­sition “qu’il n’y avait pas de crise huma­ni­taire dans la bande de Gaza”. Cela dépend beaucoup de l’interprétation du terme.

Certes, les gens ne mou­raient pas de faim ou de maladie dans les rues. Ce n’était pas un ghetto de Var­sovie. Mais il y avait une mal­nu­trition géné­ra­lisée chez les enfants, de la souf­france et de la pau­vreté. Le blocus entrainait un chômage géné­ralisé, parce que presque toute la pro­duction indus­trielle et agricole était devenue impos­sible. Il n’y avait plus d’importation de matières pre­mières, abso­lument plus d’exportations, un appro­vi­sion­nement insuf­fisant en car­burant. Les pro­duits de Gaza ne pou­vaient plus atteindre la Cis­jor­danie, Israël ou l’Europe. Et cela est vrai également aujourd’hui, même si la flot­tille a par­tiel­lement réussi dans son entre­prise et a obligé le gou­ver­nement israélien à per­mettre d’apporter de nom­breux types de pro­duits qui étaient interdits auparavant.

La fer­meture du port de Gaza a contribué aussi à la crise huma­ni­taire. Il y a dix sept ans, Shimon Peres écrivait : “Le port de Gaza pré­sente un grand potentiel de crois­sance. Les pro­duits et les cargos qui y tran­si­teront et quit­teront ses quais pour livrer des clients en Israël, en Palestine, en Jor­danie, en Arabie saoudite et même en Irak, illus­treront la révo­lution écono­mique qui va se pro­duire dans toute la région.” Peut-​​être faudrait-​​il appeler Peres à témoigner.

LE MOT CLEF dans tous les témoi­gnages était “res­pon­sa­bilité”. Chaque témoin aborda la res­pon­sa­bilité et la rejeta aussi loin que pos­sible – comme des joueurs de football qui reçoivent la balle et la passent à quelqu’un d’autre.

Que signifie la res­pon­sa­bilité ? Il fut un temps où, lorsqu’un diri­geant japonais recon­naissait la res­pon­sa­bilité d’un échec, il se plantait un couteau dans le ventre – cela s’appelait Hara-​​kiri (“couper le ventre”). Aucune coutume barbare de ce genre n’existe en Occident, mais là aussi, un diri­geant res­pon­sable d’un échec démissionne.

Pas ici. Du moins, pas main­tenant. Ici, une per­sonne qui “assume la res­pon­sa­bilité” suscite l’admiration. Quel courage ! Quelle noblesse ! Il assume la responsabilité !

Et on n’en parle plus.