Gaza ; L’été entre deux camps

Doaa Khalifa avec Nader Taman, jeudi 1er juillet 2010

Des camps d’été orga­nisés par l’UNRWA réunissent les enfants de Gaza pour les aider à sur­monter le trau­ma­tisme et se divertir. Le Hamas aussi a ses camps, mais pour initier les garçons à la résis­tance à Israël.

Vivre l’été à Gaza ne signifie pas seulement défier la chaleur, mais aussi les dif­fi­ciles condi­tions de vie sous un blocus étouffant. Les menaces de tirs et bom­bar­de­ments israé­liens pro­voquent des sen­ti­ments d’insécurité per­ma­nents chez les Gazaouis. Cependant, Samar, Mira, Rola et Rim, des filles de 11 à 13 ans, ont une bonne raison d’être heu­reuses. Depuis long­temps, elles n’avaient pas le droit de vivre un moment de joie, de diver­tis­sement, et surtout au bord de la mer. Aujourd’hui, et après le com­men­cement du camp d’été de cette année le 12 juin, elles viennent tous les jours pour des­siner, faire de la gym­nas­tique, chanter ou danser la Dabka (danse tra­di­tion­nelle), ou même nager dans la piscine ou dans la mer.

Cela se déroule dans les camps d’été qui ont été créés par l’UNRWA (Agence des Nations-​​Unies pour les réfugiés), depuis quatre ans, pour divertir les enfants, leur faire oublier le trau­matise de la guerre et leur donner la chance de se défouler par des acti­vités artis­tiques, spor­tives et culturelles.

Des genres de diver­tis­se­ments sur­nommés Summer Camp, un nom qui rap­pelle celui d’une offensive israé­lienne Summer Rain (pluie d’été) en juin 2006 qui avait fait des cen­taines de morts. Les camps ont été créés selon Hossam Manea, directeur du pro­gramme de secours et des ser­vices de l’UNRWA à Gaza, pour alléger le fardeau des enfants de Gaza face aux pro­blèmes écono­miques et sociaux dont ils souffrent. « On vise à offrir à 250 000 enfants, de 7 à 15 ans, la chance de se divertir, pour une durée de 4 heures par jour, pendant presque deux semaines », explique Manea, en ajoutant que les enfants du cycle pri­maire jouissent des camps ins­tallés dans les écoles, et les plus âgés, de 11 à 13 ans, exercent des acti­vités au bord de la mer.

Sur la plage de Gaza, les dra­peaux des Nations-​​Unies flottent sur des tentes dressées l’une à côté de l’autre et où la musique et des chants fusent. Une scène qui suscite la curiosité dans la ville qui mène un triste quo­tidien sous le blocus et les menaces israé­liennes. Dès qu’on y entre, la joie vient se sub­stituer à la peur et à la peine. Dessins colorés sur les toiles des tentes et rythmes de la musique créent une ambiance eupho­rique. Ici, chaque groupe de filles exerce une activité. Les unes font équipe pour fabriquer des boîtes de cadeaux en paille, les autres font des poteries, un troi­sième ras­sem­blement opte pour danser la Dabka, aux rythmes de la musique dif­fusée à partir d’un ordi­nateur por­table. Pas très loin, dans la piscine, d’autres filles jouent dans l’eau tout en portant des stretchs et des blouses, mais surtout pas de maillot de bain, tra­dition oblige. Des fillettes qui rêvent du jour où elles peuvent mener un quo­tidien pai­sible sans guerre, sans morts, comme elles le déclarent. Mais aussi sortir de ce blocus. « J’espère pouvoir faire le tour du monde, danser la Dabka que j’apprends ici dans le camp, pour pré­server et pro­mouvoir le patri­moine pales­tinien dans le monde », dit Samar, qui pense que les acti­vités ici lui per­mettent d’oublier, pour un certain moment, le quo­tidien stressant sous le blocus. Cependant, la plupart d’entre elles ont peur de nager dans la mer. « Je ne peux pas oublier le jour où ma copine Dalal a assisté à la mort de ses parents qui étaient assis au bord de la mer tandis qu’elle nageait. Les Israé­liens leur ont tiré dessus et elle a fini par perdre toute sa famille. C’est hor­rible de perdre ses parents et de rester seule pendant le reste de sa vie », dit Samar, qui préfère pra­tiquer la natation à la piscine [1]

Ces fillettes sont auto­risées à choisir librement les acti­vités qu’elles désirent exercer. « A la fin, elles orga­nisent une expo­sition ou pré­sentent une pièce de théâtre qu’elles ont pré­parée », explique Samah Al-​​Tanna, sur­veillante du camp d’été où beaucoup de jeunes Pales­ti­niens y trouvent un boulot rompant le chômage qui règne à Gaza, au moins durant deux mois d’été. Samah explique qu’il y a 35 camps sur la plage de Gaza et le nombre d’enfants qui y sont ins­crits est en aug­men­tation. « Au départ, les fillettes avaient peur de venir tout près de la mer où elles peuvent être la cible des tirs israéliens. [2] .Mais, c’est à travers des cours d’assistance psy­cho­lo­gique dans les écoles et grâce à des jeux amu­sants que le nombre a atteint 170 filles dans le camp … Celui-​​ci est vrai et est aménagé de manière à en accueillir 250 », dit Samah qui elle et ses autres col­lègues déploient des efforts pour aider les filles à sur­monter ce trau­ma­tisme. Fatma, Chaïmaa et Wafaa des­sinent le drapeau d’une patrie qu’elles rêvent de voir libre. « Pourquoi n’avons-nous pas le droit d’aller à Jéru­salem ? », s’interroge Chaïmaa, qui aimerait devenir médecin « pour traiter les maux de ma patrie », dit-​​elle. Des maux, des cau­chemars et des soucis qui ne s’oublient que par­tiel­lement sous les rythmes de la musique tra­di­tion­nelle autour de laquelle les filles sont assem­blées dans un tableau dansant et restent dans l’euphorie jusqu’à 12h30. A cette heure, elles doivent quitter le camp pour per­mettre aux garçons de prendre leur place et de jouir aussi des acti­vités au bord de la mer.

