Extrême, plus extrême, le plus extrême

Comme chacun sait, Israël est un “État juif et démocratique”. C’est son appellation officielle. Bien...

Uri Avnery, mardi 26 janvier 2016

POUR CE QUI EST du qualificatif "juif", il s’agit d’une nouvelle sorte de judéïté, une mutation.

Depuis quelque 2000 ans, les Juifs étaient connus pour être sages, intelligents, pacifiques, humains, progressistes, libéraux et même socialistes.

Aujourd’hui, lorsque vous entendez ces qualificatifs, l’État d’Israël n’est pas le premier nom qui vous vient à l’esprit. Il s’en faut de beaucoup.

Quant à “démocratique”, cela a été plus ou moins vrai de la fondation de l’État en 1948 jusqu’à la guerre des six jours de 1967, lorsque malheureusement Israël conquit la Cisjordanie, la bande de Gaza, Jérusalem Est et le Golan. Et, bien sûr, la péninsule du Sinaï rendue plus tard à l’Égypte.

(Je dis “plus ou moins” démocratique, parce qu’il n’existe aucun État complètement démocratique dans le monde.)

Depuis 1967, Israël est une création hybride – semi-démocratique, semi-dictatoriale. Comme un œuf qui serait à moitié frais, à moitié pourri.

Les territoires occupés, il faut le rappeler, sont au moins de trois catégories différentes :

a) Jérusalem Est, annexée par Israël en 1967 et qui fait actuellement partie de la ville capitale d’Israël. Ses habitants palestiniens n’ont pas été admis ou appelés à devenir citoyens israéliens. Ce sont de simples “résidents”, dépourvus de toute citoyenneté.

b) Les Hauteurs du Golan, faisant antérieurement partie de la Syrie, qui furent annexées par Israël. Le petit nombre d’habitants arabes-druzes qui sont toujours là sont citoyens d’Israël contre leur gré.

c) La bande de Gaza qui est complètement coupée du monde par Israël et l’Égypte, agissant de connivence. La marine israélienne la coupe côté mer. Le minimum dont les habitants ont besoin pour survivre est autorisé à venir par Israël. Ariel Sharon a retiré les quelques colonies juives de cette zone qui n’est pas revendiquée par Israël. Il y a là trop d’Arabes.

d) La Cisjordanie que le gouvernement israélien et les Israéliens de droite appellent des noms bibliques de “Judée et Samarie”, où demeurent la plus grande partie du peuple palestinien, probablement quelque 3,5 millions. C’est là que se déroule la principale bataille.

DÈS LE premier jour de l’occupation de 1967, les Israéliens de droite ont eu l’intention d’annexer la Cisjordanie à Israël. Avec le slogan “tout l’Eretz Israël” ils lancèrent une campagne pour l’annexion de la totalité du territoire, en expulsant la population palestinienne et en y établissant autant de colonies juives que possible.

Les extrémistes n’ont jamais caché leur intention de “nettoyer” cette terre de non-juifs pour y installer un Grand Israël de la Méditerranée au Jourdain.

C’est un objectif très difficile à atteindre. En 1948, au cours de ce que l’on a appelé notre “Guerre d’indépendance”, Israël conquit un territoire bien plus étendu que celui que lui avaient attribué les Nations unies, mais fut pardonné. La moitié de la population palestinienne du pays fut expulsée quand elle n’avait pas prit la fuite. Le fait accompli fut plus ou moins accepté par le monde parce qu’il avait été obtenu par des moyens militaires dans une guerre déclenchée par la partie arabe, et parce que cela survenait peu après l’Holocauste.

En 1967, la situation était tout à fait différente. Les causes de la nouvelle guerre étaient l’objet de contestations, David s’était transformé en Goliath, on était en pleine Guerre Froide mondiale. Les conquêtes d’Israël ne furent pas reconnues, même par son protecteur, les États-Unis.

En dépit de plusieurs nouvelles guerres israélo-arabes, de la fin de la Guerre Froide et de bien d’autres changements, cette situation n’a pas changé.

Israël se qualifie toujours d’“État juif et démocratique”. La population du “Grand Israël” est actuellement moitié juive et moitié arabe, avec la proportion des Arabes en progrès. Israël proprement dit est encore plus ou moins démocratique. Dans les territoires palestiniens occupés, un “gouvernement militaire” dictatorial est aux affaires, avec des centaines de milliers de colons juifs qui tentent d’expulser la population arabe palestinienne par tous les moyens possibles, y compris l’acquisition frauduleuse de terres et le terrorisme (qualifié de “représailles”)

En Israël même, le gouvernement appartient à l’extrême droite, avec quelques éléments que l’on qualifierait de “fascistes” partout ailleurs. Le centre et la gauche sont impuissants. La seule véritable lutte politique se déroule entre la droite radicale et une extrême droite encore plus radicale.

CETTE SEMAINE, une furieuse bataille a éclaté entre Benjamin Nétanyahou, son ministre de la Défense, Bogie Ya’alon, tous deux du Likoud, et le ministre de l’Éducation, Naftali Bennett, le leader du Foyer Juif. Bennett, homme de droite terriblement ambitieux, ne fait pas mystère de son intention de prendre la place de Nétanyahou dès que possible.

Le type de langage utilisé par les deux partis serait considéré comme extrême même entre la coalition et l’opposition. Entre partenaires de la coalition gouvernementale il est, pour le dire gentiment, plutôt inhabituel, même en Israël.

En comparaison, le langage du leader de l’opposition, Yitzhak Herzog, est pratiquement poli.

