Gideon Levy« Comment parler de paix et construire des colonies ? »

entretien avec Gideon Lévy, jeudi 4 février 2010

Israël n’est pas une démocratie. Sauf pour les juifs  !

Né en 1955, à Tel-​​Aviv, jour­na­liste israélien et membre de la direction du quo­tidien Haaretz, Gideon Levy dénonce inlas­sa­blement les vio­la­tions com­mises contreles Pales­ti­niens et le recours sys­té­ma­tique à une vio­lence qui déshu­manise les peuples dressés l’un contre l’autre. Gideon Levy occupe une place par­ti­cu­lière dans la presse israé­lienne, celle de l’imprécateur. Ses édito­riaux et ses chro­niques dans le quo­tidien Haaretz sont autant d’actes d’accusation contre la poli­tique d’occupation et de colo­ni­sation de son pays, Israël, à l’égard des ter­ri­toires pales­ti­niens. Il est l’un des rares jour­na­listes à s’être dressé contre la guerre à Gaza.

De passage à Paris, où il pré­sentait le recueil de ses articles publié par Éric Hazan [1], il a accordé un long moment à l’Humanité.

Quand on lit vos articles, on se dit que vous y allez fort dans la cri­tique d’Israël, beaucoup plus que ce que peuvent se per­mettre la plupart 
des jour­na­listes français…

Gideon Levy. Je sais. J’ai donné une fois une interview à TF1 et après cela, le jour­na­liste m’a télé­phoné pour s’excuser de ne pas pouvoir dif­fuser mes propos car s’il le faisait, il serait accusé d’antisémitisme et il aurait des ennuis. J’ai donc de la chance d’être dans un journal qui me laisse toute liberté et qui m’a tou­jours soutenu, même s’il arrive souvent que des lec­teurs pro­testent et même se désa­bonnent à cause de mes articles.

Êtes-​​vous nombreux dans ce cas  ?

Gideon Levy. Je ne suis pas tout à fait seul mais presque. Il y a aussi Hamira Hass. À part nous deux, je ne vois per­sonne d’autre.

Il y avait aussi Amnon Kape­liouk, 
qui était un grand ami et qui est mort l’été dernier.

Gideon Levy. Oui, il avait ouvert la voie bien long­temps avant moi. Il était à Yediot Aha­ronot, mais il n’y écrivait plus ces der­nières années. Il col­la­borait encore au Monde diplo­ma­tique. Une semaine avant sa mort, il a demandé à me parler et je lui ai télé­phoné, mais son esprit n’était déjà plus là.

Pourquoi occupez-​​vous une place 
si par­ti­cu­lière  ? Est-​​ce en raison 
de votre formation  ?

Gideon Levy. Non. Il n’y a qu’une seule raison à mon attitude. À la fin des années 1980, au moment de la pre­mière Intifada, j’ai com­mencé à visiter les ter­ri­toires occupés, à la fois la Cis­jor­danie et la bande de Gaza. Semaine après semaine, j’ai réalisé qu’il se passait là un drame, mais un drame dont per­sonne en Israël ne voulait entendre parler. Si je n’étais pas allé dans les ter­ri­toires occupés à ce moment-​​là, je ne serais pas devenu ce que je suis. Je serais comme la majorité des Israéliens.

Votre milieu familial était-​​il 
de gauche  ?

Gideon Levy. Abso­lument pas. À la dif­fé­rence d’Hamira Hass, dont la famille était com­mu­niste, je viens d’une famille tota­lement apo­li­tique. Mes parents venaient d’Europe et appar­te­naient à la classe moyenne. Mon père était un Allemand des Sudètes, un réfugié typique. Il a vécu soixante ans en Israël sans réussir à y trouver sa place. Il avait tout laissé là-​​bas, sa vie, ses parents, sa fiancée. Il avait fait du droit mais n’a pas pu le pra­tiquer en Israël, c’était trop dif­férent. Il a tra­vaillé dans une ferme. Mais il ne parlait jamais de tout cela. Il avait fermé la porte du passé et ne voulait surtout pas l’ouvrir. Il était trau­matisé par son exil. Il a ren­contré ma mère en Israël. Elle était née en Tché­co­slo­vaquie et était venue en 1939, à l’âge de seize ans. Ils se sont ren­contrés en 1945. Elle était infir­mière mais n’a jamais exercé. On parlait allemand à la maison. Mais on ne parlait ni du passé ni de politique.

Où êtes-​​vous né  ?

