Gaza, une responsabilité collective

Alain Gresh, dimanche 20 mai 2007

Les affron­te­ments de ces der­niers jours à Gaza ont été les plus graves depuis la for­mation du gou­ver­nement d’union nationale constitué sous l’égide de l’Arabie saoudite à la suite de l’accord de La Mecque. Les ten­sions se sont accrues avec l’intervention des forces armées israéliennes.

Comme le rap­porte le site du quo­tidien Le Monde le 17 mai, dans un article intitulé « La tension redouble à Gaza » : « Une quin­zaine de blindés israé­liens, accom­pagnés d’un petit nombre de soldats, ont pénétré, jeudi 17 mai dans la soirée, dans le nord de la bande de Gaza. "Des blindés israé­liens sont entrés sur un à deux kilo­mètres à l’intérieur de la bande de Gaza, près de l’ancienne colonie de peu­plement de Dougit", selon un res­pon­sable de la Sécurité nationale pales­ti­nienne. Cette incursion, pré­sentée comme une "opé­ration défensive" par un porte-​​parole de l’armée israé­lienne, n’a pro­voqué aucun affrontement. »

« Israël a par ailleurs mené quatre raids aériens dans la bande de Gaza, dans la journée de jeudi et la nuit de jeudi à ven­dredi, faisant au moins sept morts et trente-​​neuf blessés, selon des sources médi­cales. Les attaques ont visé le quartier général de la force exé­cutive du Hamas, le domicile du porte-​​parole du ministère de l’intérieur, Khaled Abou Hillal, ainsi que des véhi­cules appar­tenant à un res­pon­sable de la ville de Rafah et à un com­battant des Bri­gades Ezzedine Al-​​Qassam, la branche mili­taire du Hamas. Dans la nuit, quatre com­bat­tants du Hamas ont été tués par un raid aérien. Un chasseur-​​bombardier F-​​16 a tiré au moins un missile, ont rap­porté des témoins. »

Selon le quo­tidien Haaretz du 18 mai (« U.S. lauds Israeli restraint in face of Qassam rocket attacks » de Shahar Ilan et Barak Ravid), le porte-​​parole du dépar­tement d’Etat amé­ricain a jus­tifié ces attaques : « Israël a le droit de se défendre et il a exercé ce droit avec beaucoup de mesure face aux attaques de roquettes. » Quant au chef de l’opposition Benyamin Neta­nyahou, il a appelé le gou­ver­nement israélien à couper l’eau et l’électricité à Gaza (ce qui, rappelons-​​le, est un "crime de guerre" ; lire, par exemple, mon blog sur le droit humanitaire).

L’envoyé spécial du Monde à Gaza, Michel Bôle-​​Richard, a publié dans le journal daté du 17 mai un reportage intitulé « Gaza, le sang et la fureur ». Les images qu’il transmet sont ter­ri­fiantes. « Pour le moment, la popu­lation reste terrée chez elle. Les écoles sont fermées. Les rideaux de fer des com­merces tirés. Rares sont les voi­tures qui s’aventurent dans les rues où quelques habi­tants, malgré tout, dis­cutent sur le pas de leur porte. Des enfants pro­fitent des rues désertées pour jouer au football. Après une semaine de grève des éboueurs, les trot­toirs sont trans­formés en tas d’immondices. »

« Gaza s’enfonce dans la misère et la terreur. Une énorme colonne de fumée s’échappe d’une tour sans doute touchée par un pro­jectile. Des obus de mor­tiers sont tirés de temps à autre sur la zone qui abrite la pré­si­dence. Les déto­na­tions résonnent dans cette cité para­lysée par la peur. Des hommes armés sont partout, cagoulés, sur le qui-​​vive, sans que l’on sache à quel camp ils appartiennent. »

Mais la situation de misère à Gaza est d’abord le résultat du blocus israélien et de « la com­mu­nauté inter­na­tionale ». Comme le rap­pelle la jour­na­liste israé­lienne Amira Hass, « Words instead of actions », à propos de la publi­cation d’un rapport de la Banque Mon­diale (9 mai 2007) intitulé « Movement and Access Res­tric­tions in the West Bank : Uncer­tainty and Inef­fi­ciency in the Pales­tinian Economy » (PDF) :

« Le nouveau rapport est global, mais il ne contient rien de nouveau et il met en lumière ce qui a été écrit et dit depuis des années : Israël inflige des énormes dom­mages à l’économie pales­ti­nienne et au secteur privé. » Et elle conclut : « Les pays occi­dentaux ont choisi de punir les occupés de manière très concrète, mais pas l’occupant, qui est vu comme une partie de la Civi­li­sation des lumières. Ils envoient ainsi un signal à Israël qu’il peut continuer les mêmes poli­tiques dont le rapport met en garde contre les conséquences. »

Selon un tableau préparé par le jour­na­liste Danny Ruben­stein et Reuters et publié dans l’édition en hébreu du 16 mai de Haaretz, les forces payées par l’Autorité pales­ti­nienne se répar­ti­raient ainsi :

Pour le Fatah : 4,200-5,000 (Sécurité pré­si­den­tielle), 30,000 (Police, Sécurité pré­ventive, garde civile), 5,000 General Intel­li­gence Service, 30,000 (Force 17, Police navale, Ren­sei­gnement mili­taire), soit au total, entre 69,200 et 70,000 fonc­tion­naires payés, aux­quels il faut ajouter quelques mil­liers d’hommes des bri­gades Al Aqsa.

