Football : "Match historique" en Palestine

Benjamin Barthe, dimanche 26 octobre 2008

Dimanche 26 octobre, l’équipe nationale de football pales­ti­nienne ren­contre, en match amical, son homo­logue jor­da­nienne au stade de Ram, une ban­lieue de Jérusalem.

"Un match his­to­rique." Le slogan tapisse depuis une semaine les murs des villes de Cis­jor­danie et les pages des journaux Al-​​Qods et Al-​​Ayam. Dimanche 26 octobre, l’équipe nationale de football pales­ti­nienne ren­contre, en match amical, son homo­logue jor­da­nienne au stade de Ram, une ban­lieue de Jéru­salem. Vu de l’étranger, une telle affiche, entre deux sélec­tions qui émargent au 180e et au 112e rang du clas­sement de la FIFA (Fédé­ration inter­na­tionale de football asso­ciation), pourrait sembler anec­do­tique. Mais dans les ter­ri­toires occupés, sevrés d’événements fédé­ra­teurs depuis des années, les deux mi-​​temps pro­mettent de se trans­former en une gigan­tesque ker­messe natio­na­liste. "C’est le premier match inter­na­tional que la Palestine va pouvoir jouer à domicile, en face de son public, et qui plus est, à Jéru­salem !", s’enthousiasme Izzat Hamzeh, l’entraîneur de l’équipe.

De fait, hormis une pré­cé­dente ren­contre contre la Jor­danie, en 1997, dis­putée dans le stade de Jéricho, mais absente des tablettes de la FIFA car, à cette date, la Fédé­ration pales­ti­nienne n’en faisait pas partie, le "onze" pales­tinien a tou­jours évolué à l’étranger. Cette expa­triation forcée tenait à l’absence d’infrastructures aux normes inter­na­tio­nales dans les ter­ri­toires occupés, à la situation sécu­ri­taire volatile et surtout à la dif­fi­culté - bou­clage israélien oblige - de réunir les joueurs ori­gi­naires de Gaza et de Cis­jor­danie sur une même pelouse palestinienne.

"Pour les qua­li­fi­ca­tions au Mondial 2006, l’équipe s’entraînait à Ismaïlia, en Egypte, et jouait ses matches "à domicile" dans le stade de Doha, au Qatar, raconte Izzat Hamzeh. Afin de pallier l’absence de cer­tains joueurs, interdits de sortie par les Israé­liens, on a même sélec­tionné des joueurs chi­liens d’origine pales­ti­nienne", se souvient-​​il. Avec la réno­vation du stade de Ram, l’accalmie en vigueur dans les ter­ri­toires occupés et l’énergie de Jibril Rajoub, le nouveau patron de la "Fédé" pales­ti­nienne, l’avenir se dégage enfin [1]. Pour marquer les retrou­vailles de l’équipe nationale et de ses sup­por­teurs, Joseph Blatter, le pré­sident de la FIFA, sera dans les tri­bunes, accom­pagné du pré­sident pales­tinien Mahmoud Abbas. "Nous voulons ouvrir une nou­velle page, prouver au monde entier que notre équipe existe et que la Palestine n’est pas seulement synonyme de vio­lences", dit Rami Rabi, défenseur latéral de l’équipe.

Cette renais­sance annoncée vient après plu­sieurs décennies d’une his­toire mou­ve­mentée. Offi­ciel­lement, la sélection pales­ti­nienne a vu le jour en 1934, à l’occasion d’un match contre l’Egypte, au Caire, comptant pour les qua­li­fi­ca­tions de la Coupe du monde prévue cette même année à Rome. Sous l’influence des occu­pants bri­tan­niques, le ballon rond avait fait de nom­breux adeptes en Terre sainte. Futur chef de la délé­gation pales­ti­nienne à la confé­rence de paix de Madrid, en 1991, Haïdar Abdel Shafi, décédé en 2007, fut l’un des meilleurs joueurs de l’époque. Mais ce 16 mars 1934, l’équipe qui se fait étriller 7-​​1 par les Egyp­tiens est com­posée exclu­si­vement de foot­bal­leurs juifs, et la musique jouée en ouverture est l’Hatikva, l’hymne officiel du mou­vement sio­niste. Aucun joueur arabe ne par­ti­cipera aux quatre autres matches joués par la sélection pales­ti­nienne avant la guerre de 1948-​​1949 et la création de l’Etat d’Israël.