Gideon Levy. À Tel-​​Aviv. J’aime cette ville. C’est ma ville. Il s’y passe beaucoup de choses, c’est très vivant. C’est à la fois une Babel et une bulle. J’ai besoin de cette bulle pour me res­sourcer quand je reviens des ter­ri­toires, à la dif­fé­rence d’Hamira Hass qui vit à Ramallah et qui déteste Tel-​​Aviv. Moi, j’en ai besoin. De son agi­tation, de ses cafés, de sa culture, de son ambiance. Beaucoup de ceux qui viennent mani­fester leur soli­darité avec les Pales­ti­niens ne vont jamais à Tel-​​Aviv, ils se contentent de passer par l’aéroport. C’est un tort. C’est très dif­férent de Jéru­salem, où la tension est per­ma­nente  : entre Ash­ké­nazes et Séfa­rades, entre laïcs et reli­gieux, avec les Pales­ti­niens. Où que l’on se tourne, à Jéru­salem, cela sent l’occupation.

Comment êtes-​​vous devenu journaliste  ?

Gideon Levy. C’était un de mes rêves d’enfant  : je voulais être chauffeur de bus, premier ministre ou jour­na­liste  ! Alors j’ai fait Sciences-​​Po et pendant le service mili­taire, j’ai tra­vaillé pour la télé­vision de l’armée. Puis j’ai fait une incursion en poli­tique, en tra­vaillant pour Shimon Peres. Cela a duré de 1978 à 1982, à raison de 16 heures par jour  ! À l’époque, il était le chef de l’opposition, j’avais confiance en lui. Main­tenant, je sais qu’il a une très grande res­pon­sa­bilité dans la colo­ni­sation et dans bien des mau­vaises choses. Il montre au monde une belle image d’Israël, mais c’est du bluff. Il n’a pas mérité son prix Nobel de la paix. Comment peut-​​on parler de paix et en même temps construire des colonies  ? C’est ce qu’il a fait et c’est même lui qui a com­mencé  : il était ministre de la Défense quand on a construit la pre­mière colonie à Hébron et il a laissé faire. Qui­conque construit des colonies ne veut pas la paix, ne peut pas être un homme de paix.

Comment expliquez-​​vous que 
la colo­ni­sation ait continué après 
les accords d’Oslo, qui étaient censés conduire à la paix  ?

Gideon Levy. Parce qu’il n’y avait pas un mot sur les colonies dans ces accords. C’est une des raisons de leur échec. Je pense que c’est une grosse erreur d’Arafat de n’avoir pas exigé l’arrêt de la colo­ni­sation. C’est une erreur que je com­prends, car il voulait arriver à quelque chose qui serait construit sur la confiance réci­proque, il voyait cela comme un premier pas. Mais c’est une erreur his­to­rique, car, à l’époque, cela aurait été plus facile que main­tenant de déman­teler les colonies  : il y en avait beaucoup moins, même pas la moitié.

Que pensez-​​vous de cette phrase 
de Mofaz [2] qui dit que vos articles dans Haaretz prouvent qu’Israël 
est une démocratie  ?

Gideon Levy. Je n’ai pas entendu cette phrase. Mais ce n’est pas une preuve, et Israël n’est pas une démo­cratie. Sauf pour les juifs  ! Comme juif, c’est vrai, j’ai toute liberté d’écrire ce que je veux. Sans doute plus que je n’en aurai en Europe. Je ne suis pas sûr que si j’avais été citoyen d’un pays européen en guerre, on m’aurait laissé publier un article contre la guerre dès le premier jour. C’est ce que j’ai fait l’an dernier, au premier jour de la guerre contre Gaza.

D’où vient cet amour pour Gaza 
que vous pro­clamez  ? C’est plutôt 
à contre-​​courant en Israël…

Gideon Levy. Ce que j’aime, c’est le peuple de Gaza. C’est un peuple que je trouve très beau. Parce qu’il a tant souffert, depuis si long­temps, et qu’il a su, dans cette misère et ces humi­lia­tions qu’on lui a imposées, garder sa dignité et son humanité. La plupart des habi­tants de Gaza sont des réfugiés de 1948, il ne faut pas l’oublier. Ils ont vécu depuis des décennies des choses hor­ribles et ils ne se sont pas brisés. Ils ne sont pas des grands com­bat­tants – de toute façon, que peuvent-​​ils faire contre la puis­sance de l’armée israé­lienne  ? Mais ils résistent en essayant, malgré tout ce qu’ils endurent, de mener une vie normale. Dans ce grand camp de concen­tration qu’est la bande de Gaza, ils sont très pauvres, mais ils restent humains et cha­leureux. Ils sont enfermés mais ils restent ouverts aux autres.

Comment expliquez-​​vous qu’ils aient voté en majorité pour le Hamas  ?

