Exercice d’évitement

Uri Avnery, jeudi 17 mai 2007

C’est une carac­té­ris­tique des Israé­liens (et peut-​​être de tous les peuples) : ils font tout pour éviter de dis­cuter de la vraie maladie et se concentrent sur des symp­tômes secon­daires, quel­quefois insignifiants.

J’AI PAR­TICIPÉ à de nom­breuses mani­fes­ta­tions sur la Place Rabin à Tel-​​Aviv, même à l’époque où elle s’appelait encore la place des Rois d’Israël.

J’étais à la légen­daire « mani­fes­tation des 400.000 » après le mas­sacre de Sabra et Chatila (en fait nous étions environ 200.000, ce qui est déjà un nombre impres­sionnant). J’étais là quand Yitzhak Rabin a été tué. J’étais là quand des masses de jeunes se sont assis sur le sol en pleurant en silence et en allumant des bougies pour le diri­geant assassiné. (On a dit à l’époque que la jeune géné­ration s’était enfin réveillée. Mais la jeune géné­ration a séché ses larmes et a pour­suivi son chemin en suivant ce que disait la télé­vision). J’étais là quand 100.000 per­sonnes ont déferlé vers la place tout-​​à-​​fait spon­ta­nément et ont explosé de joie après qu’Ehoud Barak eut gagné les élec­tions et délivré Israël du cau­chemar Ben­jamin Neta­nyahou (même si beaucoup d’entre eux l’ont regretté par la suite).

Mais la mani­fes­tation à laquelle j’ai par­ticipé avant-​​hier était dif­fé­rente de toutes les pré­cé­dentes. Il y avait des gens de gauche et de droite, des reli­gieux et des laïques, des orientaux et des ash­ké­nazes, des colons et des mili­tants de la paix, des jeunes (beaucoup de jeunes) et des vieux. A un certain moment j’ai dépassé le député Effi Eitam, que je considère comme le fas­ciste n°1 en Israël, et qui peut très bien me consi­dérer comme le des­tructeur n° 1 d’Israël. Nous nous sommes ignorés, mais nous étions tous les deux là.

C’était un sou­lè­vement de citoyens qui s’étaient ras­semblés pour crier : Y’en a marre de la chutzpa ! Après le fiasco honteux au Liban, les diri­geants auraient dû démis­sionner sur le champ. D’autant plus après le rapport cin­glant de la com­mission Winograd. Comme l’a déclaré l’écrivain Meir Shalev, un des ora­teurs lors du ras­sem­blement : « Mon­sieur Olmert, vous avez dit que vous tra­vaillez pour nous. Vous êtes viré ! »

C’était une démons­tration de force de la démo­cratie israé­lienne. Cent vingt mille citoyens (au moins) s’étaient ras­semblés sur la place pour exprimer leur frus­tration et leur colère. Cer­tains d’entre eux avaient un intérêt par­tisan à faire chuter le gou­ver­nement Olmert, mais la plupart de ceux qui étaient pré­sents étaient tout sim­plement venus pour dire qu’ils en avaient assez.

LA MANI­FES­TATION visait trois per­sonnes : le Premier ministre, le ministre de la Défense et le chef d’état-major au moment de la guerre.

Dan Halutz en a déjà tiré les conclu­sions et a démis­sionné. Certes dans le Livre des Pro­verbes (XXIV, 17), la Bible nous recom­mande : « Ne te réjouis pas quand ton ennemi tombe et ne laisse pas ton cœur se réjouir quand ton ennemi tré­buche » mais, fran­chement, je me permets de me réjouir et cela me fait vraiment chaud au cœur.

L’histoire a com­mencé quand Halutz était com­mandant de l’Aviation. Pour tuer le diri­geant du Hamas Salah She­hadeh, il a donné l’ordre de larguer une bombe d’une tonne sur sa maison, ce qui a également tué 15 civils dont neuf enfants.

Nous lui avons envoyé des lettres ainsi qu’à ses col­lègues, les aver­tissant que nous pour­rions les pour­suivre pour crimes de guerre. Quand on a demandé à Halutz ce qu’il ressent quand il largue une telle bombe, il a répondu qu’il ressent un petit fré­mis­sement dans les ailes. Il a ajouté que nous étions des traîtres et que nous devions être pour­suivis. (La tra­hison est le seul crime punis­sable de la peine de mort dans le droit israélien.)

Quand Halutz a été nommé chef d’état-major, nous avons pro­testé devant le siège du Quartier général. La pro­tes­tation n’était pas seulement motivée par des consi­dé­ra­tions morales, aussi pro­fondes soient-​​elles. Nous avons aussi mis en garde contre le fait de donner le com­man­dement de l’armée à une per­sonne dont le style fan­faron démontre l’imprudence, l’irresponsabilité et le manque de jugement.

