Gaza cadenassée

Michel Bôle-​​Richard, dimanche 28 octobre 2007

Dans le paysage dévasté de la bande de Gaza, un nouvel élément a fait son appa­rition. D’énormes buttes de sable coupent par­tiel­lement les rues, obli­geant les voi­tures à zig­zaguer. Ces obs­tacles sont censés empêcher l’avancée des blindés israé­liens en cas d’incursion profonde.

Les Pales­ti­niens met­traient alors des explosifs à l’intérieur de ces rem­parts qui font aujourd’hui partie du décor.

Depuis que les auto­rités israé­liennes ont décrété la bande de Gaza "entité hostile", le 19 sep­tembre, les Gazaouis s’attendent au pire. Ehoud Barak, le ministre de la défense, n’a pas caché qu’il envi­sa­geait sérieu­sement une inter­vention massive pour mettre au pas le Hamas, qui a pris le contrôle du ter­ri­toire le 15 juin. Depuis, c’est la peur, peur de Tsahal, peur des isla­mistes, peur du lendemain.

Tout le monde attend sans savoir ce que l’avenir réserve à ce confetti rec­tan­gu­laire de 360 km2 peuplé de 1,5 million d’habitants. Une des plus fortes den­sités au monde, 1,5 million de per­sonnes qui depuis plus de quatre mois sont lit­té­ra­lement séques­trées dans ce réduit. Sauf pour quelques chanceux qui par­viennent à obtenir des auto­ri­sa­tions israé­liennes, il est impos­sible de s’évader de Gaza.

L’unique point de passage vers l’Egypte, celui de Rafah, est fermé ; celui de Karni, vers Israël, réservé aux mar­chan­dises, est une zone désertée. Seuls les pro­duits ali­men­taires de pre­mière nécessité rentrent à Shoufa et à Kerem Shalom. Un goutte-​​à-​​goutte qui permet à la popu­lation de sur­vivre. C’est tout. Le blocus est pra­ti­quement total. La com­mu­nauté inter­na­tionale avait mis en place des sanc­tions après la vic­toire du Hamas aux élec­tions du 25 janvier 2006, pourtant jugées démo­cra­tiques. Aujourd’hui, Israël donne le dernier tour de vis, laissant juste un filet d’air pour ne pas asphyxier tout un peuple. Le ministère de la défense a décidé le 25 octobre de réduire ses livraisons de car­burant et de limiter la four­niture d’électricité en repré­sailles aux tirs de roquettes palestiniens.

Per­sonne ne meurt de faim, mais les pre­miers signes de pénurie sont apparus. Les prix se sont envolés, mul­ti­pliés par trois pour la farine, par cinq pour le ciment. Il y a de plus en plus de men­diants, de moins en moins de mariages. Rien ne sort, le peu qui rentre est soumis au bon vouloir des Israé­liens. Le filtre ne laisse plus passer que les pro­duits israé­liens, les autres sont interdits. "La bande de Gaza n’est plus consi­dérée comme une identité com­mer­ciale. On a été rayé de la liste. L’occupation était mau­vaise, mais main­tenant c’est pire. Nous sommes écrasés, et tout le monde s’en lave les mains", s’indigne Mazen Sha­quoura, repré­sentant de l’Agence suisse pour le déve­lop­pement et la coopé­ration. Les agri­cul­teurs ne pourront pas exporter leurs fraises et leurs fleurs coupées. Quelque 670 étudiants, ins­crits dans les uni­ver­sités en Egypte ou ailleurs, n’ont pas pu sortir, selon une ONG israé­lienne, Gisha, qui a intenté un recours devant la Cour suprême. La construction s’est tota­lement arrêtée. Plus aucun matériau ne rentre. L’UNRWA, l’agence des Nations unies pour les réfugiés pales­ti­niens, a inter­rompu tous ses travaux.

"Sur les 4 000 petites entre­prises, il n’y en a pas plus de 400 qui fonc­tionnent ; et encore, à 60 % de leur capacité, constate Mohsen Abou Ramadan, directeur de l’Arab Center for Agri­cul­tural Deve­lopment. Nous allons à la catas­trophe, mais per­sonne n’a l’air de s’inquiéter. C’est un siège ? C’est une punition col­lective ? C’est une vio­lation de la convention de Genève, des accords d’Oslo et des droits de l’homme. Pourquoi n’y a-​​t-​​il aucune pression sur Israël ?" Ici, 70 % de la popu­lation vit en dessous du seuil de pau­vreté (moins de 2 dollars par jour) et 43 % en dessous du seuil d’extrême pau­vreté (moins de 1 dollar). "Il faut laisser les gens vivre avec dignité. Il ne faut pas les priver d’espoir, sinon le pire peut arriver", s’inquiète l’économiste Omar Shaban.

Mazen Al-​​Amassi est désespéré. Ce fabricant de meubles a licencié ses 150 ouvriers. Ses hangars sont pleins, mais il ne peut exporter. Un million de dollars de mar­chan­dises dorment dans ses entrepôts,bien emballées, prêtes à partir depuis quatre mois. Toutes les acti­vités sont tou­chées. Même le secteur ban­caire, depuis que deux banques israé­liennes ont décidé de ne plus faire d’opérations avec la bande de Gaza. Début octobre, le Hamas a payé quelque 20 000 fonc­tion­naires en espèces. Les banques qui le fai­saient aupa­ravant ris­quaient de subir des pres­sions d’Israël, qui exige de ne pas servir le Mou­vement de la résis­tance isla­mique de quelque manière que ce soit. Des rumeurs cir­culent sur un manque de liqui­dités imminent.

