Gaza. Même pendant le mois sacré, les Palestiniens restent divisés

Fares Chahine, mardi 17 août 2010

Gâteaux, nar­guilé et thé à la menthe : à Ghaza, les rituels convi­viaux du Ramadhan ne doivent pas faire oublier la réalité. Celle d’une terre accablée par le blocus israélien et minée par les divi­sions entre les Palestiniens.

L’abondance des mar­chan­dises et des pro­duits de toutes sortes sur les marchés ne doit tromper per­sonne. A Ghaza, le Ramadhan ne res­semble à aucun autre Ramadhan du monde musulman. Des mil­liers de nou­veaux bache­liers arrêtés, à l’avenir bouché faute de pouvoir quitter l’enclave, des malades qui ne trouvent pas tou­jours les médi­ca­ments adé­quats ni la prise en charge médicale néces­saire, des mil­liers de sans-​​abri vic­times de la der­nière guerre israé­lienne meur­trière de l’hiver 2008-​​2009 qui attendent tou­jours d’être relogés : voilà la réalité sociale de Ghaza.

Un mois sacré au bruit assour­dissant des groupes élec­tro­gènes très pol­luants mais indis­pen­sables pour tenir pendant les longues cou­pures de courant. Un mois sacré pendant lequel ni le blocus israélien, ni la pau­vreté, ni le chômage, ni le manque d’eau potable (qui ne l’est plus depuis long­temps) ne connaissent de répit. Au marché d’El Zaouiya, près de la place de la Palestine, com­mu­nément appelée Essaha, qui repré­sente le cœur de la ville de Ghaza, on trouve pourtant de tout – les fruits et les légumes, les dattes très prisées durant le mois sacré, les cho­colats, même les plus raf­finés, les gâteaux orientaux…, – disponible en grandes quantités.

Mais comme pour tous les Ramadhan passés sous le blocus, l’offre reste beaucoup plus impor­tante que la demande. Les badauds sont nom­breux mais les ache­teurs sont rares, même si cette année, les prix sont plus abor­dables. Les cris, les voci­fé­ra­tions, les chants impro­visés par les ven­deurs pour attirer la clientèle semblent vains. Chômage et pau­vreté obligent, les Gha­zaouis se pro­mènent au marché pour passer le temps, surtout pendant ces journées de Ramadhan, par­ti­cu­liè­rement longues et chaudes. Rester à la maison sans élec­tricité qui puisse au moins faire fonc­tionner un ven­ti­lateur est un véri­table sup­plice, qui, avec le jeûne, devient qua­siment insupportable.

Blessures profondes

En Palestine, il est dif­ficile de trouver des citoyens poli­ti­quement neutres. Comme une majorité d’entre eux sont des sym­pa­thi­sants du Fatah ou du Hamas, la division entre les deux plus grandes forces de la scène pales­ti­nienne a des réper­cus­sions des­truc­trices sur les rela­tions sociales. Au mois de Ramadhan, la dis­har­monie dans le tissu social devient par­ti­cu­liè­rement évidente.

Avant le putsch armé du Hamas, en juin 2007, c’est-à-dire avant que le sang pales­tinien ne coule dans les rues par des mains pales­ti­niennes, les visites fami­liales entre voisins et amis s’intensifiaient au cours du mois sacré. Aujourd’hui, qua­trième Ramadhan depuis les inci­dents san­glants de juin 2007 et malgré tous les coups communs reçus, à l’image de l’agression israé­lienne « plomb durci » de l’hiver 2008-​​2009, les choses n’ont guère bougé, à l’image de la vie poli­tique. Beaucoup de frères ne se parlent tou­jours pas. Cer­tains voisins se contentent d’un petit « Essalam alaykoum » pour pouvoir continuer de vivre côte à côte. Il n’est pas rare que des époux refusent de se rendre chez les familles de leur épouse parce qu’ils appar­tiennent au camp opposé.

Dans la bande de Ghaza, le mois sacré du Ramadhan n’arrive mal­heu­reu­sement pas à guérir les bles­sures pro­fondes des gens. Même s’ils font la prière ensemble dans des mos­quées archi­combles, « ce qui est dans le cœur est dans le cœur », comme le dit un pro­verbe pales­tinien. Les Ramadhan de l’après-juin 2007 ne sont plus les mêmes que ceux d’avant. Que ce soit pour leurs fré­quen­ta­tions, le choix de la mosquée, du mariage, du médecin traitant, et même du choix du lieu de diver­tis­sement et de détente, les Gha­zaouis sont devenus intran­si­geants. Ils savent pour la plupart d’entre eux que cette situation est catas­tro­phique pour l’avenir de leur cause nationale, mais il est clair que tant qu’un accord de récon­ci­liation véri­table n’a pas été conclu, socia­lement, les choses n’évolueront guère.

Prêche partisan

Pendant le mois sacré, quand on ne va pas au marché, on se rend… à la mosquée. Le rituel de la prière des taraouihs attire tout le monde : les pères, souvent accom­pagnés de leurs enfants, comme les femmes, de tous âges – et non plus seulement les « vieilles » comme il y a encore peu. Mais la vie spi­ri­tuelle a été affectée par la division Fatah-​​Hamas. Cer­tains fidèles choi­sissent ainsi d’aller faire leur prière dans des mos­quées dis­tantes de plu­sieurs kilo­mètres de leur domicile ! Cer­tains imams, dont les prêches sont qua­lifiés de par­tisans, poussent même cer­tains fidèles à fuir telle ou telle mosquée, à la recherche d’un dis­cours plus équi­libré ou du moins qui se limite aux ques­tions purement reli­gieuses sans aborder la poli­tique. Dans des cas extrêmes, cer­tains fidèles pré­fèrent prier chez eux.

A la nuit tombée, une modeste vie cultu­relle s’anime. « Il y a beaucoup d’activités cultu­relles durant le Ramadhan mais elles ne béné­fi­cient pas de média­ti­sation, explique Ahmad Yaakoub, membre du secré­tariat per­manent de l’Union des écri­vains pales­ti­niens. De jeunes talents tentent, malgré toutes les dif­fi­cultés nées de la division inter-​​palestinienne et le blocus israélien, de pré­senter les pro­duits de leur créa­tivité, que ce soit dans le domaine lit­té­raire, théâtral ou dans des arts comme la peinture ou la sculpture. » Les pré­sen­ta­tions ne se font pas dans de grandes salles mais dans des lieux publics, dont cer­tains cafés-​​restaurants ou sièges d’organisations non gou­ver­ne­men­tales, parfois des salles de fête privées, géné­ra­lement devant des spec­ta­teurs inté­ressés par la culture. Les invités sont souvent mis au courant de la date et du lieu de pré­sen­tation de telle ou de telle activité par le biais de la mes­sa­gerie électronique.

« La bande de Ghaza regorge de jeunes talents, mais la vie cultu­relle ne pourra évoluer sans édifices culturels et sta­bilité sociale, poursuit-​​il. Même si elle pré­sente une matière pour cer­tains travaux culturels, la division que l’on vit dans les ter­ri­toires pales­ti­niens repré­sente une entrave impor­tante au déve­lop­pement de la société et cette dure réalité doit nous pousser, tous, à créer une atmo­sphère propice au retour de l’unité nationale. »