Et voilà la com­mission Winograd, qui répète presque les mêmes mots. Mais, entre­temps, 119 soldats israé­liens, qua­rante civils israé­liens et environ mille Libanais ont été tués - parce que la lamen­table direction poli­tique a été hyp­no­tisée par ce cor­nichon volant.

LA FOULE sur la place dirigea sa colère contre Ehoud Olmert, et dans une moindre mesure contre le pathé­tique Amir Peretz. Comme il est d’usage à l’ère de la télé­vision, étant donné que les caméras ne peuvent se foca­liser que sur des visages et non sur des idées, tout est per­son­nalisé. L’ensemble de la pro­tes­tation s’est foca­lisée sur des individus.

Cela était tout à fait jus­tifié. Cet homme, Olmert, s’est avéré être un diri­geant arrogant et imprudent, qui s’est jeté dans une guerre sans aucune connais­sance de la situation au Liban, des capa­cités de l’armée, de la vul­né­ra­bilité de la popu­lation civile d’Israël face aux roquettes. Il n’a envisagé aucune alter­native. Son seul domaine d’expertise réside dans les mani­pu­la­tions poli­ti­ciennes, comme il le prouve encore aujourd’hui.

De quoi Olmert est-​​il accusé ? D’avoir décidé de lancer une guerre sans réfléchir. Que la guerre n’ait pas eu d’objectifs poli­tiques et mili­taires clai­rement définis. De ne pas avoir mobilisé les réser­vistes à temps et de ne pas s’être assuré que les troupes étaient dûment entraînées et équipées. De ne pas avoir déployé à temps les forces ter­restres. D’avoir décidé au dernier moment une grosse attaque ter­restre, après l’adoption par les Nations unies de la réso­lution de cessez-​​le-​​feu, et ainsi d’avoir sacrifié la vie de 40 soldats supplémentaires.

Toutes ces accu­sa­tions sont justes. Mais elles com­prennent également une grande dose de refus de voir la réalité.

C’est une carac­té­ris­tique des Israé­liens (et peut-​​être de tous les peuples) : ils font tout pour éviter de dis­cuter de la vraie maladie et se concentrent sur des symp­tômes secon­daires, quel­quefois insignifiants.

Après la guerre de 1973, les gens ne se sont pas demandé : Pourquoi Golda Meir n’a-t-elle pas répondu aux offres de paix d’Anouar el Sadate avant la guerre ? Pourquoi avons-​​nous passé, après la guerre de 1967, six longues années en congra­tu­la­tions vic­to­rieuses, en dis­cours vains et en ins­tal­lation de colonies au lieu de saisir une occasion unique de faire la paix ? Pourquoi le navire de l’Etat a-​​t-​​il été dirigé comme la nef des fous ?

Au lieu de poser ces ques­tions, les Israé­liens se sont foca­lisés sur leurs frus­tra­tions, leur colère et leurs pro­tes­ta­tions sur deux ques­tions : Pourquoi les réser­vistes n’ont-ils pas été mobi­lisés ? Pourquoi le matériel (c’est-à-dire les tanks et l’artillerie) n’a-t-il pas été mis en place plus tôt (la veille de la guerre) ? » Ques­tions valables, mais secon­daires. La com­mission Agranat s’était aussi foca­lisée sur ces ques­tions. Les masses ont mani­festé à cause d’elles. Menahem Begin est arrivé au pouvoir en se servant d’elles.

La même chose est arrivée après la pre­mière guerre du Liban. La condam­nation s’est à juste titre foca­lisée sur le mas­sacre de Sabra et Chatila. C’est à cause de lui que la com­mission Kahane a été nommée. C’est à cause de lui que la légen­daire méga mani­fes­tation sur la place des Rois d’Israël a eu lieu. C’est à cause de lui qu’Ariel Sharon a été chassé du ministère de la Défense. Mais la vraie question n’a pas été posée : Pourquoi fina­lement Begin et Sharon ont-​​ils envahi le Liban ? Pourquoi ont-​​ils préféré les hau­teurs du Golan à la paix, comme Moshe Dayan avait aupa­ravant préféré Charm-​​el-​​Cheikh à la paix ? Pourquoi se sont-​​ils lancés dans une aventure qui a duré 18 ans, au prix de la mort de plus d’un millier de soldats israé­liens, une guerre dont le seul résultat durable a été l’arrivée au pouvoir du Hezbollah ?