Cette année, la mixité a été interdite. Selon Hossam Manea, « il y avait des gens qui cri­ti­quaient cette mixité dans les camps, alors, nous avons préféré l’interdire par respect aux tra­di­tions. Ce n’est pas logique de priver un enfant de se divertir dans les camps parce que ses parents pré­fèrent ne pas l’envoyer à cause de la mixité », dit-​​il.

En fait, les camps d’été de l’UNRWA sont dénoncés par les extré­mistes radicaux à Gaza. Au mois de mai, des hommes masqués ont incendié des ins­tal­la­tions des camps d’été. Cependant, les res­pon­sables de l’UNRWA ont déclaré que les acti­vités d’été conti­nueront malgré tout dans l’intérêt de ces enfants privés de tout plaisir. « Et l’afflux des petits prouve qu’ils ont besoin d’avoir ce genre de défou­lement », dit Manea [3].

Le revers de la médaille

Pendant que les enfants se défoulent dans les camps de l’UNRWA, d’autres enfants de 6 à 12 ans portant des casques et des dra­peaux avec le nom du Hamas, lèvent des photos des pri­son­niers et des martyrs pales­ti­niens et scandent le slogan « Notre Aqsa, nos pri­son­niers, la liberté est au rendez-​​vous ». Ils font des défilés dans la rue pour annoncer le com­men­cement des camps d’été du Hamas. Des camps qui portent le nom, soit d’un militant du Hamas tué par les Israé­liens, soit d’un pri­sonnier. Le groupe du pri­sonnier Yéhia Hassan Salama rejoint celui de Yéhia Ayach et les autres groupes dans un défilé mili­taire dans les rues du quartier de Cheikh Radwane, ouest de Gaza. Il s’y trouve 1 450 enfants dans 7 camps, tout en répétant les slogans de la liberté et de la guerre et en portant deux pigeons dans une cage, symbole des pri­son­niers. « Le mou­vement ne mourra jamais », répètent les petits garçons qui, une fois sortis du rang, sont battus ou insultés par le sur­veillant. « Nous leur offrons des acti­vités reli­gieuses, spor­tives et aussi de la tech­no­logie. Ils vivent dans une ambiance de guerre et doivent être éduqués d’une manière qui leur per­mettra d’être les leaders du futur », explique Ahmad Galaqa, un des sur­veillants du camp. Moetaz et Mohamad Ziad, 9 et 10 ans, deux enfants qui ont pu nous chu­choter quelques mots loin des regards des durs sur­veillants, expliquent qu’ils pra­tiquent des exer­cices de guerres. « Des tirs et des manœuvres des combats en plus de l’apprentissage du Coran », disent les petits, avant de se résigner aux ordres de leurs chefs ou sur­veillants, alors que beaucoup d’entre eux semblent souffrir de la chaleur et du long trajet.

De longs kilo­mètres de marches mili­taires avant que le dis­cours d’un des leaders com­mence par un verset de Coran suivi par l’annonce des acti­vités reli­gieuses et cultu­relles du camp, tout en répétant : « Nous refusons les camps de débauche. Evitez-​​les ». Une ambiance mili­taire et des chants de guerre des défen­seurs de la résis­tance du Hamas, répétés par les petits, avant que chacun ne rejoigne son camp. Dans ces camps, les tentes sont garnies des photos d’hommes masqués portant des armes en main en état de guerre. Ces camps accueillent des petits qui ont déjà vécu des moments hor­ribles sous les tirs et les bom­bar­de­ments israé­liens lors de la guerre. Cependant, ils semblent tou­jours vivre dans une atmo­sphère de guerre.

Ils n’ont pas de chance ces garçons. Mais d’autres petits du cycle pri­maire s’extériorisent en jouant du football, volley-​​ball, nagent dans la piscine ou passent du temps à pra­tiquer les jeux popu­laires connus à Gaza. Ces garçons de 7 à 15 ans jouissent de ces acti­vités dans un camp de l’UNRWA. Les enfants de ce camp, qui se situe dans une école, n’oublient jamais que leur patrie est dans un état de blocus qu’ils rêvent de voir prendre fin. « Il est indis­pen­sable que les pays du monde inter­viennent pour nous faire sortir de cette cage du blocus », déplore Mohamad, 12 ans, dont le temps passé à jouer et à se divertir ne peut lui faire oublier les cris de faim de ses petits frères à cause du manque de lait. « Notre diver­tis­sement et notre véri­table bonheur sont d’avoir la liberté, le droit de se déplacer dans notre pays, la Palestine », dit Ahmad Al-​​Madhoune, 10 ans.

[1] le 9 juin 2006, la marine israé­lienne qui impose un strict blocus maritime à Gaza, a tiré un obus sur la plage, faisant au moins 8 morts, des civils qui pre­naient le soleil sur le sable, dont une famille entière, sauf la petite fille.

[2] voir http://​www​.france​-palestine​.org/art…

[3] en juin une autre attaque contre un camp a été per­pétrée. Voir l’AFP relayée par Google :

Nou­velle attaque contre un camp d’été organisé par l’ONU à Gaza