Grandir prisonnier à Gaza

Michel MOUTOT, vendredi 29 décembre 2006

Pour les enfants de Gaza, pri­son­niers de cette bande de sable cernée par l’armée israé­lienne, le monde exté­rieur n’est que bruit, fureur, vio­lence et tra­gédies, un univers menaçant qu’ils craignent et méconnaissent.

Ils sont 840 000 mineurs - sur une popu­lation d’environ 1,5 million de per­sonnes - à n’être jamais sortis de cette enclave de 40 km de long et six à huit de large, bouclée quasi her­mé­ti­quement par l’armée israé­lienne depuis janvier. Ils gran­dissent dans la frus­tration, l’angoisse, la colère, la pau­vreté, pour la plupart, et surtout la haine de leurs voisins juifs.

Bassam Nasser, 37 ans, directeur du Centre pales­tinien pour la Démo­cratie et la Réso­lution des Conflits, est l’un des rares étudiants de Gaza à avoir pu étudier à l’Université de Tel-​​Aviv avant le bou­clage total imposé par Israël. « Ma géné­ration, ceux qui connaissent Israël parce qu’ils allaient y tra­vailler, sont ceux qui sont prêts à faire la paix », dit-​​il. « Je me sou­viens que dans les années 70, les Israé­liens venaient ici pour faire réparer leurs voi­tures parce que c’était moins cher. Et des copains avaient des jobs d’été en Israël. » « Les enfants d’aujourd’hui à Gaza ne consi­dèrent plus les Israé­liens comme des humains. Ils ne voient que des soldats, dans des tanks ou des héli­co­ptères. Pour eux, ce sont des machines à tuer. » « Ces enfants ne sont entourés que de vio­lence, de vio­lation des droits de l’homme, de pau­vreté. Mettez tout ça dans une boîte, fermez le cou­vercle, secouez et ima­ginez quelle géné­ration est en train de grandir ici », poursuit-​​il.

« Pour un enfant, c’est terrible »

Les hôpitaux psy­chia­triques de Gaza assurent recevoir de plus en plus de parents, dépassés par les trau­ma­tismes de leurs enfants. Le Dr Sami Owaida dirige le centre de santé mentale. « Les symp­tômes : anxiété, peur, insou­mission, chute des résultats sco­laires, refus de quitter la maison : ils ont besoin d’être pro­tégés et leurs parents ne le peuvent pas. Pour un enfant, c’est ter­rible. » « Moi qui vais souvent en Israël pour des congrès médicaux, quand je dis à cer­tains ado­les­cents de Gaza que tous les Israé­liens ne sont pas des monstres, ils me traitent de traître », dit-​​il. « Des médecins, des cher­cheurs israé­liens que je ren­contre savent qu’il est dan­gereux de voir pousser à leurs côtés une géné­ration animée d’une telle haine… On en parle, mais que faire ? » ajoute-​​t-​​il.

Le village de Beit Hanoun, au nord de Gaza, a été en novembre le centre d’une offensive israé­lienne qui a fait plus de 80 morts. Dans un garage ouvert au vent d’hiver, l’ONG pales­ti­nienne « Retrouver le Sourire » organise des ani­ma­tions et des ses­sions de thé­rapie pour les enfants du quartier. Ils sont une tren­taine, dont cinq filles, assis en cercle autour d’une ani­ma­trice. Thème du jour : « Comment me pro­téger ». Pieds nus dans ses cla­quettes, un bonnet « Top Gun » enfoncé jusqu’aux sourcils, Yazid el-​​Shinbari, 12 ans, assure être « très pri­sonnier dans Gaza, mais aussi à la maison, parce que mes parents ne veulent pas que je sorte ». Un sif­flement rauque l’interrompt. « Qassam ! Qassam ! Bravo ! » Ils saluent le tir, dans un champ tout proche, d’une roquette arti­sanale Qassam vers Israël.

À 13 ans, Arij Nassir, jeune fille joufflue au regard sombre, explique passer des heures à regarder la télé­vision israé­lienne, surtout les pro­grammes pour enfants. « Ils jouent sur des plages propres. J’ai vu des jardins, des jeux, même un zoo… Cela semble très loin. » Olaa el-​​Shinbari, direc­trice du centre, remarque que « les enfants deviennent de plus en plus agressifs, de plus en plus jeunes. Ils se battent, se menacent de mort pour un rien ». « Dans la rue, ils jouent aux lan­ceurs de pierres contre les soldats. Les soldats sont cruels, les lan­ceurs intré­pides. » Le jeu s’appelle « Arabes et Juifs ».