MAINTENANT, ça recommence

Devrions-​​nous faire tomber Olmert ? Peut-​​être faudrait-​​il rem­placer Olmert par Tzipi Livni ou Shimon Pérès ? (Non, je ne plai­sante pas.) Ou peut-​​être serait-​​il pré­fé­rable d’organiser de nou­velles élec­tions, même si Neta­nyahou peut les gagner ? Le Neta­nyahou qui a échoué est-​​il mieux que le Olmert qui a échoué, ou faut-​​il ramener au pouvoir Barak qui a échoué ? Ou peut-​​être après tout devrions-​​nous garder Olmert en espérant qu’il ne lancera plus jamais de guerres sans réfléchir ?

Mais la vraie question n’est pas pourquoi Olmert a lancé la guerre hâti­vement, mais pourquoi il a lancé la guerre tout court.

Toute per­sonne sensée com­prend que le Hez­bollah ne peut être neu­tralisé qu’en faisant la paix avec la Syrie, une paix pour laquelle nous devons rendre les hau­teurs du Golan. Qu’est-ce qui est plus important pour nous : la paix ou le Golan ? Le Golan (et les fermes aban­données de Shebaa) ou la paix avec le Liban ?

Aucun débat sérieux n’a été mené à ce sujet, ni à la Knesset, ni dans les médias, ni dans des dis­cus­sions publiques. Ce n’était pas pour cela que les masses s’étaient ras­sem­blées sur la place. C’est trop com­pliqué. C’est trop un sujet à contro­verses. Cela nécessite de réfléchir cal­mement, de tirer des conclu­sions de ce qui est arrivé. Il est plus facile de crier : « Olmert dehors ! »

Oui, Olmert doit vraiment partir. Nous avons besoin d’une nou­velle direction, une direction qui com­prenne qu’Israël ne connaîtra la tran­quillité que quand nous ferons la paix avec les Pales­ti­niens, même si le prix en est le déman­tè­lement de colonies. Discute-​​t-​​on sérieu­sement de cela ? Cette exi­gence attirerait-​​elle des cen­taines de mil­liers de per­sonnes sur la place ? Bien sûr que non.

Au cours de la mani­fes­tation de jeudi, Meir Shalev a abordé le sujet de l’occupation et des colonies, au plus grand mécon­ten­tement des orga­ni­sa­teurs qui vou­laient pré­server l’unité. Des mani­fes­tants ont pro­testé (alors que d’autres ont applaudi). Après tout, c’est contro­versé. Alors pourquoi en parler en cette occasion de fête ?

Parce que, faute de dis­cussion sur les sujets qui déter­mi­neront notre sort, tout autre chose devient un exercice d’évitement.

DEBOUT SUR la place, entre des hommes à la kippa tri­cotée et des hommes en tee-​​shirts, des femmes ortho­doxes avec de longues manches, et des femmes portant des jeans mou­lants très peu ortho­doxes, je ne pouvais pas m’empêcher d’avoir une pensée amère. Où diable étiez-​​vous quand vos voix auraient pu sauver tant de vies ? Etiez-​​vous en train de saluer en Olmert le héros vengeur, quand il vous lançait dans la guerre ?

Et vous, les jour­na­listes qui, presque tous, avez appelé les gens à venir pro­tester, n’aviez-vous pas appelé avec le même enthou­siasme les gens à aller à la guerre ?

De quoi avons-​​nous besoin main­tenant : de pré­parer la pro­chaine guerre ou d’empêcher la pro­chaine guerre ? De mettre en place un gou­ver­nement qui envahira de nouveau le Liban, et peut-​​être la Syrie aussi, afin de « res­taurer le pouvoir dis­suasif de l’armée », ou un gou­ver­nement qui entamera des négo­cia­tions sérieuses pour par­venir à la paix ?

En mon for inté­rieur, la réponse était quelque chose comme ceci : même si, à pre­mière vue, on ne s’en rend pas compte, notre peuple a déjà par­couru un long chemin - depuis « il n’y a pas de peuple pales­tinien », « le Grand Israël », « Jéru­salem unifiée pour l’éternité » et « nos frères les colons », jusqu’à la recon­nais­sance de la réalité. Et cela en dépit du lavage de cerveau. En dépit du culte du pouvoir. En dépit des angoisses.

Si vous observez les aiguilles d’une horloge, elles ne semblent pas bouger. Mais après avoir détourné les yeux un moment, vous constatez que leur position a vraiment changé.

A la longue, les gens se ras­sem­bleront sur la même place et exi­geront la fin de l’occupation et la paix avec les Pales­ti­niens, les Syriens et les Libanais. La plus grande partie de la foule applaudira et, peut-​​être même, chantera. Amen.