Gaza, l’enfer à côté de chez nous

Yigal Sarna, samedi 9 février 2008

Bom­barder la bande de Gaza, lui imposer un blocus ou l’envahir ne sert à rien. Car il n’y a aucun moyen d’écraser la résis­tance d’une popu­lation à une armée étrangère, rap­pelle l’écrivain Yigal Sarna.

Comment essayons-​​nous d’apaiser l’enfer ? En le rendant encore plus chaud. Tous les ans, nous tuons des cen­taines de ses habi­tants, nous détruisons maisons et véhi­cules, et nous attendons que les choses se calment. C’est comme ça que ça marche, à Gaza. Enfin, c’est comme ça que ça ne marche pas. Nous tuons dix-​​neuf per­sonnes en une journée, dont le fils d’une per­son­nalité [le fils de Mahmoud Zahar, l’un des diri­geants du Hamas], et nous attendons que le calme règne. S’ensuit une pluie de [roquettes pales­ti­niennes] Qassam. La routine est simple : l’armée israé­lienne, peu dési­reuse d’entrer dans la bande de Gaza par crainte de subir de lourdes pertes, procède à des frappes dures, non chirurgicales.

L’idée géniale d’une invasion au sol refait à nouveau surface ; c’est exac­tement ce qu’on a fait à la fin de la deuxième guerre du Liban de 2006 – avec les trente-​​trois morts des der­nières heures, inutiles. Une invasion de Gaza, c’est comme le trai­tement de la cal­vitie : tout le monde compte dessus, mais per­sonne n’y croit. Sup­posons que nous entrions dans Gaza, que nous ratis­sions maison par maison tous ses camps misé­rables et que nous pro­cé­dions à des arres­ta­tions. Pourrons-​​nous pour autant net­toyer l’immense prison qu’est Gaza, avec son million et demi de détenus ? Arrêter tous les hommes armés ? Trouver toutes les caches d’armes ? Resterons-​​nous là-​​bas pendant un an pour ensuite rêver d’en partir ? Ne verrons-​​nous pas une pluie de Qassam nous tomber dessus pendant l’opération ? Songez à la guerre du Liban, et vous saurez tout.

Il n’y a aucun moyen d’écraser la résis­tance d’une popu­lation face à une armée étrangère : j’ai entendu ce message cent fois dans la bouche des res­pon­sables du Shin Beth [ser­vices secrets]. Il n’y a pas de solution mili­taire et, pourtant, Olmert lui-​​même, l’avocat rusé – qui a perdu sa foi en l’armée et qui a même osé dénoncer le pouvoir qu’a celle-​​ci de nous entraîner tous avec elle –, tente encore et tou­jours cette méthode. Il y est poussé par Ehoud Barak, son ministre de la Défense, qui est par ailleurs un rival poli­tique qui sou­haite son départ.

C’est le même esta­blishment de la Défense qui n’a pu empêcher quelques hommes armés de kid­napper le soldat Gilad Shalit [juin 2006] dans son char à Gaza. C’est le même esta­blishment de la Défense qui n’a pu reprendre ses esprits immé­dia­tement après l’embuscade et récu­pérer le soldat ; le même esta­blishment qui n’a pu conduire des pour­parlers rapides et effi­caces pour obtenir sa libération.

Disons-​​le pour la mil­lième fois : Gaza, c’est l’enfer. Pendant les qua­rante ans que la bande a été entre nos mains – et elle est tou­jours entre nos mains malgré notre départ, grâce à nos avions espions, nos incur­sions, nos col­la­bo­ra­teurs, les clô­tures –, on n’y a même pas construit une chambre d’hôpital ni un puits d’eau potable. C’est un enfer sujet à des bom­bar­de­ments et à des incur­sions noc­turnes inces­santes. Gaza est un enfer à côté de chez nous. Et tant qu’elle ne sera qu’un punching-​​ball pour nos soldats, tant qu’il n’y aura ni aide, ni véri­tables pour­parlers diplo­ma­tiques, Gaza nous empoi­sonnera comme un abcès.

Aucune incursion ter­restre ne sauvera [la ville israé­lienne de] Sderot : Sderot et [les villes pales­ti­niennes de] Khan Younis et Beit Hanoun sont liées comme des sia­moises. Plus Gaza s’enfonce, plus elle a faim, plus elle est plongée dans le noir, brûlée, pul­vé­risée et battue, et plus la portée des mis­siles aug­mentera. La portée des mis­siles, c’est la pro­fondeur du désespoir. Gaza ne reviendra au calme que lorsqu’elle com­mencera à espérer.

Je connais cet enfer triste, malade, pous­siéreux, assoiffé, affamé, sans travail et sans espoir. Il sera tou­jours là, à côté de nous et, comme tous les lieux en feu, il conti­nuera de cracher des éclats brû­lants tant qu’il brûlera.

Ceux qui sou­haitent éteindre l’incendie par une incursion ter­restre ou en tuant les fils des per­son­na­lités locales devraient lire le rapport Winograd [sur les échecs de la guerre au Liban en 2006]. Tout y est : la folie de l’establishment mili­taire ; la bru­talité de l’armée et la com­plète démission des auto­rités poli­tiques face au problème.

Yediot Aharonot