Happy new year Gaza : journal d’un humanitaire gazaoui

Mohammed Ali, vendredi 2 janvier 2009

Cette nuit res­sem­blera sans doute aux pré­cé­dentes : la peur au ventre, nous aurons droit à un énorme feu d’artifice offert par les jets israé­liens bom­bardant des dizaines d’immeubles et de maison, en moyenne un explosion toute les cinq minutes

Voilà une nou­velle nuit qui com­mence, une nou­velle nuit sous les bombes israé­liennes… Pour nous la nuit sera longue, sans doute pour vous aussi qui allez célébrer le début de cette nou­velle année. Et comme vous, nous avons déclenché le compte à rebours… Ou plutôt un décompte macabre qui, pour l’instant, s’établit à près de 400 morts, parmi les­quels 62 femmes et enfants

Comme toute les nuits depuis le début de l’offensive israé­lienne, mes deux jeunes enfants, ma femme, ma belle-​​sœur et moi-​​même allons dormir tous ensemble, serrés les uns contre les autres dans notre salon au centre de mon petit appar­tement, comme si nos pauvres murs pou­vaient nous pro­téger contre le déluge de feu.

Et cette nuit res­sem­blera sans doute aux pré­cé­dentes : la peur au ventre, nous aurons droit à un énorme feu d’artifice offert par les jets israé­liens bom­bardant des dizaines d’immeubles et de maison, en moyenne un explosion toute les cinq minutes.

La nuit der­nière, nous avons suivi les infos à la télé… Le pré­sen­tateur nous a annoncé qu’une mosquée avait été prise pour cible dans le camp de réfugiés de Jaba­liyia, à quelques kilo­mètres au nord et puis le choc : dans leur maison juste à côté de la mosquée, cinq fillettes, cinq sœurs sont mortes… Brins de vies sacri­fiées dans la vaste offensive contre les mili­tants du Hamas. Toute ma famille s’est mise à pleurer devant la télévision…

Ces petits corps sans vie nous hur­laient ce que nous savions déjà : qu’aucun d’entre nous n’était à l’abri, les mis­siles israé­liens pou­vaient frapper chacun d’entre nous à tout moment.

Au coeur des ténèbres

Nous dormons à peine… Quand enfin les enfants sont ter­rassés par le sommeil, une énorme explosion fait trembler toute ma maison. A 500 mètres à peine, les F16 israé­liens pilonnent les bâti­ments de l’université isla­mique de Gaza et le port de Gaza city.

C’est à cette uni­versité que j’ai fait mes études, j’ai aimé cet endroit comme le lieu qui m’a donné à entrevoir que le monde était plus vaste que les 300 km2 dans les­quels nous vivons confinés depuis notre nais­sance… Quand j’ai entendu que les F16 l’avaient détruite, c’est comme si tous mes sou­venirs heureux étaient eux aussi réduits en poussière.

Le sen­timent d’un vide, celui d’être sourd, le bruit de l’explosion est énorme. Mes enfants se remettent à pleurer… Moi je m’empare du télé­phone pour appeler ma sœur, qui habite à deux pas de l’université. Elle décroche en pleurs et j’entends les san­glots de ses cinq enfants :

"On est tel­lement ter­rorisé… Je ne sais pas où aller, quoi faire… On était en train de dormir, toute la maison s’est mise à trembler…"

J’écoute ma sœur, mais ne trouve pas les mots pour la récon­forter… Que pouvais-​​je dire… Per­sonne n’est en sécurité et tout le monde le sait.

Cauchemars

Il est quatre heure du matin quand, épuisé, je trouve le sommeil… Je jette un dernier regard à ma famille endormie… Sous leurs pau­pières closes perlent encore les larmes.

J’ai dû dormir quelques minutes à peine quand un hor­rible cau­chemar me réveille… J’étais au milieu de la rue, au milieu des tueries et des bombes et je restais là, tétanisé, ne sachant pas quoi faire de moi-​​même.

A 6h30, les pleurs de mon fils aîné de 15 mois me réveillent… Je ne dor­mirais plus et c’est en état de choc que je rejoins le reste de ma famille pour le petit déjeuner. Je ne leur dirais rien de mes cau­chemars ni de mes angoisses, je ne veux pas les inquiéter plus encore.

Autour de la table, tous ont une mine ter­rible, l’insomnie et l’angoisse ont creusé leur sillon sur tous ces visages qui me sont chers. Au moins avons-​​nous de l’électricité ce matin, la plupart du temps nous vivons dans la pénombre à cause des cou­pures de courant.

Soudain, ma mère explose en san­glots, la radio vient d’annoncer qu’un missile avait détruit une caserne de pom­piers dans le camp de réfugiés de Khan Younis, la caserne se trouve à 80 mètres de la maison de ma grand-​​mère. Nouveau coup de fil angoissé à mes oncles… Tout le monde était sain et sauf, encore sous le choc de l’explosion qui a détruit toutes les fenêtres de la maison.

Happy new year Gaza

Assis là, autour de la radio avec ma famille, je me suis rappelé une conver­sation qui me paraît d’un autre temps. Ce n’était pourtant que la semaine der­nière, deux jours avant l’offensive israé­lienne, ma femme me demandait où nous allions passer les fêtes de fin d’année. "Peut-​​être pourrions-​​nous emmener les enfants dîner avec des amis."

Fina­lement, j’ai changé d’avis, nous res­terons pro­ba­blement à la maison chérie… Nous regar­derons le reste du monde célébrer à la télé pendant que nous pleu­rerons nos morts. Le monde en retour nous regardera peut-​​être trembler et mourir… Bonne année Gaza !

► A lire : Le blog de Mohammed Ali sur le site d’Oxfam