Film : Atash (« Soif »)

Antonia Naïm - Pour La Palestine n°42, mercredi 6 octobre 2004

Un film de Tewfiq Abu Wael Abu Shukri et sa famille vivent au fond d’une vallée perdue, loin de leur village natal, dans une sorte de no man’s land annexé par Israël. Ils vivent dans une extrême pau­vreté, habitant une construction désaf­fectée - une ancienne colonie ? un ancien check point ?- fabri­quant du charbon de bois tiré des arbres que le père et le fils bra­connent, la peur au ventre, dans un bois protégé.

La femme d’Abu Shukri essaie de pro­téger comme elle peut l’une des ses deux filles, dont on apprend vite qu’elle a été violée. C’est pour échapper au devoir de la tuer, comme le veut la tra­dition, selon laquelle être violée ou être com­plai­sante revient au même, et pour se cacher du déshonneur, que le père avait donc décidé dix ans aupa­ravant d’enterrer sa famille dans ce coin isolé où le drame va enfin se dérouler, comme dans une tra­gédie antique.

Atash est une œuvre très forte, radicale, qui aborde le conflit israélo-​​palestinien et l’occupation par le biais d’une tra­gédie fami­liale, certes, mais en y faisant régu­liè­rement réfé­rence. La nécessité de cana­liser la source voisine jusqu’à leur enclave (cette soif d’eau qui donne le titre au film), la nécessité de la pro­téger ensuite des incur­sions israé­liennes (réelles ou ima­gi­naires, car les images deviennent floues et presque oni­riques), le long chemin que le fils doit faire pour se rendre à l’école, l’obstination à rester dans sa propre terre colo­nisée, coûte que coûte…

Et la tyrannie du père, sorte de padre padrone meurtri par l’injustice, croulant sous le poids d’une tra­dition qu’il essaie de pré­server en empê­chant toute intrusion de la « modernité », sym­bo­lisée ici par une pièce fermée qui abrite une radio, un sofa, un ins­trument de musique et que la mère décide d’ouvrir pour ses enfants pendant une absence du père. La mère, forte et faible en même temps, devient lumi­neuse lorsqu’elle apprend à écrire son nom, aidée par Gamila, la fille « maudite ». Elle qui, anal­phabète, aide son fils à partir à l’école en détournant l’attention du père…

Atash a été réalisé en un mois, avec des acteurs non pro­fes­sionnels, pro­di­gieux, sobres, dans la région de Um El-​​Fahem, ville natale de Tawfik Abu Wael. Et non sans dif­fi­cultés. Trouver l’argent pour le financer a été dif­ficile, a expliqué le cinéaste, comme ce l’est tou­jours pour un Arabe israélien. Fina­lement, grâce au fonds Yhoshua Rabi­no­vitch, au fonds Hubert Bals et à une chaîne de télé­vision, Tawfik Abu Wael, qui avait déjà réalisé des courts métrages et un docu­men­taire remarqué, a pu ter­miner son film. Son pro­ducteur, Avi Klein­berger, avait déjà tra­vaillé avec les cinéastes Costa-​​Gavras et Elia Suleiman.

Les images, d’une beauté froide qui ne laisse pas de place à l’émotion, évoquent le style du cinéma syrien. On pense au magni­fique film de Oussama Mohammed, Sacri­fices, et à la vio­lence explosive de la famille pay­sanne dont il nous avait donné les images. Ici aussi, la cruauté fami­liale puise ses racines dans la société, même si le cinéaste se défend d’avoir voulu faire un film « poli­tique ». « Il n’y a pas de film qui ne soit pas poli­tique, mais ce sont les rela­tions entre les êtres humains qui m’intéressent. Je n’ai pas voulu uti­liser le conflit pour faire un film, j’ai fait un film sur des êtres humains. Les rela­tions entre les êtres humains sont poli­tiques. C’est là que je situe mon enjeu poli­tique. Le conflit est présent entre les per­son­nages, dans leur âme, dans la com­plexité de leurs rela­tions, dans leur conscience. J’ai situé mon film dans une vallée près du village où j’habite, Um El-​​Fahem. Un village où l’Israélien est un étranger. Pour nous, l’Israélien, c’est l’Etat, c’est le patron pour qui on tra­vaille, l’université dans laquelle on étudie. Dans Atash, j’ai repré­senté le monde d’où je viens [1]. » Pas de happy end, pas de héros dans cette œuvre qui ne fait aucune concession. La vie est souf­france, l’avenir est sombre. Mais reste la soif de vie…

[1] Interview d’Ahmed Atef in Al-​​​​Ahram Hebdo, mai 2004.