Gaza 1956, En Marge de l’Histoire

Marion Dumand, vendredi 29 janvier 2010

Joe Sacco, des­si­nateur reporter, enquête sur un mas­sacre per­pétré par l’armée israé­lienne sur la popu­lation de Gaza, en 1956

À peine une note de bas de page. Les 3 et 12 novembre 1956, des cen­taines de Pales­ti­niens furent mas­sacrés dans la Bande de Gaza par des soldats israé­liens. Qui s’en sou­vient, qui s’y inté­resse ? Qui même le sait ? Le jour­na­liste et des­si­nateur Joe Sacco.

Lui va sauver in extremis ces morts des oubliettes, va gratter la mémoire, chercher les sur­vi­vants. Subir l’ironie, l’incompréhension. Pourquoi 1956 et pas aujourd’hui, pourquoi ces vic­times et pas d’autres ?, lui demandent cer­tains Gazaouites, et s’interroge au début le lecteur. Ce ne sont pas les drames, les guerres, les exé­cu­tions qui manquent à Gaza. Conjugués à tous les temps du passé, et tou­jours au présent. « Ton travail n’entre pas dans la caté­gorie du jour­na­lisme en temps réel », lui assène un fonc­tion­naire israélien. Accré­di­tation refusée, débrouille-​​toi comme tu peux.

Joe Sacco fait bien mieux. Non seulement il recons­titue avec pré­cision ce 3 novembre 1956 à Khan Younès, ce 12 novembre de la même année à Rafah, mais il raconte le dérou­lement de l’enquête menée entre 2002 et 2003. Ren­contres, check-​​point, amitiés, des­truc­tions, fou rire ou impuis­sance… Tout y est.

La bande des­sinée Gaza 1956, en marge de l’Histoire est le por­trait le plus sai­sissant de ce ter­ri­toire pales­tinien, immense prison à ciel ouvert, mille-​​feuilles sanglant.

Joe Sacco est un entêté. La Palestine, il y avait consacré deux tomes dans les années 1990 : le premier pour la Cis­jor­danie, le second (déjà) pour Gaza. Après un détour en ex-​​Yougoslavie, le des­si­nateur américano-​​maltais y revient, presque par accident. Envoyé comme illus­trateur à Khan Younès pour le magazine Harper’s, il se sou­vient d’un mas­sacre commis là, simple citation dans un rapport de l’ONU, lui-​​même briè­vement évoqué par l’essayiste Noam Chomsky. Il convainc le jour­na­liste rédacteur d’en faire mention. Mais, « pour une raison inconnue, ces para­graphes ont été coupés par les éditeurs du magazine », explique-​​t-​​il. Qu’à cela ne tienne, Joe Sacco décide d’y consacrer des mois de travail. Et les quelques lignes vite évacuées de se trans­former en 400 planches pas­sion­nantes. Entêté donc, culotté aussi.

Écrite en juillet 2009, alors qu’États-Unis et Union euro­péenne main­tiennent le blocus de l’islamiste Gaza, la préface met en avant un témoi­gnage : celui d’Abed El Aziz El-​​Rantisi, leader du Hamas. « El-​​Rantisi, âgé de 9 ans à l’époque, nous a confié que son oncle avait été tué ce jour-​​là. “J’entends encore les gémis­se­ments de mon père, je revois les larmes qu’il a versées sur son frère, nous a-​​t-​​il dit. Je n’en ai pas dormi pendant des mois… Cet épisode a laissé dans mon cœur une plaie qui ne pourra jamais cica­triser. Le seul fait de vous raconter cette his­toire me donne envie de pleurer. On n’oublie jamais des actes pareils… [Ils] ont planté la haine au fond de nos cœurs”. » El-​​Rantisi est mort à Gaza en avril 2004, victime d’un assas­sinat ciblé.

Sacco n’occulte rien. Quand il dessine Gaza, elle se tient devant nous, sur­peuplée, laide, pauvre. On en sent presque l’odeur, cette odeur de la Bande, des égouts à ciel ouvert. Quand il dessine les Pales­ti­niens, il n’omet pas les yeux haineux, les cris de rage, les larmes aux pau­pières. Ni même sa propre exas­pé­ration. Car le jour­na­liste se heurte à des témoins récal­ci­trants, que tout le talent d’Abed, tra­ducteur et ami, échoue parfois à se concilier. Grand-​​mère à la mémoire défaillante qui emmêle ses morts – il y en a tant eu en quelques décennies. Vieux fed­dayin redou­table qui tourne autour du pot, d’escarmouches en opé­ra­tions, mène la danse, conscient d’être le seul à pos­séder cer­taines infor­ma­tions, sou­cieux de son ano­nymat. Sacco se met en scène, se montre pris au piège des digres­sions, et en use parfois pour ficeler son récit. Face aux ques­tions sur 1956, l’oncle d’Abed s’agace : « Et 1967 ? Et Sabra et Chatila ? Et le Congrès sio­niste de Bâle en 1897 ? Et 1948 ? » « D’accord, d’accord ! Je finis par me rendre…

