Gaza comme un laboratoire

Jonathan Cook, mardi 11 juillet 2006

Israël utilise le siège et l’invasion de Gaza comme labo­ra­toire pour tester la poli­tique qu’il entend appliquer à la Cisjordanie.

Il suf­fisait de regarder l’émission de Channel Four à la télé­vision cette semaine avec l’ambassadeur d’Israël au Royaume uni pour com­prendre que le ren­for­cement du siège sur Gaza, l’invasion du nord de la Bande aujourd’hui et la crise huma­ni­taire qui menace sur l’ensemble du ter­ri­toire pour com­prendre que cela n’a rien à voir avec la récente capture d’un soldat israélien -ou même les roquettes arti­sa­nales de faible portée qui sont tirées, habi­tuel­lement sans effet, sur Israël par les Palestiniens.

Interrogé par le pré­sen­tateur Jon Snow de Channel Four sur les raisons qui sous tendent le bom­bar­dement par Israël de la seule cen­trale élec­trique de Gaza -coupant ainsi l’électricité à plus de la moitié des habi­tants (1. 3 million) de la Bande pour les mois à venir et menaçant aussi l’approvisionnement en eau-​​ Zvi Ravner a nié que cette action pouvait être une punition col­lective de la popu­lation civile.

Il affirmait plutôt que la cen­trale élec­trique devait être mise hors d’usage pour empêcher les per­sonnes qui ont capturé le soldat de le faire sortir dis­crè­tement de Gaza la nuit. C’est à Jon Snow, stu­péfait, qu’il est revenu de dire que les contre­ban­diers pré­fèrent en général opérer dans l’obscurité et que les actions d’Israël ris­quaient d’aider les per­sonnes qui ont capturé le soldat plutôt que les gêner.

Le miroir déformant de la dés­in­for­mation israé­lienne concernant à la fois le siège et l’invasion de Gaza - et sa large reprise par les médias occi­dentaux cré­dules, réussit à détourner l’attention du but réel d’Israël dans cette guerre inégale.

A Gaza actuel­lement la des­truction des infra­struc­tures civiles et admi­nis­tra­tives rap­pelle les équipées cruelles de l’armée israé­lienne dans les rues de Cis­jor­danie lors des inva­sions répétées de 2002 et 2003 et les attaques sau­vages par les colons israé­liens des fer­miers pales­ti­niens qui essaient de récolter leurs olives.

L’ absence relative de ces his­toires d’ horreur aujourd’hui n’est que le reflet du ter­rible succès du mur qu’Israël a construit au travers des terres agri­coles et autour des centres de popu­lation pales­ti­niens en Cis­jor­danie. Les colons n’ont plus besoin de s’attaquer aux récoltes de fruits quand le fruit reste pourrir sur l’arbre parce que les fer­miers ne peuvent plus atteindre leurs oliveraies.

Pour ce qui est des inva­sions en Cis­jor­danie, les chars israé­liens sont entrés faci­lement dans les villes pales­ti­niennes qui étaient déjà isolées et affai­blies par l’étau des check-​​points et des bar­rages de routes sur tout le ter­ri­toire. Les blindés israé­liens détrui­saient les pylônes élec­triques comme s’ils jouaient au bowling, les tireurs d’élite per­çaient les citernes sur le toit des maisons, les soldats défé­quaient sur les pho­to­co­pieurs des bureaux et l’armée fouillait les minis­tères pour y voler leur docu­ments confi­den­tiels ou les détruire.

Il faut noter que c’est seulement dans les dédales d’allées des camps de réfugiés sur­peuplés de Jénine et Naplouse que l’armée ren­contra vraiment des dif­fi­cultés et qu’elle subit des pertes rela­ti­vement élevées.

C’et ce qui peut expliquer la pru­dence mili­taire dont fait preuve le Premier ministre Ehud Olmert en ce qui concerne l’ invasion ter­restre de Gaza. La minuscule Bande, assiégée sur ses fron­tières ter­restres par une armée israé­lienne postée der­rière une clôture élec­tro­nique et par la marine israé­lienne sur son front maritime,est un camp de réfugiés gigan­tesque et surpeuplé.

La semaine der­nière la Bande de Gaza a été « assouplie » par des frappes aériennes sur ses infra­struc­tures et les minis­tères. Aujourd’hui l’infanterie a com­mencé à répandre davantage la mort et la des­truction -14 per­sonnes ont été tuées au moment où j’écris- dans des exer­cices de ratissage selon un mode établi pré­cé­demment en Cis­jor­danie On peut dis­tinguer 3 motifs constants dans la menace israé­lienne actuelle qui pèse sur Gaza.

D’abord, Israël est déterminé à continuer sa cam­pagne pour détruire la capacité à gou­verner de l’Autorité pales­ti­nienne. Ce qui n’a rien à voir avec la récente élection du Hamas au gou­ver­nement de l’ANP.

La poli­tique uni­la­térale d’Israël -qui ignore la volonté du peuple palestinien-​​ a com­mencé bien avant, quand Yasser Arafat était pré­sident. Elle a continué pendant la pré­si­dence de Mahmoud Abbas, un diri­geant qui est aussi proche de la col­la­bo­ration que ce qu’Israël peut jamais espérer trouver. Le succès élec­toral du Hamas a sim­plement donné à Israël l’excuse qu’il cher­chait pour lancer son invasion et lui a permis de fonder sa demande de soutien inter­na­tional, alors qu’il est en train de faire mourir Gaza.

