Gaza : l’échec de la dissuasion

Daoud Kuttab, mardi 18 mars 2008

La dis­suasion stra­té­gique (pré­venir l’attaque d’un ennemi potentiel en lui ins­pirant la peur des repré­sailles avec à l’appui une puis­sance mili­taire supé­rieure) se trouve mise à l’épreuve quo­ti­dien­nement dans la bande de Gaza.

La spirale d’escalade de la vio­lence dans laquelle sont enfermés Israël et les acti­vistes de Gaza traduit non seulement l’échec de la dis­suasion, mais le fait que son effi­cacité est liée à des valeurs morales fondamentales.

Cer­tains stra­tèges en matière de sécurité et des théo­ri­ciens de la guerre juste estiment que la dis­suasion n’est peut-​​être pas mora­lement condam­nable si la vie et le bien-​​être des popu­la­tions civiles ne s’en trouvent pas direc­tement affectés. La menace de repré­sailles sur laquelle repose la dis­suasion reste implicite et hypo­thé­tique. Néan­moins, quand la dis­suasion devient punition col­lective – interdite en droit inter­na­tional par l’article 33 de la qua­trième convention de Genève –, elle a peu de chances de se révéler efficace.

Israël, qui s’est retiré uni­la­té­ra­lement en péri­phérie de Gaza en sep­tembre 2005, cherche à empêcher les com­bat­tants de la résis­tance pales­ti­nienne de lancer des roquettes sur son ter­ri­toire. Peu après son redé­ploiement aux fron­tières de Gaza, Israël a consi­dé­ra­blement limité les dépla­ce­ments entre Gaza et la Cis­jor­danie, ainsi que les mou­ve­ments de mar­chan­dises à l’entrée et à la sortie de Gaza.

Quand, en janvier 2006, un Par­lement dominé par le Hamas a été élu à l’issue d’élections libres et équi­tables, les USA et Israël ont mené une cam­pagne pour que les banques, y compris les banques arabes et isla­miques, ne traitent pas avec le nouveau gou­ver­nement. Israël a sys­té­ma­ti­quement refusé les offres répétées d’un accord de cessez-​​le-​​feu du Hamas en échange de la levée de l’état de siège de Gaza. Selon un sondage de la société Dialog publié par le quo­tidien israélien Haaretz, 64 % des Israé­liens sont favo­rables à un dia­logue officiel avec le Hamas. Mais le gou­ver­nement et l’armée israé­lienne s’y refusent et traitent le Hamas d’organisation « ter­ro­riste » de manière à lui enlever toute légi­timité. Pourtant au Liban-​​Sud, ils sont par­venus à un arran­gement avec le Hez­bollah qu’ils qua­li­fient également d’organisation « terroriste ».

Les Israé­liens semblent per­suadés que leur seule option est de res­serrer leur étau sur Gaza. Au nom de la dis­suasion. Malgré cela, la résis­tance pales­ti­nienne a réagi par plus d’attaques à la roquette. La cam­pagne israé­lienne d’assassinats de cer­tains acti­vistes a sim­plement ren­forcé l’escalade du côté pales­tinien. Chaque fois qu’Israël constate que les mesures de dis­suasion échouent, il ren­force encore plus le siège dans l’espoir d’infliger un coup final.

Le résultat est une punition col­lective infligée aux civils dans une zone où la densité de popu­lation est l’une des plus élevée de la planète (3 823 habi­tants par kilo­mètre carré). Lors de sa visite à Gaza, John Dugard, le rap­porteur spécial de l’ONU sur les droits de l’homme, a déclaré que « Gaza est une prison dont Israël a jeté la clé. » En janvier par exemple, les Israé­liens ont com­mencé à uti­liser leur monopole sur l’approvisionnement en car­burant pour punir les Pales­ti­niens, une décision condamnée en février par l’ONG Human Rights Watch. Joe Stork, le directeur pour le Moyen-​​Orient de l’organisation, a rejeté l’explication donnée par Israël comme quoi l’embargo sur l’essence est un moyen de contraindre les groupes armés pales­ti­niens à arrêter les attaques de roquettes et les attentats-​​suicides. Selon Storks, « l’embargo touche gra­vement la popu­lation civile qui n’a rien à faire avec les groupes armés et viole un principe fon­da­mental des lois de la guerre ».

De la même manière, après les frappes aériennes d’Israël sur Gaza début mars qui se sont soldées par la mort de plus de 100 Pales­ti­niens, le secré­taire général de l’ONU Ban Ki-​​moon a condamné « l’usage dis­pro­por­tionné et excessif de la force qui a fait beaucoup de morts et de blessés parmi les civils, notamment des enfants ». Malgré la décla­ration du secré­taire général de l’ONU, Israël a pré­tendu agir en légitime défense, du fait que les frappes aériennes ont suivi une attaque à la roquette partie de Gaza qui a tué un civil israélien dans la ville fron­tière de Sderot. Pourtant, dans son livre intitulé Crimes of War (Crimes de guerre), Michael Byers, un pro­fesseur de droit de l’université de Duke (USA), indique que l’usage de la force en cas de légitime défense « ne doit être ni dérai­son­nable ni excessif », et uti­lisée à titre pré­ventif, sa nécessité doit être « ins­tan­tanée, inévi­table, ne laissant ni le choix des moyens ni un temps pour la réflexion ».

En uti­lisant la punition col­lective pour par­venir à ses fins, Israël fait constamment l’amalgame entre légitime défense et dis­suasion. Sa conception de la dis­suasion a échoué au Liban en 2006, car Israël a dû accepter un accord de cessez-​​le-​​feu sous les aus­pices de l’ONU et il va sans doute en être de même à Gaza. Les son­dages réa­lisés à Gaza montrent que la popu­larité du Hamas est à la hausse après chaque pas sup­plé­men­taire dans l’escalade par Israël. La com­mu­nauté inter­na­tionale doit agir rapi­dement pour contraindre Israël à aban­donner sa stra­tégie de dis­suasion au profit de la recherche d’un accord qui débou­cherait sur l’arrêt des vio­lences de part et d’autre. Seul un tel accord per­met­trait un travail de terrain en vue d’une solution poli­tique qui met­trait fin de manière per­ma­nente au siège de Gaza et à l’occupation des terres palestiniennes.