Plus aucun produit manu­facturé, plus aucune pièce de rechange n’est importé. Chaque jour, 106 camions per­mettent à la popu­lation de ne pas sombrer dans une crise huma­ni­taire. Avant le coup de force du Hamas, il y en avait en moyenne 238. Dans les hôpitaux, le matériel en panne ne peut être rem­placé. Il est bloqué sur le port d’Ashdod. Le 4 octobre, le ministre de la santé, Bassem Naïm, a lancé un cri d’alarme face à "la pénurie aiguë de médi­ca­ments et d’équipements médicaux". "Les malades qui ont besoin d’être soignés en Israël ou à l’étranger ne peuvent plus sortir. Alors, ils meurent chez nous", déplore le docteur Fayez Al-​​Hinawi, à l’hôpital de Jabaliya. Le journal Maariv a publié le témoi­gnage d’un malade qui n’a pu obtenir le permis d’entrer en Israël, car il refusait, en échange, de devenir un col­la­bo­rateur du Shin Bet, les ser­vices de sécurité inté­rieure. Plu­sieurs autres cas de chantage de cette nature ont été évoqués.

La pression est maximale. "Les gens n’ont plus qu’une envie : partir, s’échapper. Si les fron­tières s’ouvraient, ce serait le raz de marée", estime Khalil Abou Shammala, de l’association de défense des droits de l’homme Al-​​Dameer. D’après un sondage, ils seraient 47 %, soit plus de 700 000 per­sonnes, à vouloir fuir ce qui est devenu un enfer. La bande de Gaza s’enfonce dans la pau­vreté et le chômage, et ses habi­tants sont pris au piège. "Nous sommes kid­nappés et, pour sur­vivre, on paye la nour­riture aussi cher qu’à Tel-​​Aviv parce que les Israé­liens en pro­fitent. Nous sommes devenus un marché captif. Les Israé­liens ne vendent que leurs pro­duits. C’est du colo­nia­lisme moderne ! C’est pire que l’occupation !", s’exclame l’économiste Omar Shaban. Pour lui comme pour beaucoup d’autres, il est temps que la com­mu­nauté inter­na­tionale com­mence à ouvrir les yeux.

"Les Israé­liens ont détruit la cen­trale élec­trique, l’aéroport, des ponts et le port, qui ont été financés par des Etats euro­péens, et l’Union euro­péenne continue de payer pour sub­venir aux besoins élémen­taires de la popu­lation. Quand les Euro­péens comprendront-​​ils qu’ils ne font que cau­tionner les pra­tiques de l’Etat d’Israël, qu’ils financent l’occupation ?", fulmine Mazen Sha­koura, de l’Agence suisse pour le déve­lop­pement et la coopération.

Pour l’organisation de défense des droits de l’homme B’Tselem, "les agences huma­ni­taires et la com­mu­nauté inter­na­tionale doivent demander à Israël de prendre ses res­pon­sa­bi­lités". B’Tselem rap­pelle que, depuis le désen­ga­gement de l’été 2005, 2 800 roquettes sont tombées sur Israël, causant la mort de 4 per­sonnes, et que les auto­rités ont répondu par "une force massive, tuant 668 Pales­ti­niens, dont 359 tota­lement étrangers aux combats (du 1er sep­tembre 2005 au 25 juillet 2007)".

Placés dans une logique de survie, les Gazaouis s’interrogent sur leur devenir. Coincés entre la pression d’Israël et les exi­gences des isla­mistes, oubliés par le gou­ver­nement de Salam Fayyad à Ramallah, vic­times de jeux poli­tiques et diplo­ma­tiques qui les dépassent, les habi­tants ont perdu tout espoir. D’autant qu’ils subissent la mise au pas imposée par les isla­mistes. Selon l’organisation Al-​​Dameer, plus de 2 000 membres du Fatah ont été arrêtés depuis le 15 juin. "Il n’y a pas de justice, pas de respect des règles, pas de garantie des droits fon­da­mentaux. C’est la loi de la jungle. Le Hamas fait ce qu’il veut", explique Khalil Abou Shammala, de l’association Al-​​Dameer. Les pro­cé­dures d’interrogatoire sont plutôt mus­clées. Cer­tains res­sortent le crâne tota­lement rasé, en signe d’opprobre aux yeux du public, et après paiement, par la famille, d’une caution de 1 000 shekels (174 euros).

La popu­lation se retrouve prise en étau. D’un côté, les isla­mistes, qui ont pris le contrôle de toutes les ins­ti­tu­tions et abusent de leur nouveau pouvoir - ceux qui ne font pas acte d’allégeance aux nou­veaux maîtres sont consi­dérés comme des ennemis, "des col­la­bo­ra­teurs de l’entité sio­niste". De l’autre, les Israé­liens, qui, après s’être retirés de la bande de Gaza, ont tota­lement cade­nassé ce ter­ri­toire, qu’ils consi­dèrent comme un furoncle. "Dans quinze ans, nous serons 3 mil­lions. C’est pourquoi ils nous étranglent, nous ruinent. Ils veulent nous faire partir. C’est leur objectif, fait remarquer Khalil Abou Shammala. Mais la plupart d’entre nous sommes déjà des réfugiés venus d’Israël. Nous n’avons nulle part où aller."