« Gaza est un endroit normal avec des gens normaux »

Entretien avec Mohamed Hassan, jeudi 26 février 2009

Gaza est une société urbaine avec une popu­lation très active : intel­lec­tuels, clergé, petite bour­geoisie, asso­cia­tions fémi­nines, busi­nessmen tra­vaillant dans l’import-export… Toutes ces classes com­posent le Hamas en tant que mou­vement nationaliste.

Michel Collon : "Vous avez été nom­breux à réagir de manière positive à l’interview de Mohamed Hassan sur le Hamas. Beaucoup nous ont exprimé leur besoin d’informations claires, pré­cises et mises en pers­pective sur ce type d’actualité. Nous allons donc entre­prendre avec notre spé­cia­liste du Moyen-​​Orient une série d’entretiens « Com­prendre le monde musulman ». Le but de cette démarche est de vous livrer les clés d’une meilleure com­pré­hension des enjeux propres à cette région riche en matières pre­mières et convoitée par les grandes puis­sances. Le pro­chain cha­pitre de ce dossier portera sur la crise au Soudan et paraîtra le mois pro­chain. Par ailleurs, quelques lec­teurs ont posé des ques­tions sup­plé­men­taires sur la pré­cé­dente interview. Mohamed Hassan y répond dans un second entretien qui clôture ainsi ce premier cha­pitre consacré au Hamas."

Le Hamas est pré­senté comme un mou­vement ter­ro­riste et inté­griste. Mais d’un point de vue socio­lo­gique, quel genre de diri­geants et de mili­tants actifs compose le Hamas ?

Mohamed Hassan. Vous devez bien com­prendre que Gaza est un endroit normal avec des gens normaux. Mais dans un nouveau style colonial nouveau, Israël n’autorise pas le déve­lop­pement de l’économie pales­ti­nienne. Car ce déve­lop­pement repré­sente un véri­table danger pour l’Etat juif. Gaza a une très bonne base d’artisanat tra­di­tionnel. Pour cette raison, Arafat avait déclaré au Par­lement européen : « Si vous nous aidez, nous ferons de notre pays un nouveau Sin­gapour. Si vous ne faites rien, ce sera la Somalie ! » Israël a peur de cette économie pales­ti­nienne rivale. C’est pourquoi ils l’étouffent afin de garder le monopole. Gaza est une société urbaine avec une popu­lation très active : intel­lec­tuels, clergé, petite bour­geoisie, asso­cia­tions fémi­nines, busi­nessmen tra­vaillant dans l’import-export… Toutes ces classes com­posent le Hamas en tant que mou­vement natio­na­liste. Vous avez aussi la pay­san­nerie, mais dans une très petite pro­portion. Gaza est en effet un des endroits les plus den­sément peuplés du monde, il n’y a donc pas beaucoup de terres à exploiter.

Le Hamas est donc composé par toutes les classes de la société pales­ti­nienne. Cela ne mène-​​t-​​il pas à des contra­dic­tions au sein du mouvement ?

Mohamed Hassan. Bien sûr, le mou­vement n’est pas d’une homo­gé­néité par­faite, mais actuel­lement, il rallie toutes ces per­sonnes autour de la résis­tance. En fait, la prin­cipale contra­diction au sein du Hamas porte sur le fait d’être plus ou moins radical dans le combat. Je sais que cer­tains Euro­péens sou­hai­te­raient que la résis­tance soit menée par un mou­vement plus pro­gres­siste, mais l’Histoire n’est pas une science exacte. Com­parons avec l’Indonésie. Le premier mou­vement anti­co­lonial y était « Sarakat al Islam », un mou­vement isla­miste créé en 1920 pour com­battre l’occupation hol­lan­daise. C’est dans ce contexte que Lénine envoya en Indo­nésie un com­mu­niste hol­landais, Henk Sneevliet. A son arrivée là-​​bas, il trouva ce jeune mou­vement natio­na­liste isla­miste. Qu’auriez-vous fait à sa place ? Henk Sneevliet décida de tra­vailler avec eux. Il était très patient et très malin et trans­forma ce mou­vement en un mou­vement com­mu­niste qui deviendra le Parti Com­mu­niste d’Indonésie, le second en ordre d’importance dans toute l’Asie. La patience est essen­tielle en politique.

On nous demande s’il y a des com­mu­nistes en Palestine ? Une alliance avec le Hamas est-​​elle pos­sible comme le Hez­bollah l’a fait au Liban en 2006 ?