Bennet a déclaré que Nétanyahou et Ya’alon colportent de vieilles idées obsolètes et qu’ils souffrent de “paralysie mentale”, aggravant ainsi la situation déjà fragile d’Israël dans le monde. Nétanyahou et Ya’alon, anciens membre de Kibboutz et chef d’état-major de l’armée, ont accusé Bennet de vol. D’après eux, à chaque fois qu’une bonne idée est émise au Conseil des ministres, Bennett sort précipitamment de la pièce et la proclame comme si elle venait de lui. Ya’alon a qualifié Bennett de “puéril” et d’“irresponsable”.

Qui a raison ? Malheureusement, tous.

Entre les deux se tient (ou plutôt siège) l’actuel chef d’état-major de l’armée, Gadi Eizenkot, fils d’immigrants du Maroc malgré son nom à consonance germanique. En Israël, assez curieusement, les chefs de l’armée sont en général plus modérés que les hommes politiques.

Le général a proposé d’améliorer les conditions de la population arabe des territoires occupés, en permettant par exemple à la population de Gaza de construire un port et d’entrer en relation avec l’ensemble du monde. Étonnant.

TOUT CELA s’est produit à une conférence de soi-disant experts en sécurité où chacun avait la possibilité de s’exprimer.

Les leaders des partis de l’opposition y participaient également. Yitzhak Herzog du parti travailliste, Yair Lapid du parti centriste “Il y a un avenir” et d’autres purent s’exprimer, mais leurs interventions furent si ennuyeuses qu’elles ne furent rapportées que par souci d’objectivité. Ils prenaient des idées de ci de là qu’ils appelaient “mon projet” – la paix, si mentionnée, étant reportée à un avenir très, très éloigné.

La paix, peut-on en conclure, est une belle chose, la matière dont sont faits les rêves. Ce n’est pas l’affaire d’hommes politiques sérieux.

Ce qui reste c’est une lutte virulente entre l’extrême droite et la droite encore plus extrême.

Bennet, ancien entrepreneur high-tech, porte une kippa sur son crane chauve (franchement, je me demande toujours ce qui la tient en place, peut-être la seule force de la volonté). Il ne fait pas mystère de sa conviction qu’il lui faut remplacer l’immobiliste Nétanyahou le plus tôt possible, dans l’intérêt de la nation.

Bennett accusa l’incompétente direction politique de négliger nos courageux soldats et leurs commandants – accusation tirée directement de Mein Kampf, qui est sur le point de paraître en hébreu.

Le seul successeur à Nétanyahou possible au Likoud est Ya’alon, homme dépourvu de tout charisme et de tout talent politique. Cependant, pour réussir, Bennett et son Foyer Juif doivent dépasser le Likoud dans les urnes – chose très difficile à réaliser. C’est là que la kippa intervient – Une intervention divine peut-être.

À propos d’intervention divine : la semaine dernière la ministre des Affaires étrangères suédoise, Margot Wallstrom, a critiqué le système juridique d’Israël pour le fait qu’il applique des lois différentes aux Juifs et aux Arabes. Nétanyahou a réagi vivement, et voilà que – par pur hasard, quelques jours plus tard la presse suédoise était pleine d’histoires sur la corruption de Wallstrom, qui avait payé pour son appartement de fonction un loyer moins élevé que ce qu’elle aurait dû.

TOUT CELA pourrait être drôle s’il ne s’agissait pas de l’avenir d’Israël.

Paix est un gros mot. La fin de l’occupation n’est pas en vue. Le Parti Uni (arabe) n’apparaît même pas dans le tableau. Il en va de même (presque) pour le meretz.

À gauche, désespoir est synonyme de paresse. Il y a un timide débat sur l’idée que seul le monde extérieur peut nous sauver de nous-mêmes. C’est ce que propage actuellement l’honorable ancien directeur général de notre ministère des Affaires étrangères, Alan Lyel, une très courageuse ex-personnalité officielle. Je n’y crois pas. L’idée de courir après les goys pour sauver les Juifs d’eux-mêmes n’est pas du genre à obtenir une large popularité.

Bennett a raison sur un point : l’immobilisme, tant mental que pratique, n’est pas une solution. Les choses doivent changer de nouveau. J’ai l’ardent espoir de voir la nouvelle génération donner naissance à des forces nouvelles et à des idées nouvelles qui vont écarter Nétanyahou, Bennett et les gens de cet acabit.

Pour ce qui est de notre démocratie tant glorifiée : il se révèle qu’un groupe financé par le gouvernement rémunère depuis des années un détective privé dont la mission est de fouiller les poubelles des militants de la paix pour obtenir des informations sur les associations et les organisations de droits humains et de paix.

(Heureusement, je détruis tout.)


Uri Avnery, journaliste israélien et militant de paix d’origine allemande émigré en Palestine en 1933 à l’âge de 10 ans, écrit chaque semaine à l’intention d’abord de ses compatriotes, un article qui lui est inspiré par la situation politique de son pays ou en lien avec lui. Ces articles, écrits en hébreu et en anglais sont publiés sur le site de Gush Shalom, mouvement de paix israélien dont il est l’un des fondateurs. À partir de son expérience et avec son regard, Uri Avnery raconte et commente. Depuis 2004, l’AFPS réalise et publie la traduction en français de cette chronique, excepté les rares articles qui n’ont aucun lien avec la Palestine. Retrouvez l’ensemble des articles d’Uri Avnery sur le site de l’AFPS : http://www.france-palestine.org/+Uri-Avnery+