Guerre américaine par procuration à Gaza

Ali Abunimah, mercredi 7 février 2007

Ces der­niers jours, les bru­ta­lités inces­santes et meur­trières de l’occupation israé­lienne ont été éclipsées par le carnage de Gaza où des dizaines de Pales­ti­niens ont été tués dans ce qu’on appelle com­mu­nément « combats entre factions »

opposant les forces loyales au pré­sident de l’Autorité Pales­ti­nienne, Mahmoud Abbas, et à sa faction du Fatah, d’un côté, et les forces loyales au gou­ver­nement dirigé par le Hamas, de l’autre.

Les ondes radio ont été saturées d’appels angoissés venus de tous les sec­teurs de la société pales­ti­nienne - partis poli­tiques, orga­ni­sa­tions non gou­ver­ne­men­tales, chefs reli­gieux chré­tiens et musulmans - pour que cessent les combats et qu’on revienne au dialogue.

Peut-​​être par peur d’exacerber une situation déjà cruelle, peu de ces voix s’en sont prises direc­tement au moteur de cette violence.

Dans les esprits enfiévrés des idéo­logues de l’administration Bush, la Palestine est devenue un nouveau front dans ce qu’ils conçoivent comme une nou­velle Guerre Froide contre l’ « islamo-​​fascisme ». Ils tiennent l’Iran pour la cible prin­cipale et des batailles sont menées par pro­cu­ration contre un ennemi ima­gi­naire, depuis l’Afghanistan et le Pakistan, en passant par l’Irak, jusqu’à la Palestine, le Liban, la Somalie et au-​​delà, partout où l’on peut trouver des Arabes et des musulmans. Dans chaque cas, des conflits locaux, avec leur his­toire spé­ci­fique, sont exa­cerbés et rangés dans cette grande pers­pective narrative.

Mahmoud Abbas et le sei­gneur de la guerre Mohamed Dahlan à Gaza sont devenus les com­plai­sants fondés de pouvoir au niveau de la concession pales­ti­nienne de ce vaste projet, ainsi qu’en attestent leur tac­tique et leurs décla­ra­tions d’allégeance.

Le dernier cycle de combats a débuté ven­dredi 1er février, lorsque les forces du Ministère pales­tinien de l’Intérieur, que dirige le gou­ver­nement Hamas, ont tenté d’interdire l’entrée à Gaza d’un convoi de camions en pro­ve­nance d’Israël. De hauts fonc­tion­naires ont pré­tendu que les camions trans­por­taient des armes des­tinées à la Garde pré­si­den­tielle, la milice fidèle à Abbas.

Des per­son­na­lités du Fatah, s’exprimant sur les ondes du service en arabe de la BBC, ont opposé un démenti véhément à ces allé­ga­tions, faisant des décla­ra­tions contra­dic­toires quant au char­gement des camions, l’un disant qu’ils trans­por­taient « de la nour­riture et des médi­ca­ments pour le peuple pales­tinien », un autre « des tentes et de l’équipement », un troi­sième encore « des géné­ra­teurs élec­triques et des pièces de rechange ». Il n’y avait pas deux démentis concordants.

Pourtant, le fait que la Garde pré­si­den­tielle reçoive des armes via Israël est connu de tous les Pales­ti­niens de Gaza et de Cis­jor­danie et il en a été ouver­tement question, durant des mois, dans les médias israé­liens. Depuis octobre, huit car­gaisons de fusils AK-​​47, de mitrailleuses et de plu­sieurs mil­lions de car­touches sont entrées à Gaza, venant d’Israël, par les pas­sages de Nahal Oz et Kerem Shalom, aux dires d’un officier de haut rang de la Force 17, une milice du Fatah, qui a com­mu­niqué cette infor­mation au jour­na­liste Khaled Amayreh, en poste à Hébron. Toutes ces armes ne vont pas exclu­si­vement à la Garde pré­si­den­tielle ; beaucoup sont vendues au plus offrant.

Et il y a quelques jours à peine, le Pré­sident Bush a annoncé que dans un avenir proche, il trans­fé­rerait 86 mil­lions de dollars afin de ren­forcer Abbas.

Dans le but de changer de sujet, et de passer de ce scandale d’une « pré­si­dence » pales­ti­nienne recevant des armes US, via Israël, pour les employer contre le peuple pales­tinien, la Garde pré­si­den­tielle a lancé une contre-​​attaque contre l’Université Isla­mique de Gaza, bom­bardant, brûlant et démo­lissant des parties de celle-​​ci. Des fonc­tion­naires d’Abbas ont déclaré que leurs forces avaient arrêté sept experts en armes ira­niens tra­vaillant pour le Hamas, et ils ont taxé les diri­geants du Hamas d’ « extré­mistes » et de « put­schistes ». Le Fatah et une radio locale appuyée par le Fatah ont même accusé le Hamas d’avoir lui-​​même incendié l’Université Isla­mique afin de noircir la « glo­rieuse image » du Fatah. Les allé­ga­tions à propos des Ira­niens n’ont été prises au sérieux par per­sonne, mais elles ont révélé à quel point les fonc­tion­naires d’Abbas ont adopté la pers­pective israé­lienne et américaine.