Et comme il faut bien com­mencer quelque part », admet en voix off Joe Sacco, le récit montre l’arrivée des réfugiés pales­ti­niens dans la zone quasi déser­tique de Gaza. Toutes les strates du passé, toutes les nuances du présent, se lient peu à peu. La cohé­rence ne perd rien, elle y gagne au contraire en dévoilant les nœuds, les filia­tions. Deux por­traits d’homme se suivent dans une planche. Très âgé, portant turban, le vieux fut un fed­dayin de la pre­mière heure, gué­rillero en 1948, mili­taire sous com­man­dement égyptien, per­sonnage inquiétant à la tête de gars mi-​​résistants mi-​​bandits. Épuisé, la qua­ran­taine, Khaled est un « mutarad », un recherché, en planque per­pé­tuelle, militant armé du Fatah pendant la pre­mière Intifada. Le premier est un témoin de 1956, le second a été ren­contré par hasard au cours de l’enquête, les deux seront per­son­nages récur­rents. Mais tous, même croisés au détour d’une case, auront leur mot à dire. C’est Abed et son ami Hani qui ont été blessés par balles, ado­les­cents lors de la pre­mière Intifada. Ce sont les cinq enfants à la maison tout juste rasée qui por­taient déjà les cica­trices de la seconde Intifada. À Gaza, tous ont leurs plaies. Aucun n’a le « luxe », selon le mot de Sacco, de les panser avant qu’une autre ne s’ouvre.

Les mas­sacres de 1956 ne sont qu’une de ces plaies parmi des cen­taines ­d’autres. L’enquête de Joe Sacco ne le cache pas, mais sa quête n’en est pas pour autant déri­soire. Au contraire. Recueillir des dizaines de témoi­gnages, les orga­niser, les recouper, écarter les moins sûrs, ne rien cacher des inco­hé­rences, recons­tituer en conversant entre amis, à coup de thé et de gâteaux au miel, le lent dérou­lement d’un mas­sacre… Tout ce travail minu­tieux met au jour une mémoire à vif, bou­le­ver­sante, et une vérité.

Les visages et les noms des témoins, les sou­venirs des­sinés par Sacco s’arment contre les notes de l’histoire, contre le ­simple constat de l’ONU : « Des désac­cords existent quant au décompte des vic­times et à la cause de leur mort. » Plus de 400 ont crevé pour une telle épitaphe, et combien d’autres res­teront ense­velis. C’est cet enquêteur poin­tilleux, recoupant ses sources, bous­culant parfois ses inter­lo­cu­teurs, qui ins­talle la confiance. C’est lui aussi qui, pourtant, doute. Joe Sacco se dessine en un face-​​à-​​face : les traits tirés, il scrute Abu Junish, un grand-​​père que son petit-​​fils interroge. Le pire sou­venir de cette journée ? Pas un coup, pas un mort, non, une émotion. « La peur, répète le vieillard. La peur. » Entre le jour­na­liste et le sur­vivant, un court texte : « Soudain, j’ai eu honte de moi, honte d’être passé à côté de quelque chose en recueillant mes preuves ; en les démêlant, les dis­sé­quant, les indexant pour les classer dans les tableaux. » De la honte alors res­sentie est née une bande des­sinée qui entiè­rement l’annihile.

"Gaza 1956, en marge de l’histoire", Joe Sacco, traduit de l’anglais par Sidonie Van der Dries, Futu­ro­polis, 400 p., 27 euros

6 ans de travail, plus de 400 pages, pour mettre au jour un mas­sacre per­pétré par l’armée israé­lienne sur la popu­lation de Gaza, en 1956, et que l’Histoire a tout fait pour oublier. Hau­tement considéré par ses pairs auteurs, les médias et ses lec­teurs du monde entier, Sacco poursuit son enga­gement sincère, cou­rageux, âpre, rigoureux et nécessaire.

C’est lors d’un reportage pour le magazine « Harper’s » en 2001, que Joe Sacco se remémore une brève citation, une note de bas de page, lue dans un rapport de l’ONU. Elle parlait d’un mas­sacre de près de 275 civils, per­pétré par l’armée israé­lienne à Khan Younis et d’une dizaine d¹autres à Rafah, ville voisine, en 1956.

Dif­ficile à croire, alors entre novembre 2002 et mai 2003, le des­si­nateur reporter se rend à trois reprises sur le terrain, afin d’établir la véracité de cette tra­gédie et embarque le lecteur à la recherche de traces du massacre.