Gilad Shalit, les prisonniers palestiniens et le « sang sur les mains »

Alain Gresh - blog Nouvelles d’Orient, mercredi 19 octobre 2011

On ne peut que se féli­citer, sur le plan humain, de la libé­ration de l’« otage » Gilad Shalit, rendu à sa famille et à ses proches après cinq ans de cap­tivité. On peut tou­tefois s’étonner de la place accordée à cet évé­nement par nombre de médias, avec des envoyés spé­ciaux dans son village natal, attendant son retour, inter­ro­geant les habi­tants, par­ta­geant l’émotion générale.

Si la joie des Pales­ti­niens est éga­lement montrée – et c’est une bonne chose –, on partage en revanche rarement celle d’une famille précise, celle d’une femme retrouvant son mari (cer­tains pri­son­niers crou­pis­saient dans les geôles israé­liennes depuis plus de trente ans – j’ai bien dit trente ans –, un tiers ont été arrêtés avant les accords d’Oslo de 1993), d’un fils retrouvant son père dont il ne se remémore même pas le visage.

L’une des remarques qui reviennent sans cesse dans les médias est que ces gens que l’on libère ont « du sang sur les mains ». Il est étonnant de voir ainsi repris l’un des thèmes de la pro­pa­gande israé­lienne, qui parle, elle, de « sang juif sur les mains ».

Oui, nombre de pri­son­niers ont par­ticipé à des actions contre des mili­taires et même des civils israé­liens. C’était aussi le cas des com­bat­tants du Front de libé­ration nationale (FLN) algérien et du Congrès national africain (ANC) sud-​​africain : tous deux ont menés des actions armées, tous deux ont commis des actes « ter­ro­ristes » (attaques contre des cafés, des civils, etc.). Nelson Mandela, pré­senté aujourd’hui comme une sorte d’icône du paci­fisme, était considéré comme un ter­ro­riste par les Etats-​​Unis et le Royaume-​​Uni ; Amnesty Inter­na­tional avait refusé de l’adopter comme « pri­sonnier de conscience » parce qu’il prônait la violence.

La question essen­tielle qui ne sera pas posée : est-​​ce que l’attaque contre Gaza de décembre 2008, durant laquelle des crimes de guerre et des crimes contre l’humanité ont été commis, ne signifie pas que l’armée israé­lienne a « du sang sur les mains » ? Sans parler de l’invasion du Liban de 1982, qui a fait des mil­liers de vic­times civiles, ou de la guerre contre ce même pays en 2006, qui a causé 1 400 morts.

L’un des argu­ments les plus fal­la­cieux uti­lisés concernant les pri­son­niers pales­ti­niens est qu’ils sont passés devant des tri­bunaux, qu’Israël est un pays démo­cra­tique, que sa justice est indé­pen­dante, etc. Tous ceux qui connaissent un peu le système judi­ciaire de ce pays savent que cela est par­fai­tement faux – sans même parler des pri­son­niers “admi­nis­tratifs”, que l’on main­tient en détention sans procès, mais « léga­lement ». Ce serait un sujet inté­ressant pour les médias d’enquêter là-​​dessus.

Pour revenir sur l’émotion qui semble saisir les médias occi­dentaux devant la libé­ration de Shalit, espérons qu’ils feront preuve de la même com­passion pour le Franco-​​Palestinien Salah Hamouri, empri­sonné depuis bientôt sept ans à la suite d’un procès qui était ainsi résumé par Alain Juppé, ministre français des affaires étran­gères : « Je déplore que les auto­rités israé­liennes n’aient pas pris de décision de remise de peine, d’autant que les aveux faits à l’audience n’ont été cor­ro­borés par aucun élément de preuve. Je mesure la peine de sa famille, alors qu’il est à présent en âge de s’investir dans des études. Je com­prends éga­lement que l’intéressé a fait le choix de ne pas sol­li­citer de demande de grâce. C’est une attitude res­pec­table. » Et que de nom­breuses chaînes de télé­vision cou­vriront en direct sa libération…