Mohamed Hassan. En Palestine et dans d’autres pays musulmans, vous avez besoin de com­mu­nistes spé­ci­fiques comme ce Hol­landais ; des com­mu­nistes armés de patience, vision­naires, indé­pen­dants dans leurs idées et capables de déve­lopper leur tac­tique sur le terrain. Les Arabes n’ont pas besoin de ce que j’appelle les « com­mu­nistes du fax », ces com­mu­nistes qui donnent leurs ordres de l’extérieur. Tous les révo­lu­tions réussies ont été « fabri­quées maison ». Mais cer­tains com­mu­nistes arabes sont comme le piment : rouge à l’extérieur et blanc à l’intérieur. Alors que chacun d’entre eux devrait faire son boulot sur base des spé­ci­fi­cités propres à sa région. En Palestine, ils doivent trouver les éléments les plus démo­cra­tiques qui veulent se battre contre l’occupation. Si c’est le Hamas, les com­mu­nistes doivent s’en rap­procher et tra­vailler avec eux.

Vous savez, je peux avoir des contra­dic­tions avec ma femme, mon fils, ma fille, mon chien et mon chat ! Mais toutes ces contra­dic­tions se situent au sein de la famille et je dois les résoudre par la dis­cussion et la négo­ciation. Par contre, si quelqu’un pointe un fusil sur moi, ce sera une contra­diction majeure ! Les com­mu­nistes pales­ti­niens doivent cla­rifier qui sont leurs alliés et qui sont leurs ennemis. Ils peuvent avoir des contra­dic­tions avec le Hamas et les autres partis. Mais ils doivent les sur­monter en famille, car ces contra­dic­tions sont secon­daires par rapport au pro­blème qu’ils ont avec Israël.

Dans la pré­cé­dente interview, vous avez men­tionné la res­sem­blance entre le Hamas et l’IRA, le mou­vement catho­lique irlandais luttant pour l’indépendance totale de l’Irlande. Mais l’IRA n’a jamais cherché à ins­taurer un Etat reli­gieux. N’est-ce pas ce qui bloque les Euro­péens pro­gres­sistes dans leur soutien au Hamas ?

Mohamed Hassan. Je vous ai parlé du mou­vement isla­miste indo­nésien. Leur pro­gramme maximum était de bouter les hol­landais hors d’Indonésie et d’instaurer un régime isla­miste. Mais le mou­vement a changé par lui-​​même et est devenu plus tard le Parti Com­mu­niste d’Indonésie. Comment le Hamas va-​​t-​​il évoluer ? Il n’y a pas de boule de cristal pour nous le dire. Comme je l’ai dit, l’Histoire n’est pas une science exacte. Le Hamas a aussi un pro­gramme maximum mais aujourd’hui, leur prin­cipale tâche est la résis­tance à l’Etat sioniste.

Demain, il pourrait avoir une com­bi­naison de dif­fé­rents fac­teurs, tels qu’un nouveau lea­dership et de nou­velles idées, qui pourrait faire emprunter au Hamas le chemin d’une révo­lution démo­cra­tique. Le fait est que les pro­gres­sistes qui veulent sou­tenir les Pales­ti­niens vou­draient avoir la garantie com­plète que tout se passera bien. Mais il n’y a jamais de garanties complètes.

Qui aurait pu prédire la dégé­né­res­cence du parti com­mu­niste sovié­tique qui avait réalisé la pre­mière révo­lution socia­liste dans un pays et soutenu tous les mou­ve­ments anti­co­lo­niaux dans le monde ? Per­sonne n’avait prévu non plus qu’Arafat négo­cierait les Accords d’Oslo de cette manière. Voilà où nous en sommes : le Hamas est la résis­tance. Je ne les sou­tiens pas dans leurs posi­tions sur la femme, dans leur pro­gramme écono­mique ou dans leurs idées fata­listes. Je les sou­tiens sur le point le plus important : ils sont un mou­vement natio­na­liste de résis­tants qui luttent sur le terrain. Et qui peut dire de quoi demain sera fait ? Vous avez même des mou­ve­ments isla­mistes qui sont devenus des agents pro-​​impérialistes en Afgha­nistan ou en Arabie Saoudite par exemple. Pourquoi les per­sonnes qui se posent des ques­tions sur le Hamas ne s’en posent pas aussi sur ces pays ?

Amnesty a condamné le Hamas pour l’élimination d’opposants au sein de la société pales­ti­nienne après la guerre. Que pouvez-​​vous nous dire à ce sujet ?