Gideon Levy. Parce qu’ils étaient déçus par le Fatah et l’OLP, qui ne leur avaient pas apporté la paix promise, ni la sécurité, ni la fin de l’occupation. Le Hamas était la seule alter­native. Les diri­geants du Hamas se pré­sen­taient comme plus propres. Ils se don­naient l’image de véri­tables résis­tants alors que le Fatah conti­nuait d’accepter des négo­cia­tions vides de contenu, « pour la galerie », avec Israël. À mon avis, beaucoup ont voté pour le Hamas à regret, par désespoir, parce qu’ils voyaient l’avenir en noir.

Et vous, comment le voyez-​​vous  ?

Gideon Levy. En noir, et même en très noir. Pas seulement pour les Pales­ti­niens. Pour nous, Israé­liens, aussi. Il n’y a aucune pers­pective parce qu’Israël n’a payé aucun prix pour l’occupation et la colo­ni­sation des ter­ri­toires pales­ti­niens. Donc, cela va continuer. Il n’y a pas de pression suf­fi­sante pour que cela change, ni de l’intérieur où le camp de la paix est très faible, ni de l’extérieur. Obama a échoué à faire plier Neta­nyahou et se dés­in­té­resse de la question. L’Europe le suit et ne fait rien. Elle porte une très lourde res­pon­sa­bilité dans ce qui est arrivé à Gaza et dans la pour­suite du blocus qui étrangle un million et demi de Pales­ti­niens. Elle leur avait promis qu’il serait levé, qu’il y aurait des fonds et des moyens pour la recons­truction. Il n’y a tou­jours rien et Gaza est à nouveau com­plè­tement oublié. Va-​​t-​​il falloir à nouveau des Kassam pour qu’on s’y inté­resse  ? C’est cela qui est terrible.

N’y a-​​t-​​il pas un espoir de voir 
la justice inter­na­tionale s’en mêler après le rapport Goldstone  ?

Gideon Levy. Non, les États-​​Unis vont le bloquer. Le rapport dit qu’il y a eu crimes de guerre, ce qui veut dire qu’il y a des cri­minels de guerre. Nor­ma­lement, c’est à Israël de les juger, comme le demande le rapport. Mais Israël refuse et c’est donc au monde de le faire. Où est-​​il aujourd’hui, ce monde qui a applaudi le juge Gold­stone quand il s’occupait des Balkans et du Rwanda  ? Pourquoi a-​​t-​​il une attitude si dif­fé­rente lorsqu’il s’agit d’Israël  ? C’est pourtant le même juge, avec la même com­pé­tence et le même sérieux. Mais les Amé­ri­cains ne le lais­seront pas aller jusqu’au bout parce qu’ils sou­tiennent Israël et parce qu’ils ont peur pour eux-​​mêmes, à cause de leurs propres crimes en Irak et en Afghanistan.

Où en sont les négo­cia­tions pour l’échange du soldat Shalit contre des pri­son­niers pales­ti­niens, parmi les­quels Marwan Bar­ghouti et peut-​​être aussi Salah Hamouri  ?

Gideon Levy. Je rap­pelle qu’il y a 11 000 pri­son­niers pales­ti­niens dans nos prisons qui, pour la plupart, comme Salah Hamouri, n’ont rien fait et sont des pri­son­niers poli­tiques. En ce qui concerne Bar­ghouti, je ne suis pas sûr qu’Israël accepte de le libérer. Neta­nyahou le considère comme une menace car il peut devenir un par­te­naire pour la paix. Je le connais très bien. Nous sommes allés ensemble à Stras­bourg et en Espagne après Oslo. C’est un véri­table homme de paix, mais il a tou­jours dit  : « Si vous ne voulez pas cesser l’occupation, nous mènerons la lutte armée. » Je crois que lui seul est capable de réunifier les Pales­ti­niens, mais je ne suis pas sûr qu’Abou Mazen tienne beaucoup à le voir libre.

Votre pessimisme est donc total  ?

Gideon Levy. Non. Je crois qu’il faut être réa­liste et croire au miracle. Et aussi qu’il faut agir, qu’il faut continuer de har­celer Israël, piquer sa peau d’éléphant en mul­ti­pliant les cam­pagnes de soli­darité, en alertant l’opinion.

Entretien réalisé par Françoise Germain-​​Robin

[1] Gaza, articles pour Haaretz, 2006-​​2009, de Gideon Levy, tra­duits de l’hébreu par Catherine Neuve-​​​​Eglise. Éditions la Fabrique, 240 pages, 14 euros.

[2] Shaoul Mofaz, général, ancien ministre de la Défense et ancien chef d’état-major sous Sharon, est aujourd’hui le numéro deux du parti Kadima de Tzipi Livni. Il est l’auteur d’un plan de paix pré­voyant la création pro­vi­soire d’un État pales­tinien dont les fron­tières devien­draient défi­ni­tives dans trois ans.