Au cours de diverses mani­fes­ta­tions, les loya­listes de Dahlan ont crié « Shiites, Shiites » aux sym­pa­thi­sants du Hamas. C’était peut-​​être censé attirer l’attention sur l’appui iranien au Hamas (mou­vement qui, comme le reste de la com­mu­nauté pales­ti­nienne musulmane, est sunnite) mais cette détes­table pro­vo­cation sec­taire, inconnue jusqu’ici dans la société pales­ti­nienne, sert (pour le moment) l’agenda stra­té­gique plus large des sponsors d’Abbas et Dahlan.

Après la défaite israé­lienne face au Hez­bollah, l’été dernier, le mou­vement shiite libanais, appuyé par l’Iran, a gagné un énorme prestige parmi les peuples de la région, en par­ti­culier chez les Pales­ti­niens, en tant que mou­vement arabe natio­na­liste et pan-​​islamique, tenant tête à l’agression israé­lienne, en contraste avec des gou­ver­ne­ments sans mordant, impo­pu­laires et cor­rompus. D’où la pro­motion active de la peur sunnite à l’égard du frère shiite, des­tinée à limiter l’influence de l’Iran - et à res­servir une bonne vieille dose de « diviser pour régner ». (Dans cette pers­pective, le carnage en Irak et l’outrage de la brutale pen­daison d’un Saddam iden­tifié aux sun­nites, par une milice iden­tifiée aux chiites, étaient un véri­table bonus.)

Abbas fait enfin ce qu’Arafat a tou­jours été poussé à faire, tandis qu’Israël et les USA observent joyeu­sement. Comme l’expliquait Haaretz, Israël n’a éprouvé aucun besoin de lancer une opé­ration de repré­sailles de grande envergure contre Gaza, suite à l’attentat d’Eilat du 29 janvier : « Lorsque Fatah et Hamas réus­sissent si bien à s’entretuer, pourquoi Israël interviendrait-​​il et les inciterait-​​il à res­serrer les rangs contre l’ennemi commun ? »

Tandis que les combats fai­saient rage à Gaza, le porte-​​parole de la poli­tique amé­ri­caine, ce qu’on appelle le Quartet (constitué de repré­sen­tants des Etats-​​Unis, de l’Union Euro­péenne, des Nations Unies et de la Russie), s’est réuni pour dis­cuter du « pro­cessus de paix » depuis long­temps défunt. Cet organe a exprimé sa « pro­fonde pré­oc­cu­pation au sujet de la vio­lence parmi les Pales­ti­niens » et a appelé au « respect de la loi et de l’ordre ». Répétant l’approche amé­ri­caine de la guerre du Liban de l’été dernier, le Quartet n’a osten­si­blement pas appelé à un cessez-​​le-​​feu.

Il a néan­moins appelé à « l’unité pales­ti­nienne der­rière un gou­ver­nement engagé dans la non-​​violence, dans la recon­nais­sance d’Israël et l’acceptation des obli­ga­tions de la Feuille de Route », tout en demeurant tota­lement silen­cieux sur le net­toyage eth­nique lent et continu des Pales­ti­niens par Israël, en par­ti­culier l’annonce faite la semaine der­nière par le Premier Ministre israélien, Ehoud Olmert, qu’Israël étendait le mur de sépa­ration illégal en Cis­jor­danie, plus à l’Est afin d’annexer plu­sieurs grandes colonies réservées aux juifs. Cette mesure ajoutera vingt mille Pales­ti­niens aux cen­taines de mil­liers d’autres qui sont déjà isolés dans ces ghettos emmurés que l’ancien pré­sident amé­ricain Carter a com­parés à l’ « apartheid ».

Le Quartet a même fait bon accueil à l’armement de la Garde pré­si­den­tielle par les USA, encore que le double langage diplo­ma­tique ait trouvé l’euphémisme conve­nable pour en parler comme des « efforts d’amélioration du secteur pales­tinien de la sécurité, visant donc à aider à faire avancer la loi et l’ordre pour le peuple palestinien ».

Si peu encou­ra­geantes que soient les choses, des fis­sures com­mencent à appa­raître. Bien que la pro­pa­gande états-​​unienne assure qu’armer la milice d’Abbas est en partie une réponse à l’influence ira­nienne crois­sante, le Comité du Déve­lop­pement Inter­na­tional du Par­lement bri­tan­nique a conclu, la semaine der­nière, que c’étaient les sanc­tions occi­den­tales et les mesures d’isolement qui avaient conduit le Hamas à rechercher le soutien iranien. Le Comité a condamné le refus du gou­ver­nement du Royaume Uni de dis­cuter avec le Hamas, le pressant de le faire comme il l’a fait avec l’IRA, et le pressant d’envisager des sanc­tions de l’Union Euro­péenne à l’égard d’Israël, comme la sus­pension de l’Accord d’Association qui octroie à l’Etat juif des pri­vi­lèges commerciaux.

La pro­pa­gande israé­lienne et amé­ri­caine, adoptée main­tenant aussi par l’Union Euro­péenne, tente d’obscurcir cette com­pré­hension fon­da­mentale que la Palestine est un combat pour la libé­ration d’un peuple colonisé. La poli­tique qui consiste à aider un groupe de col­la­bo­ra­teurs à lutter par pro­cu­ration, au nom de l’empire, du colo­ni­sateur et de l’occupant, ne fera qu’aggraver l’effusion de sang. Mais, au bout du compte, elle échouera en Palestine comme elle a échoué en Irlande du Nord, en Afrique du Sud et Cen­trale et en Amé­rique du Sud, et comme elle est en train d’échouer en Irak.