Mohamed Hassan. Dans toute guerre, vous avez bien sûr avoir des acci­dents ou des excès. Mais aussi un pro­blème majeur : les infiltrés. Une guerre ne se résume pas à des coups de feu. Il y a aussi la dimension poli­tique. Israël n’attaque pas les Pales­ti­niens seulement avec des bombes, elle les attaque aussi de l’intérieur en créant des ennemis internes. Avec l’Egypte et le Jor­danie, Israël a mis sur pied un réseau de ren­sei­gne­ments très sophis­tiqué. Avec l’aide de ces pays, Israël cherche à écraser la résis­tance pales­ti­nienne et le Hamas. Avec tout l’argent qu’ils ont, ils peuvent payer des traîtres. Ces infiltrés uti­lisent des télé­phones mobiles et appellent l’Egypte ou la Jor­danie. Ensuite, les infor­ma­tions remontent à Israël.

L’Etat sio­niste veut couper la tête du Hamas pour écraser la résis­tance. Pour arriver à cela, il doit savoir quelle maison il doit bom­barder. Il y a quelque chose d’important que vous devez savoir : la pre­mière attaque israé­lienne a été lancée sur le com­mis­sariat de Gaza à une heure bien précise, celle du chan­gement d’équipe. C’était le moment exact où il y avait le plus de poli­ciers dans le com­mis­sariat. Comment Israël le savait ? Grâce à ses infiltrés. C’est une guerre, pas une party ! Le Hamas se défend.

Pourquoi le Hamas s’est-il récemment approprié les aides de l’ONU ?

Mohamed Hassan. Je crois qu’ils ont été très malins quand ils ont fait ça. Laissez-​​moi expliquer. Par l’UNRWA et uni­quement par cette agence, la nour­riture et les aides entrent dans Gaza. Israël pouvait en tirer des infor­ma­tions tac­tiques. Un élément très important est que la guerre israé­lienne a été lancée le 27 décembre sur base du fait que les ser­vices de ren­sei­gnement savaient qu’il y avait très peu de nour­riture à Gaza à ce moment. Voici comment Israël a procédé : d’abord, ils ont bloqué la fron­tière pour s’assurer que la nour­riture ne ren­trerait pas ; ensuite, ils ont attaqué, sachant que les Pales­ti­niens ne pour­raient tenir plus de dix jours. Tsahal a bom­bardé les dépôts de l’ONU pensant que sans nour­riture, la popu­lation se retour­nerait contre le Hamas. Mais après le dou­zième jour de conflit, la résis­tance conti­nuait et Israël arrêta de bom­barder les silos de l’ONU. Je pense que dans le futur, le Hamas ne laissera plus la nour­riture brûler à nouveau sous les bombes israé­liennes. C’est pourquoi ils veulent assurer eux-​​mêmes la dis­tri­bution de l’aide.

Pourquoi le Hamas continue-​​t-​​il à envoyer des roquettes étant donné qu’Israël use de cet argument pour sa pro­pa­gande de guerre et que cela conduit à la répression de la popu­lation pales­ti­nienne ? Les « Qassam » sont-​​ils utiles ?

Mohamed Hassan. Pour un rat, l’animal le plus dan­gereux est le chat. Il se fout du lion ou de l’hippopotame. Et pour le chat, la nour­riture la plus déli­cieuse est le rat. La logique des Qassam se situe à ce niveau. Les Qassam sont une vio­lation de l’embargo et un signe de refus de la concen­tration des Pales­ti­niens qui vivent dans un ghetto. C’est un message qu’envoie un peuple opprimé : « Nous sommes tou­jours vivants et nous conti­nuerons la résis­tance ». C’est aussi un message lancé aux citoyens israé­liens qui croient que leur armée et leur gou­ver­nement peuvent leur garantir leur sécurité. Mais après 60 ans, la sécurité de leur nation n’est tou­jours pas garantie. Beaucoup de citoyens fuient Israël pour cette raison et le gou­ver­nement doit main­tenant faire face à une crise démo­gra­phique. C’est pourquoi les diri­geants israé­liens ont fait une guerre pour écraser le Hamas. Et pour avoir assez de juifs et résoudre la crise démo­gra­phique, ils sont même allés en chercher dans les mon­tagnes du Pérou ! Ils ont converti des Indiens au judaïsme. Ensuite, ils les ont ramenés à la fron­tière israé­lienne, en pre­mière ligne face à l’ennemi. Ces Indiens ont reçu des maisons et des fusils. Voilà les nou­veaux colons. Le fait est que n’importe qui peut vivre en Israël. Sauf les Palestiniens !