Pour le Hamas : 5,000 payés sur le budget, aux­quels il faut ajouter plu­sieurs mil­liers d’hommes des bri­gades Izzedine Al-​​Qassam Bri­gades et quelques mil­liers des Comités pour la résis­tance popu­laire (pour la plupart des sym­pa­thi­sants du Hamas).

Mais les affron­te­ments ne sont pas seulement une guerre civile inter-​​palestinienne, comme le rap­pelle un article de Scott Wilson, dans The Washington Post du 18 mai : « Fatah Troops Enter Gaza With Israeli Assent Hun­dreds Were Trained in Egypt Under U.S.-Backed Program to Counter Hamas » (il faut s’inscrire sur le site du Washington Post pour avoir accès aux textes). Le jour­na­liste confirme que les auto­rités israé­liennes ont autorisé l’envoi de la Cis­jor­danie à Gaza de 500 soldats pales­ti­niens loyaux à Mahmoud Abbas.

« Le déploiement des troupes du Fatah illustre le rôle par­tisan croissant qu’Israël et l’administration Bush prennent dans la situation volatile pales­ti­nienne. Les efforts pour ren­forcer l’opposition au Hamas, que les Etats-​​Unis et Israël classent parmi les orga­ni­sa­tions ter­ro­ristes, suivent des ten­ta­tives d’isoler le mou­vement radical isla­miste inter­na­tio­na­lement et de couper ses sources de financement. »

Le jour­na­liste fait ensuite parler Ephraim Sneh, vice-​​ministre israélien de la défense : « Nous ne donnons pas à ces forces (du Fatah) des ordres opé­ra­tionnels. C’est à Mahmoud Abbas de le faire. L’idée est de changer les rap­ports de force qui sont en faveur du Hamas. Avec ces forces bien entraînées, on pourra cor­riger ce déséquilibre. »

Ces infor­ma­tions donnent du crédit à ceux des Pales­ti­niens qui craignent un coup d’Etat en Palestine pour éliminer le Hamas.

Dans un article publié sur le site Asian Times, et intitulé « Document details ’US’ plan to sink Hamas », Mark Perry et Paul Woodward reviennent sur ces plans :

« Le 30 avril, l’hebdomadaire jor­danien Al-​​Majd publiait une enquête à propos d’un document secret de 16 pages intitulé "Plan d’action pour la pré­si­dence pales­ti­nienne", qui appelait à saper le gou­ver­nement d’union nationale pales­tinien et à le rem­placer. Le plan étudiait des mesures qui ren­for­ce­raient le pré­sident Mahmoud Abbas, édifie­raient des forces de sécurité sous sa direction, abou­ti­raient à la dis­so­lution du par­lement pales­tinien et ren­for­ce­raient les alliés des Etats-​​Unis dans le Fatah pour pré­parer des élec­tions par­le­men­taires qui seraient convo­quées par Abbas cet automne. » Ce plan aurait été obtenu par le gou­ver­nement jor­danien et émanerait des ser­vices de ren­sei­gnement américains.

L’article fait aussi mention des diver­gences entre la secré­taire d’Etat Condo­leezza Rice et Eliott Abrams, le conseiller de la Maison Blanche pour le Proche-​​Orient, un néo­con­ser­vateur et un pro-​​Israélien convaincu, et un vétéran des sales guerres menées par l’administration Reagan en Amé­rique cen­trale. Il évoque l’annulation de la visite que devait faire Rice au Proche-​​Orient en mai, qui résul­terait du fait que ses efforts pour relancer le pro­cessus de paix se heurtent à l’intransigeance d’Abrams. Comme l’a dit un officiel israélien aux deux jour­na­listes : « Condi n’est pas en charge de votre poli­tique au Proche-​​Orient. Chaque fois qu’elle fait un mou­vement, Eliott Abrams la contre bru­ta­lement (is slapping her down). » Et, pourtant, Condo­leezza Rice n’est pas vraiment une « colombe ».

Il est dif­ficile de prévoir la suite des événe­ments à Gaza. Le Fatah et le Hamas portent une lourde res­pon­sa­bilité : le premier pour refuser d’accepter le verdict des urnes ; le second pour ne pas prendre en compte les réa­lités poli­tiques et diplo­ma­tiques. Tous les deux pour le mépris dont leur com­por­tement témoigne à l’égard des souf­frances de leur peuple.

Mais ces cri­tiques ne peuvent exo­nérer les prin­cipaux cou­pables : le gou­ver­nement israélien qui main­tient une occu­pation illégale des ter­ri­toires pales­ti­niens depuis 40 ans ; le gou­ver­nement amé­ricain pour son soutien sans faille au refus israélien de négocier sérieu­sement ; l’Union euro­péenne (et la France) pour leur ali­gnement sur les posi­tions amé­ri­caines et israé­liennes, leur boy­cottage des auto­rités élues pales­ti­niennes, leur refus de toute pression sur la puis­sance occupante.