Et pour cause : la Palestine Football Asso­ciation (PFA), créée en 1928 et adoubée l’année sui­vante par la FIFA, ne comptait que des juifs dans son conseil d’administration. Comment expliquer que les ins­tances diri­geantes du foot aient donné leur aval à une orga­ni­sation aussi peu repré­sen­tative, à une l’époque où les juifs ne repré­sen­taient qu’une faible minorité de la popu­lation du mandat bri­tan­nique ? D’après la Soccer Sta­tistics Foun­dation, une base d’archives élec­tro­niques sur le football, cette situation serait le produit d’un vul­gaire tour de passe-​​passe. A l’occasion de leur audition par la FIFA, les res­pon­sables de la PFA auraient recruté un repré­sentant arabe, qui, sitôt la ren­contre ter­minée, dis­parut du conseil d’administration.

Les véri­tables débuts de l’équipe pales­ti­nienne de football datent d’un match contre la Syrie, à Damas, en 1946. Suivent cin­quante années de tri­bu­la­tions, indexées sur l’histoire du mou­vement national pales­tinien. Des sélec­tions, com­posées de réfugiés et patronnées par l’OLP, se pro­duisent sur divers ter­rains arabes. Une nou­velle fédé­ration en exil est formée en 1962. C’est fina­lement en octobre 1993, dans la foulée de la poignée de main Rabin-​​Arafat sur la pelouse de la Maison Blanche, que la Palestine par­vient pour la pre­mière fois à jouer sur son sol. Un match plein d’émotions, sur un terrain de fortune de Jéricho, l’oppose aux anciennes stars de l’équipe tri­colore - Platini, Giresse, Tigana - réunis au sein du Variétés Club de France.

En 1998, la Palestine fait enfin son entrée dans la FIFA. Un rang qu’elle honore l’année sui­vante avec une médaille de bronze inat­tendue aux Jeux pan­arabes de Jor­danie. Mais les ennuis reprennent avec le début de l’Intifada en 2000. Otage des res­tric­tions israé­liennes, à court d’argent, l’équipe épuise dix entraî­neurs en huit ans. Sa der­nière vic­toire remonte au mois d’avril 2006 (40 contre le Cam­bodge). La sélection atteint son meilleur clas­sement FIFA : 115e. Depuis le début de l’année, l’équipe n’a joué que deux fois. Du coup, les pro­nostics pour le match de dimanche sont pru­dents. D’autant que six des habitués de l’équipe, dont le capi­taine Saëb Jendeya, sont bloqués à Gaza. "Un match nul, ce serait bien", dit le coach Izzat Hamzeh, avant d’ajouter : "Le résultat ne compte pas. C’est l’événement qui importe…" [2]

[1] voir encore Benjamin Barthe :

Jibril Rajoub, de la lutte antiterroriste au ballon rond

Le football pales­tinien doit sa renais­sance à l’ancien "shérif" de la Cis­jor­danie : carrure de démé­nageur, regard ombrageux et voix rauque de "parrain", Jibril Rajoub, qui fut le chef de la Sécurité pré­ventive, est désormais le patron de la Fédé­ration pales­ti­nienne de ballon rond.

Pour ce cin­quan­te­naire mous­tachu, qui dirigea les opé­ra­tions anti­ter­ro­ristes de l’Autorité pales­ti­nienne et s’imposa comme "l’homme fort" de la Cis­jor­danie, la recon­version est inat­tendue. Déchu de son poste par Yasser Arafat en 2002, le bri­gadier général Rajoub était remonté en grade après l’élection à la pré­si­dence de Mahmoud Abbas, qui l’avait nommé chef du Conseil de sécurité nationale. Sans attri­bu­tions depuis sa défaite aux élec­tions légis­la­tives de 2006, il gardait au sein du Fatah une aura de leader intran­si­geant et efficace, si bien qu’après le coup de force de juin 2007 qui permit au Hamas de prendre le contrôle de la bande de Gaza, son nom avait circulé pour réformer les ser­vices de sécurité. "Je ne cours pas après les postes, maugrée-​​​​t-​​​​il, assis dans un canapé de cuir noir, au qua­trième étage de l’immeuble de la Fédé­ration. J’ai dit au pré­sident que j’étais prêt à rem­piler à la condition que les res­pon­sables de la débâcle de Gaza soient jugés et empri­sonnés. Je lui ai laissé mon numéro de por­table mais il ne m’a jamais téléphoné."

Appelé au mois de mai à prendre la direction de la fédé­ration de football, "Abou Rami" s’est mis au travail en "bon soldat", à l’image du premier ministre, Salam Fayyad, dont il admire le volon­ta­risme. Son prin­cipal succès est la relance du cham­pionnat, paralysé depuis l’an 2000 par les check-​​​​points israé­liens. Fort de ses anciens contacts au sein des ser­vices de sécurité israé­liens, il a obtenu que les clubs pales­ti­niens cir­culent librement ou presque en Cisjordanie.

