Handala, témoin de l’histoire palestinienne

Un livre, une pièce, des dessins de résistance

Marina Da Silva, samedi 9 juillet 2011

Handala est le nom d’un petit personnage-culte dans le monde arabe. Haut comme trois pommes – il a arrêté de grandir à l’âge de dix ans –, les mains jointes derrière le dos, pieds nus, les cheveux en épis pointés vers le soleil, il n’est jamais représenté de face. Il ne se retournera que lorsque le peuple palestinien aura un Etat. Son effigie est partout. On la porte en pendentif, en porte-clé, brodée sur un tee-shirt, que l’on soit homme, femme ou enfant, que l’on ait 1 ou 80 ans. On la trace à main levée ou avec un pochoir sur les murs des camps de réfugiés ou sur le mur de l’apartheid israélien qui défigure et dévore la Cisjordanie. On vous regarde avec des yeux ronds si vous ne connaissez pas Handala, dont le nom renvoie à l’amertume de la coloquinte et de l’histoire palestinienne. Né le 5 juin 1967, « le nom de sa mère est Naqba », la catastrophe de 1948, et « celui de sa petite sœur Naqsa », celle de 1967, selon le premier texte et dessin que publie son créateur, Naji al-Ali, en 1969 dans le journal Al-Siyassa de Koweït-City.

Naji al-Ali, lui, est né en 1936 au village de Al-Shajara, entre Nazareth et Tibériade, qu’il fuit en 1948 avec sa famille pour se réfugier au camp de Aïn el-Héloué, à l’orée de Saïda au Liban. Il connaîtra et témoignera abondamment dans ses dessins de la guerre civile et de l’invasion israélienne de Beyrouth en 1982. Il est abattu à Londres en juillet 1987, probablement par le Mossad israélien ; mais ses assassins ne furent jamais identifiés. On lui connaissait beaucoup d’ennemis, tant sa dénonciation de la corruption et de la trahison des régimes arabes, autorité palestinienne comprise, était radicale. Il avait fini par se réfugier à Londres, où il pouvait dessiner librement, après avoir été expulsé du Koweït en 1985 sous la pression de Yasser Arafat.

L’histoire de Handala et de Naji al-Ali nous est racontée dans Le livre de Handala, sous-titré Les dessins de résistance de Naji al-Ali ou l’autre histoire de Palestine, dans une belle édition chez Scribest, avec une préface de Plantu et une postface d’Alain Gresh. C’est la première fois que sont publiées en France les caricatures de Naji Ali, qui s’échelonnent des années 1969 à 1987. Une sélection drastique : quelque cent-quarante dessins, alors qu’on lui en prête jusqu’à dix mille. Ils ont été organisés en cinq chapitres : « En terre de Palestine », « Pax americana », « Sous les bombes, les peuples arabes », « Les droits de l’homme au prix de l’or noir » et « Résistance/existence », replacés dans leur contexte historique et éclairés par le poète et romancier Mohamed al-Assad. Chaque dessin est une petite merveille, évoquant l’exil, l’exode, la destruction, la prison mais aussi la ténacité, le défi ou la clairvoyance. Handala y figure dans sa posture dos tourné, témoin vigilant et persistant des crimes perpétrés contre son peuple, mais aussi rempart contre le renoncement et l’effondrement, flambeau stylisé de la résistance.

Dans sa postface, Alain Gresh inscrit le « réveil arabe » d’aujourd’hui dans la continuité de cette lutte qu’incarne Naji al-Ali et rappelle la place centrale qu’y occupe la Palestine. Il nous apprend aussi que l’on a vu Handala de face, brandissant un drapeau palestinien et un drapeau libanais, durant le siège de Beyrouth en 1982, éveillant notre curiosité. Le lecteur attentif découvrira pour son plus grand bonheur, page 145, un dessin d’avril 1987, paru dans Al-Qabas, où Handala offre son visage aux regards. Un visage profondément humain et tendre, dont la rondeur gracieuse exalte l’innocence et la détermination.

