Gaza, Permis de tuer (3) !

Nabil El-​​Haggar, vendredi 27 février 2009

Le mas­sacre de 22 jours et nuits est sus­pendu dans l’attente de l’arrivée de la nou­velle équipe gou­ver­ne­mentale israé­lienne. Les heureux sur­vi­vants sont tou­jours punis d’un blocus total.

Les heureux sur­vi­vants sont tou­jours punis d’un blocus total. Ils res­pirent encore du phos­phore blanc mélangé à la poudre noire. Ils sont menacés par des tonnes de déchets, des matières toxiques et des muni­tions non-​​opérées qui peuvent mettre en péril leur vie à chaque instant.

Ils n’ont pas encore fini de ramasser les corps et ce qu’il en reste, d’un fils ou d’une fille, d’un mari ou d’un cousin recou­verts par les décombres.

Ils sont des mil­liers à devoir sur­vivre sous une tente pour la deuxième fois, soixante ans après avoir étés expulsés par les milices sio­nistes et avoir étés réduits à la condition de réfugiés à Gaza.

Les sur­vi­vants de Gaza et tous les Pales­ti­niens du monde cherchent à com­prendre pourquoi le monde a laissé le monstre nommé Israël faire ce qu’il voulait d’eux pendant plus de 22 jours. Pourquoi la Civi­li­sation a laissé faire, alors qu’elle a été informée du mas­sacre en pré­pa­ration par l’exécuteur, lui-​​même membre pres­ti­gieux du club des « civilisés ».

Nous savons que le voyou est protégé et considéré comme une exception par ceux qui l’ont fabriqué. Nous savons qu’il n’a pas pour habitude de demander auto­ri­sation. Il décide, informe, exécute sa décision et exige la béné­diction de la famille nommée Europe, laquelle a tou­jours pensé avoir pour obli­gation de le cau­tionner. C’est ainsi que l’Europe se rend com­plice du monstre depuis soixante ans. L’Europe est deux fois cou­pable : d’abord par cette com­plicité, ensuite, ce qui est plus grave, parce qu’elle a trahi ce qu’elle incarnait aux yeux des Pales­ti­niens, le seul espoir qui restait pour eux de voir un monde plus juste ! Un monde qui soit capable d’arrêter le crime qu’ils subissent depuis 60 ans !

L’Europe est définitivement deux fois coupable !

D’abord, afficher le ton

Dès le 29 décembre Le Monde [1], les pays arabes ».]] affiche, à sa une, le ton qui sera celui des médias et des Etats euro­péens : « Israël s’apprête à inter­venir mili­tai­rement dans la bande de Gaza »… « Même l’écrivain Amos Oz, connu pour ses idées paci­fistes, estime que les souf­frances des civils vivant à la péri­phérie de la bande de Gaza ne peuvent plus continuer ».

Ne doit-​​on pas com­prendre qu’Israël doit se défendre, parce que c’est lui qui est agressé ?

Le Monde ajoute : « une inter­vention de Tsahel n’est pas sans risque, la popu­lation civile risque d’en être la pre­mière victime ».

Le ton est donné, le mas­sacre aura lieu ! mais il ne devra ni ne sera appelé par son nom. On dira « Offensive », « inter­vention », « riposte », « actions anti-​​terroristes » que l’enfant prodige nommé le Tsahel mènera en notre nom à nous tous !

Quelle est sym­pa­thique cette proximité qu’éprouvent les médias euro­péens, comme la grande majorité de la classe poli­tique euro­péenne, avec cette « chose » qui porte une si jolie appel­lation : Tsahel !

C’est si mignon de s’appeler Tsahel que l’on en oublie qu’il s’agit de la cin­quième puis­sance mili­taire du monde, ayant en sa pos­session 200 têtes nucléaires opérationnelles.

Le lundi 29 décembre, le Quai d’Orsay décline la position offi­cielle de la France en trois points :

1-​​ « La priorité », selon Paris, est « la fin des hos­ti­lités et le retour de la trêve ».

2-​​ La France estime, ensuite, que « l’urgence est aussi huma­ni­taire » et propose « une aide médicale et ali­men­taire sup­plé­men­taire à la popu­lation de Gaza ».