Israël espère sans aucun doute qu’à la fin de ce pro­cessus il se retrouvera avec un Abbas, pré­sident potiche, retranché dans un coin, qui sera prêt à signer tout accord qu’Israël imposera.

Ensuite, l’attaque sur Gaza est conçue -comme toujours-​​ pour détourner de la véri­table bataille. Il est lar­gement reconnu que l’obstination de Sharon à pour­suivre sa poli­tique de désen­ga­gement de Gaza l’an dernier avait pour objectif de lui laisser les mains libres pour annexer de larges mor­ceaux d’un gâteau plus gros : la Cis­jor­danie et pour s’emparer du prix le plus important de tous : Jérusalem-​​est.

Sur ce front là rien n’a changé.

Comme Israël main­tient actuel­lement les yeux du monde rivés sur la souf­france de Gaza, il com­mence à mener des actions signi­fi­ca­tives en Cis­jor­danie et Jérusalem.

Il se prépare à l’ évacuation plu­sieurs fois reportée de quelques colonies illé­gales postées sur les col­lines de Cis­jor­danie -appelées avant-​​ postes en Israël-​​ et exigée comme une pre­mière étape de l’application de la feuille de route, pro­cessus de paix par­rainé par les Etats-​​Unis et quasi oublié.

Ces avant-​​postes sont minus­cules, souvent juste quelques cara­vanes. Israël trouvera un avantage certain à ce que le monde ne regarde pas de trop près l’évacuation de ces lieux. Ce sera un non événement mais qui sera sans aucun doute pré­senté plus tard comme un énorme sacrifice pour la paix qu’Israël aura fait et comme une exi­gence de la Feuille de route qu’il aura satis­faite.

La perte de ces avant-​​postes et de quelques colonies plus impor­tantes ouvrira la voie à l’acceptation du « plan de conver­gence » d’ Olmert, l’extension uni­la­térale des fron­tières d’ Israël au dépends d’un Etat pales­tinien viable.

Sont également signi­fi­ca­tives les mesures que prend Israël à Jérusalem-​​est et qui passent inaperçues tandis qu’Israël fait résonner les tam­bours de guerre à Gaza.

La semaine der­nière Israël a enlevé à quatre députés du Hamas leur droit de vivre à Jérusalem-​​est, les expulsant ainsi vers la Cis­jor­danie. Il vient aussi de montrer qu’il pouvait les enfermer ainsi que des dizaines de repré­sen­tants démo­cra­ti­quement élus sans même un fré­mis­sement de la com­mu­nauté internationale.

Pour ajouter à sa poli­tique en trompe l’oeil, la prise en otages de ces députés par Israël est pré­sentée comme des « arres­ta­tions » par les médias occi­dentaux. Peu d’entre eux se sont pré­oc­cupés du fait que ces élus sont privés de leurs droits civiques élémen­taires tels que la ren­contre avec leurs avocats.

Comme l’ont déclaré les quatre avocats des élus du Hamas ça n’a aucun sens qu’Israël ait permis à ces quatre membres du Hamas de se pré­senter aux élec­tions et que main­tenant, après leur vic­toire, il dise que leur appar­te­nance au parti est du « soutien au terrorisme ».

C’est aussi un signe très pré­oc­cupant de la facilité avec laquelle Israël pourra com­mencer le net­toyage eth­nique de Jérusalem-​​ est sous le plus petit prétexte.

Troi­siè­mement et c’est sans doute le plus signi­fi­catif, Israël utilise le siège et l’invasion de Gaza comme labo­ra­toire pour tester la poli­tique qu’il entend appliquer à la Cis­jor­danie après la « conver­gence ». Les Gazaouis sont des cobayes sur les­quels Olmert expé­ri­mente l’ “action extrême” dont il se vante.

La des­truction de la cen­trale de Gaza et la perte de l’électricité pour quelque 700 000 Pales­ti­niens ; le manque d’eau qui en découle ; l’amoncellement des déchets qu’on ne peut évacuer et l’inévitable pro­pa­gation des maladies ; le manque de car­burant et les menaces contre les ser­vices vitaux tels que les hôpitaux ; les bangs super­so­niques de l’aviation israé­lienne qui ter­ri­fient les enfants de Gaza et les raids aériens impré­vi­sibles qui ter­ri­fient tout le monde ; l’incapacité des res­pon­sables pales­ti­niens de gérer des minis­tères bom­bardés et de pro­curer des ser­vices ; la menace per­ma­nente d’invasion par les troupes israé­liennes massées à la « fron­tière » et l’écroulement de l’état de droit et de l’ordre quand les hommes armés du Fatah et du Hamas sont encou­ragés à s’affronter…Tout cela est conçu dans un seul but : faire que les Pales­ti­niens, civils et mili­tants, n’aient qu’une envie, s’enfuir au plus vite du trou à rats qu’est Gaza. La cir­cu­lation dans les tunnels qui ser­vaient pré­cé­demment aux contre­ban­diers de Gaza va changer de sens : au lieu de faire entrer des ciga­rettes et des armes dans Gaza, il est pro­bable que ce seront des gens qui quit­teront bientôt Gaza par ces pas­sages sous-​​ ter­rains pour chercher à vivre à l’extérieur.

Si cette expé­ri­men­tation du désespoir humain marche dans la petite Bande de Gaza on pourra appliquer ses leçons à bien plus grande échelle dans les ghettos de Cis­jor­danie qui res­teront après la « convergence ».

C’est à ça que res­semble le net­toyage eth­nique quand il est conçu non pas par des bou­chers e uni­formes mais par des tech­no­crates en costumes.