Décidé à hausser le niveau de jeu, il a imposé la création d’une seconde division, obli­geant les villes qui dis­po­saient d’autant d’équipes que de fac­tions poli­tiques à les fusionner pour se main­tenir dans l’élite. Dans la foulée, il a décroché quelques sponsors privés et convaincu la chaîne satellite saoudienne ART de retrans­mettre une poignée de matches par semaine. Dimanche, autre accom­plis­sement, un cham­pionnat féminin sera inauguré.

Cet acti­visme ne l’empêche pas de conserver un oeil acéré sur la poli­tique pales­ti­nienne. Il se dit opti­miste quant au pro­cessus de récon­ci­liation avec le Hamas par­rainé par l’Egypte. "Parmi les pays arabes et les partis pales­ti­niens, il y a un consensus pour résoudre la crise. Et puis surtout, les rats ont quitté le navire", dit-​​​​il, dans une allusion à peine voilée à Mohamed Dahlan, un haut diri­geant du Fatah dont les com­bines poli­tiques ont pré­cipité la chute de Gaza. En revanche, le pro­cessus de paix en cours le désespère : "Les Israé­liens conti­nuent à nous traiter comme des esclaves. Tant qu’ils ne com­pren­dront pas que l’acte de nais­sance de leur Etat est non pas la Torah, mais la réso­lution des Nations unies de 1947, et que celle-​​​​ci impose la création d’un Etat pales­tinien à ses côtés, il n’y aura pas d’espoir." Faute d’horizon poli­tique, c’est dans le sport que Jibril Rajoub tente une percée.

http://​www​.lemonde​.fr/​p​r​o​c​h​e​-​o​r​i​e​n​t​/​a​r​t​i​c​l​e​/​2008​/​​10​/​​25​/​​j​i​b​r​i​l​-​​​r​a​j​o​u​b​-​​​d​e​-​​​l​a​-​​​l​u​t​t​e​-​​​a​n​t​i​t​e​r​r​o​r​i​s​t​e​-​​​a​u​-​​​b​a​l​l​o​n​-​​​r​o​n​d​_​​1111024​_​​3218​.html

[2] voir aussi Catherine Monnet sur RFI :

Match Palestine-​​​​Jordanie : entre politique et sport

Quand des mil­liers de Pales­ti­niens se ras­semblent dans un stade, c’est souvent parce qu’ils mani­festent contre Israël. Mais aujourd’hui, c’est pour sou­tenir leur équipe nationale de football qui joue son premier match à domicile face à la Jor­danie, à l’occasion de l’inaguration du premier stade pales­tinien aux normes inter­na­tio­nales. Une ren­contre amicale hau­tement sym­bo­lique pour les Palestiniens.

Avec appli­cation et sérieux, les joueurs de l’équipe nationale pales­ti­nienne s’échauffent comme n’importe quelle équipe. Cela n’a pourtant pas été simple de les réunir sur la pelouse syn­thé­tique toute neuve du stade de al-​​​​Ram, près de Jéru­salem. Les joueurs ori­gi­naires de Gaza viennent seulement d’être auto­risés à sortir et encore tous ne sont pas là.

Le capi­taine de l’équipe n’est pas avec nous regrette Rami, un des arrière-​​​​gauche de l’équipe, car les Israé­liens ne l’ont pas autorisé à sortir de la Bande de Gaza. « On devra jouer sans lui, explique-​​​​t-​​​​il, mais chaque moment de ce match mon­trera que nous existons en tant que nation, que nous sommes sous occu­pation mais que nous arrivons à vivre ».

Cette ren­contre amicale entre la Palestine et la Jor­danie est davantage un événement poli­tique que sportif. Jibril Rajoub, l’ancien homme fort de la très redoutée Sécurité pré­ventive, qui dirige aujourd’hui la Fédé­ration pales­ti­nienne de football en convient : « J’espère que le fait d’organiser un tel match, un tel ras­sem­blement est un message très clair pour tout le monde qui montre que le peuple pales­tinien mérite son indé­pen­dance, sa liberté, le droit à l’autodétermination et qu’il peut créer un état indé­pendant démocratique Palestinien ».

La Palestine a déjà son équipe nationale et son stade inter­na­tional avant même d’avoir son Etat. Cela suffit pour faire de ce match un moment historique. http://​www​.rfi​.fr/​a​c​t​u​f​r​/​a​r​t​i​c​l​e​s​/​106​/​​a​r​t​i​c​l​e​_​​73984.asp