3-​​ Enfin, à moyen terme, « dans la pers­pective d’une trêve renou­velée qui per­met­trait de réexa­miner les moda­lités du bou­clage de Gaza par Israël, la France a fait part de la dis­po­ni­bilité euro­péenne pour reprendre un rôle « dans l’assistance aux points de passage de Gaza qui doivent rester ouverts »[2].

A la lecture de ce com­mu­niqué au nom de la Répu­blique, on pourrait croire qu’il s’agit d’une crise huma­ni­taire : on parle d’hostilités que l’on ne juge pas. Il y a des vic­times que l’on doit aider, sans jamais en désigner les res­pon­sables. Pas un mot sur l’occupation, encore moins sur la colo­ni­sation, une accep­tation du blocus de Gaza que l’on pourrait améliorer…

Mardi 30 décembre, les ministres euro­péens se réunissent à Paris. « En dépit de leurs diver­gences sur l’opération – jugée légitime par les uns, dis­pro­por­tionnée par les autres – les Euro­péens sont par­venus à une décla­ration commune réitérant les appels au cessez-​​le-​​feu. »

Voilà tout ce dont, après une longue dis­cussion, les res­pon­sables euro­péens ont été capables pour tenter de sauver les cen­taines et les mil­liers de pales­ti­niens dont le sort avait déjà été scellé !

Le premier janvier le pré­sident français reçoit la ministre israé­lienne des affaires étran­gères. Il demande un cessez-​​le-​​feu qui lui sera refusé ! Depuis le premier janvier, les Euro­péens n’ont fait que des allers retours entre l’Europe et le Moyen-​​Orient pour l’obtention d’une trêve !

La vérité est que pendant ce temps, ils lais­saient sciemment le temps à Israël pour continuer sa sale besogne.

Selon des médecins français, La diplo­matie de notre pays a refusé l’autorisation de faire venir en France des jeunes pales­ti­niens atteints des bles­sures graves !

Pourquoi ce refus, qui semble étonnant, étant donné que la France a beaucoup insisté sur l’humanitaire ? La seule réponse convain­cante est que notre diplo­matie a cédé aux pres­sions d’Israël qui ne voulait pas de témoins de sa bar­barie sur le ter­ri­toire français.

Le temps du mas­sacre est passé ! Dernier geste « sym­bo­lique » : celui d’envoyer en mission la frégate fran­çaise "Ger­minal", qui a procédé pendant deux semaines à des actions de sur­veillance dans les eaux inter­na­tio­nales au large de la Bande de Gaza. Ce bâtiment agissait "en appui aux actions menées par l’Egypte et Israël contre la contre­bande d’armes à des­ti­nation de Gaza", précise la pré­si­dence fran­çaise dans un com­mu­niqué. Le symbole est fort : La France se considère comme mili­tai­rement alliée à Israël. C’est ainsi que pour la pre­mière fois depuis la guerre de Suez de 1956 elle par­ticipe à une opé­ration mili­taire au profit d’Israël. Le symbole est aussi fort car il indique sans ambi­guïté une position poli­tique appuyée par une par­ti­ci­pation armée au côté d’Israël. Ce soutien solennel à Israël fait défi­ni­ti­vement tomber les masques ! Selon l’Europe, l’agressé c’est Israël, les agres­seurs sont les Pales­ti­niens. Ces agres­seurs doivent être traités comme des bandes armées, qu’il faut empêcher de s’équiper. Par là même, l’Europe dénie aux Pales­ti­niens le droit à la résistance.

Quant à Israël, bien sûr, on trouve naturel qu’il continue à déve­lopper son impi­toyable et meur­trière machine de guerre. L’Europe est coupable !

