Gaza rationne son essence, le marché noir prospère

Mehdi Lebouachera, mercredi 4 juin 2008

Devant les rares sta­tions d’essence encore ouvertes – une ving­taine dans le ter­ri­toire sur les 160 exis­tantes –, des queues de dizaines de voi­tures attendent.

Yasser Abou Atta serre fort dans sa main le ticket vert de ration­nement qu’il vient de recevoir. Trente litres de diesel seulement. « Ça me suffit pour deux jours à peine et, en plus, on en gas­pille pour venir chercher son coupon », gromelle-​​t-​​il.

Le bureau des permis de conduire de Gaza, où ils sont dis­tribués, ne désemplit pas : le Hamas a rationné depuis plus d’un mois l’essence face aux réduc­tions dras­tiques imposées par Israël. Les pro­prié­taires de voi­tures doivent dûment enre­gistrer leur carte grise auprès des auto­rités du Hamas pour un montant annuel de 460 dollars, afin d’avoir droit aux rations d’essence. Mais les quan­tités sont faibles : 20 litres de diesel toutes les deux semaines pour les par­ti­cu­liers, 30 et 40 litres par semaine pour les véhi­cules d’entreprises et les taxis.

Consé­quence de la pénurie : le marché noir explose, ali­menté par la contre­bande à travers les tunnels entre la bande de Gaza et l’Égypte, mais aussi par le car­burant rationné revendu à prix d’or sous le manteau. Les moins for­tunés rem­plissent leur réservoir avec de l’huile d’arachide, empestant l’air de Gaza, qui semble avoir été trans­formée en une sorte de fri­teuse géante, à moins qu’ils n’optent pour la bicy­clette. « Les gens n’ont pas le choix, ils doivent continuer à cir­culer. Alors, ils s’approvisionnent au marché noir », explique Yasser, un chauffeur de bus.

Devant les rares sta­tions d’essence encore ouvertes – une ving­taine dans le ter­ri­toire sur les 160 exis­tantes –, des queues de dizaines de voi­tures attendent. « Depuis le 28 mai, ma voiture est garée devant la pompe. Il m’arrive de dormir dedans », lâche Abdallah Naqbil. « Tant qu’il y aura la pénurie, nous main­tien­drons le ration­nement. C’est dans l’intérêt de tout le monde », assure Hassan Okacha, le res­pon­sable du bureau des permis de conduire. « Bien sûr que les gens ne sont pas contents. Quand on donne par exemple aux pêcheurs, les agri­cul­teurs sont mécon­tents, et vice-​​versa », ajoute-​​t-​​il dans son bureau où s’agglutinent des dizaines de per­sonnes contre la porte.

Selon Ahmad Ali, le directeur de l’Autorité du pétrole pour Gaza, le ter­ri­toire ne reçoit plus par semaine que 800 000 litres de diesel, le car­burant le plus utilisé, et 70 000 d’essence. « Cela ne repré­sente que 30 % des quan­tités de diesel et 60 % d’essence que nous rece­vions en temps normal l’année der­nière », précise Mahmoud Khou­zandar, le vice-​​président du syn­dicat des gérants de stations-​​service. M. Okacha reconnaît que le marché noir est une réalité à Gaza. « 30 % à 40 % des gens qui reçoivent les coupons les revendent au marché noir », dit-​​il. Accusés par Israël de stocker de grandes quan­tités d’essence pour leurs propres besoins, les isla­mistes nient caté­go­ri­quement. « Seules 4 % à 5 % des quan­tités sont réservées aux besoins du gou­ver­nement. Tout le monde paye, même la résis­tance achète son essence », assure M. Ali. « Nous dis­tri­buons toutes les livraisons », insiste-​​t-​​il, sou­li­gnant qu’un comité a été mis en place pour établir les sec­teurs prio­ri­taires comme la santé, les entre­prises, l’agriculture ou… les journalistes.

« Le comité définit les prio­rités, c’est vrai, mais au final, le Hamas les choisit lui-​​même. Ses voi­tures n’ont pas arrêté de rouler », cri­tique M. Khou­zandar. Pour lui, la poli­tique israé­lienne, censée affaiblir le Hamas, ne fait au contraire que le ren­forcer. « L’enregistrement des cartes grises auprès du Hamas est une forme de recon­nais­sance de sa légi­timité et lui permet de remplir ses caisses », estime-​​t-​​il. Selon une source au sein du Hamas, cette pro­cédure permet à elle seule au mou­vement isla­miste de col­lecter environ un million de dollars par mois.

Mehdi LEBOUACHERA (AFP)