L’histoire de Handala a donné naissance à une pièce de théâtre éponyme, adaptée et mise en scène par Abdelfattah Abusrour, fondateur du centre culturel et de la troupe Al-Rowwad (« Les Pionniers »), dans le camp de Aida, près de Bethléem, en tournée en France depuis le 14 juin et jusqu’au 12 juillet (la dernière représentation est donnée au studio de l’Ermitage, dans le 20e arrondissement de Paris, en arabe surtitré). Un travail formidable, à la hauteur des enjeux que porte le petit personnage-symbole. Du théâtre populaire, avec peu de décors, mais parfaitement signifiants, un jeu de lumière et musique (Fairouz et ses chants vibrants) qui donnent un supplément d’âme à l’engagement total des sept comédiens, dont une femme, Hala Yamani. Canaan Abusrour, 11 ans, fils aîné du metteur en scène, fait ses premiers pas sur les planches et interprète avec conviction et délectation un Handala que tous les enfants de son âge rêvent d’incarner. A eux tous, ils interprètent la dizaine de personnages de cette saga qui retrace l’itinéraire et la pensée de Naji al-Ali, et parlent de leur propre vie dans une belle adresse au public. Aucun parmi eux n’est comédien professionnel, mais ils ont une force de conviction et une présence qui transmettent tous les registres de l’écriture dramaturgique : colère, tendresse, ironie, indignation, exhortation… dans une superbe maîtrise de l’expression et de la gestuelle.

Sur le plateau, un mur constitué d’articles de journaux, où l’on entraperçoit les dessins de Naji al-Ali, donne une unité de lieu métaphorique à un espace de lutte et de résistance où se concentrent les convulsions du monde. L’unité de temps sera donnée, en ouverture, par l’assassinat de Naji al-Ali, sur lequel on revient à la fin de la pièce, comme pour clore la boucle que l’on a entre-temps ouverte sur le parcours de sa vie, sur cette période de l’histoire palestinienne marquée par la résistance armée, mais aussi sur aujourd’hui, avec la question de l’occupation, de l’abandon des réfugiés, des négociations qui bradent les droits des Palestiniens.

Le texte d’Abdelfattah Abusrour, une interprétation libre des caricatures, est d’une force étonnante. Il a la puissance du trait de Naji al-Ali, son très grand humour et son indomptable subversion. On a là une écriture inspirée et nourrie qui se déploie sur plusieurs registres, lyrique, épique, poétique, mais aussi très drôle et qui puise dans les références du langage quotidien, une écriture qui n’est jamais victimaire, où l’on retrouve la lucidité qu’invoque René Char comme étant « la blessure la plus rapprochée du soleil », lorsque, dans la scène 2, un gardien de prison vient interroger Naji :

« Qui es-tu ?

— Une hirondelle qui cherche son nid, une région libre et non une région sous la tutelle d’une quelconque fondation ou régime.

— Signes particuliers ?

— Des traces de poignards arabes dans le dos et des balles israéliennes dans la poitrine.

— Ta profession ?

— Je suis peintre des tragédies du peuple, de l’Atlantique jusqu’au Golfe. Je nettoie les poubelles mais ne courbe l’échine devant personne. »

Sur le thème de l’assassinat d’une des grandes figures de la résistance palestinienne et la dénonciation d’un cortège de crimes et trahisons, on pouvait craindre une représentation trop dramatique et trop grave ; cela aurait été sans compter les ressorts de vitalité que symbolise Handala, à qui il revient d’incarner l’espoir. Un espoir qui passe souvent par la dérision, comme dans cet extrait de la scène 9, où un journaliste anglophone s’adresse au personnage Hamdoul, agent des Américains :

« C’est-à-dire you, vous n’allez pas jeter Israël à la mer ?

— Quoi la mer ? Les Israéliens savent swimming, tu comprends, nager mieux que moi. C’est-à-dire qu’ils ne se noieront pas ! »

Une façon d’égrener et de se moquer des stéréotypes qu’AbdelFattah Abusrour a voulu casser, en particulier ceux qui représentent systématiquement les Palestiniens comme des terroristes. Il n’en fait pas pour autant des héros, mais montre la complexité d’une société qui lutte pour sa survie et ses droits politiques et produit aussi bien des résistants que des collaborateurs. Il inscrit son récit dans une nécessité de connaître l’histoire de la Palestine et de garder vivante la mémoire, une intention qui est résumée dans les propos échangés entre Fatema et Abou Saber à l’adresse de Handala dans la scène 12 :

« Reste le témoin de cette période, Handala, enregistre tout.

Enregistre tout, Handala, n’oublie rien ;

Laisse l’Histoire témoigner de qui nous a vendus.

Qui nous a trahis, qui s’est enrichi sur notre dos.

Enregistre et n’oublie personne. »

Avec cette tournée, qui a été rendue possible par le soutien d’un grand nombre d’acteurs de la solidarité, et en particulier de Jean-Claude Ponsin, coordinateur du projet et animateur de la société des amis d’Al-Rowwad, c’est une formidable et rare opportunité d’entendre les Palestiniens porter eux-mêmes leur voix et leur vie sur un plateau. Après le chemin semé d’embûches et de check-points qu’il leur a fallu parcourir pour quitter Aïda et parvenir en France (en passant par la Jordanie), ils savourent chaque soir le miracle de la représentation et le triomphe qu’ils rencontrent auprès du public.