Deux mondes, deux mesures

Alors que le blocus barbare affamait et tuait les Pales­ti­niens à Gaza et que le mur de l’apartheid comme les cen­taines de bar­rages conti­nuent à pourrir quo­ti­dien­nement la vie à des cen­taines de mil­liers de Pales­ti­niens en Cis­jor­danie, alors qu’Israël continue la colo­ni­sation de la Cis­jor­danie à un rythme effréné, alors que plus de onze mille Pales­ti­niens crou­pissent dans les prisons israé­liennes depuis de longues années sans jugement, sous la torture et souvent pour de raisons de résis­tance poli­tique, l’Europe sous pré­si­dence fran­çaise a décidé de rehausser ses rela­tions avec Israël. Ce qui est contraire à la charte européenne.

L’Europe est coupable !

Le cas du soldat Gilad Shalit, capturé en juin 2006 par le Hamas est ins­tructif. Le Hamas, rappelons-​​le n’est pas un Etat mais un groupe armé de résis­tance. La capture de Shalit a mobilisé les auto­rités fran­çaises, alors que celui-​​ci est caporal dans l’armée israé­lienne, il s’est fait cap­turer en uni­forme dans une mission de guerre (Israël est en guerre per­ma­nente contre « le ter­ro­risme »). Il n’a pas été à Gaza dans une mission poli­tique et encore moins huma­ni­taire ! La famille du soldat a été reçue trois fois par le pré­sident de la République !

Le 16 décembre 2008, le Conseil de Paris a décidé d’attribuer le titre de Citoyen d’Honneur de la Ville de Paris à Gilad Shalit, en signe de soli­darité de l’ensemble des Pari­siens envers ce jeune franco-​​israélien de 22 ans. Faut-​​il en déduire que le Maire de Paris et son conseil consi­dèrent que la guerre que mène Israël contre les Pales­ti­niens est une guerre franco israé­lienne ? Serait-​​elle une guerre dont les intérêts sont liées à ceux de la France et des Français ?

Dans l’autre monde, Salah Hamouri, un jeune Français citoyen ordi­naire de père pales­tinien, qui aura 24 ans en avril pro­chain, va entamer sa 5e année d’emprisonnement en Israël. Condamné à 7 ans de prison par un tri­bunal mili­taire israélien le 17 avril 2008, il a été jugé et condamné sans preuves ni aveux et sans que sa défense puisse être assurée selon les règles fon­da­men­tales du droit de la défense. Ce que les auto­rités israé­liennes appellent « une punition pré­ventive ». Son arres­tation, comme sa condam­nation et son empri­son­nement, sont illégaux au regard du droit inter­na­tional (car réa­lisés en ter­ri­toire occupé par une puis­sance occupante).

Aucune autorité fran­çaise, ni l’Etat ni « saint Kouchner », ni le Maire de Paris n’ont été émus d’une telle injustice à l’encontre d’un citoyen français qui n’a rien fait de répréhensible.

Plus grave, ils ne semblent pas plus que l’ensemble des auto­rités euro­péennes, être scan­da­lisés des pra­tiques israé­liennes vieilles de 60 ans telle que « la punition col­lective », « la punition pré­ventive » et « l’assassinat pré­ventif ». Autrement, comment com­prendre que les auto­rités de notre pays n’ont pas cherché à obtenir au moins, les preuves d’accusation fournies par le tri­bunal d’un Etat très ami ! Pourquoi rien n’a-t-il été fait pour libérer ce jeune homme ?

Les exemples qui attestent une per­ma­nente com­plicité de la France et de l’Europe avec Israël sont trop nom­breux pour êtres tous cités. Cette com­plicité euro­péenne est bien grave pour l’Europe elle-​​ même pour au moins deux raisons :

La pre­mière est que le mas­sacre de Gaza engendre natu­rel­lement une facture à acquitter dont une part non négli­geable devra être acquittée par l’Europe. La deuxième raison est que cette com­plicité éthi­quement et poli­ti­quement scan­da­leuse don­nerait raison à Henry Kis­singer qui disait : « Les grandes puis­sances n’ont pas de prin­cipes, elles n’ont que des intérêts ».

Quand la vérité n’est pas libre,

la liberté n’est pas vraie

Prévert

[1] Pour infor­mation, le Monde a tou­jours refusé de publier mes textes sur la Palestine et notamment « Accom­pagnez moi à Gaza », « permis de tuer » et « permis de tuer [[ Le Monde, 31 décembre, 2008, p5