Grâce au cinéma, la Palestine consolide son identité

Aurélie Le Caignec, dimanche 1er juin 2008

Marseille : l’Aflam programme la Palestine.

Un cinéma, des cinémas. Les réa­li­sa­teurs pales­ti­niens ont choisi la plu­ralité. C’est en tout cas ce qui ressort de la pro­gram­mation de "Cinéma(s) de Palestine", pro­posée par l’association de dif­fusion des cinémas arabes, l’Aflam toute cette semaine à Mar­seille. Longs et courts-​​métrages, art vidéo, docu­men­taires qui n’excèdent pas vingt ans d’existence. L’association à l’origine de la mani­fes­tation a volon­tai­rement pri­vi­légié la diversité, comme l’explique Catherine Estrade, pro­gram­ma­trice de l’événement :

"Nous avons voulu mul­ti­plier les par­te­naires pour donner une vision plus large de la création pales­ti­nienne. Nous ne nous sommes pas fixés sur un thème en particulier."

Le résultat est donc plu­ri­dis­ci­pli­naire, à l’image de ces réa­li­sa­teurs qui alternent entre dif­fé­rents sup­ports. Le passage de la fiction au docu­men­taire s’opère plus aisément que dans d’autres cinémas, analyse Catherine Estrade :

"Il y a une conjoncture, en partie due à l’existence de la caméra numé­rique. Il y a aussi une envie de témoigner, de prendre la caméra et de filmer."

Partager le quotidien d’une identité aux multiples facettes

C’est ce qui explique le grand nombre de docu­men­taires rap­portant une réalité de terrain, un quo­tidien, une identité aux mul­tiples facettes, géo­gra­phi­quement éclatée.

"From east to west", d’Enas Muthaffar, raconte par exemple le démé­na­gement d’une famille pales­ti­nienne lors de la construction du mur à Jéru­salem pour ne pas se retrouver du mauvais côté. "Enquête per­son­nelle", d’Ula Tabari, pose la question de l’identité pour les Pales­ti­niens habitant en Israël. "Chacun sa Palestine", de Nadine Naous et Léna Rouxel, évoque les inter­ro­ga­tions de jeunes réfugiés pales­ti­niens nés au Liban. "Rêves d’exil", de Maï Masri suit la cor­res­pon­dance puis la ren­contre entre deux ado­les­centes habitant deux camps de réfugiés dis­tincts, l’un à Bey­routh et l’autre à Bethléem.

Ces par­cours conso­lident une identité, témoignent d’une his­toire qui se joue sous leurs yeux. Le tournage de "Rêves d’exil", par exemple, s’est déroulé quelques jours après la libé­ration du Sud-​​Liban en mai 2000, occupé par l’armée israé­lienne. Ainsi Maï Masri raconte :

"Beaucoup de Pales­ti­niens vivant au Liban des­cen­daient à la fron­tière pour voir leurs parents ou des membres de leur famille qu’ils n’avaient jamais vus. C’était très émouvant de les voir s’agenouiller et toucher la terre."

C’est d’ailleurs sur cette même fron­tière que la docu­men­ta­riste a choisi de faire se ren­contrer Mona et Manar, les deux jeunes filles de "Rêves d’exil". Trois mois après la libé­ration du Sud-​​Liban, la deuxième Intifada com­mençait et la caméra tournait tou­jours. La réa­li­sa­trice avoue :

"Après cela, beaucoup de choses ont changé pour Manar en Palestine. Elle parlait souvent de ces événe­ments dans ses écrits."

En dépit des vio­lences, Maï Masri s’attache à montrer le quo­tidien d’une jeu­nesse presque ordinaire :

"Dans ce film, ce sont des ado­les­centes comme toutes les autres avec des rêves d’amour, des sentiments."

Réalisateur, un métier sous contraintes

Au fil du temps, le cinéma pales­tinien trouve sa place dans le paysage ciné­ma­to­gra­phique inter­na­tional. Elia Suleiman, dont le film "Chro­nique d’une dis­pa­rition" a ouvert la mani­fes­tation mer­credi soir au cinéma Les Variétés, en est l’une des figures de proue.

Malgré tout, c’est un cinéma qui éprouve encore des dif­fi­cultés dans la réa­li­sation même des films ainsi que dans leur pro­duction, comme le rap­pelle Catherine Estrade :

"Pour ’Inter­vention divine’, Elia Suleiman était interdit de tournage en Israël. Il ne pouvait pas se rendre à la fron­tière. C’est pour cette raison que cer­taines scènes du film ont été tournées à l’Estaque."

Maï Masri a rencontré les mêmes difficultés :

"En principe, il faut un permis de tournage délivré par l’Etat israélien. Ce qui n’arrive presque jamais, alors on se débrouille comme on peut. Ensuite, il faut com­poser avec les murs, les soldats. Moi, je pense conti­nuel­lement à l’idée d’être visée. Mais, on en devient très créatif."

Elle, qui a vécu la guerre au Liban et en Palestine, a déve­loppé une énergie extra­or­di­naire qui lui permet de tourner des films dans des situa­tions de prime abord impos­sibles. Lorsqu’elle a réalisé "Les Enfants du feu" en 1990 à Naplouse, sa ville natale, elle a réussi à tourner durant un couvre-​​feu. Elle confie :

"A partir de là, le film est devenu très res­treint. On apprend pro­gres­si­vement à s’adapter, à voir les choses d’une autre manière."

Pour pallier les dif­fi­cultés (maté­rielles et finan­cières), pour ren­forcer leur poids, de jeunes réa­li­sa­teurs pales­ti­niens ont décidé, quant à eux, de former un regrou­pement libre et indé­pendant en 2006 baptisé Pales­tinian Filmmaker’s Col­lective. Parmi eux, on retrouve Anne­marie Jacir et Enas Muthaffar, toutes deux pro­grammés au cours de la mani­fes­tation mar­seillaise. Maï Masri explique encore :

"Nous dis­posons de très peu de moyens parce qu’il n’y a pas d’Etat pour nous subventionner."

L’affiche de Cinéma(s) de Palestine (DR).De leur côté, les orga­ni­sa­teurs de l’Aflam ont organisé une ren­contre entre les réa­li­sa­teurs pales­ti­niens et les pro­fes­sionnels du cinéma à Mar­seille. L’Aflam dif­fusera également le projet fon­dateur du Pales­tinian filmmaker’s col­lective, "Summer 2006 in Palestine". "Il est important que les réa­li­sa­teurs pré­sentent leurs œuvres", insiste Catherine Estrade. Mar­seille a en tout cas choisi de les mettre en valeur.

► Cinéma(s) de Palestine Au cinéma Les Variétés puis au CRDP à Mar­seille - Jusqu’à dimanche 1er juin. Pro­gramme dis­po­nible sur le site de l’Aflam.