Ex-​​enfant juif caché en Belgique, je n’irai pas à Jérusalem

Marc Abramowicz, lundi 23 avril 2007

Du 14 au 19 avril se tient une confé­rence inter­na­tionale sur les « Enfants cachés en Bel­gique pendant la Shoah » (shoah égale judéocide : déno­mi­nation que je préfère). Objectifs : recon­nais­sance aux Belges qui les ont sauvés, volonté de se retrouver ensemble, com­prendre pourquoi la parole sur ces années de terreur ne s’est tou­jours pas libérée.

Pre­mière question, pre­mière indi­gnation : pourquoi Jéru­salem, pas Bruxelles, Anvers ou tout autre lieu en Bel­gique où nous avons pu échapper à la traque nazie grâce à des sau­veurs belges ? Pourquoi pas dans notre pays où l’extrême droite raciste relève dan­ge­reu­sement la tête et menace à nouveau la démo­cratie ? En plus de nos enfants et petits-​​enfants, n’est-ce pas auprès de nos voisins que notre devoir de trans­mission et de recon­nais­sance doit s’exprimer pour lutter effi­ca­cement contre toute résur­gence des idéo­logies racistes ?

Depuis 2001, début de la 2ème Intifada, la plus san­glante des répres­sions subie par le peuple pales­tinien depuis 1948, je me rends souvent en Palestine occupée et à Jéru­salem : séjours dans le cadre de mis­sions d’observation, de soli­darité et d’action huma­ni­taire envers les enfants palestiniens.

Pour moi qui, sous l’impulsion, entre autre, de ma conception du devoir de mémoire, lutte pour une paix juste pour les deux peuples en conflit, le choix de Jéru­salem et surtout le pro­gramme des inter­ven­tions et des visites lors de cette confé­rence (voir le site : http://www.hiddenchildrenil.com) est un acte de négation d’une réalité ou pire un acte poli­tique sym­bo­lique, qui sous le couvert de moti­va­tions les plus louables, peut être considéré comme une per­version du devoir de mémoire. C’est le rabbin Hillel qui, déjà dans des temps reculés, disait : « Si je ne m’occupe pas de mes pro­blèmes, qui s’en occupera ? Si je ne m’occupe que de mes pro­blèmes, qui suis-​​je ? » Envi­sager le devoir de mémoire à la lumière de ce principe de la morale juive m’amène à condamner une ten­dance générale des com­por­te­ments et atti­tudes de nom­breux juifs, tant en Israël que dans la dia­spora : le repli iden­ti­taire basé sur une cen­tralité sio­niste, c’est-à-dire, s’identifier à Israël et aller jusqu’à traiter d’antisémitisme toute cri­tique envers sa politique.

Dans le contexte actuel où de timides pers­pec­tives - plutôt des fré­mis­se­ments de paix - se des­sinent grâce à l’échec de la guerre du Liban, à la capacité des Pales­ti­niens à mettre sur pied un gou­ver­nement d’union nationale, au plan de paix unanime des pays arabes et surtout au début de courage de l’Europe qui ose se dis­tancer un tant soit peu de la poli­tique agressive amé­ri­caine bushienne, alors que sur le terrain la répression de l’armée israé­lienne et des colons se durcit (tueries récentes à Naplouse, agres­sions des mani­fes­ta­tions paci­fiques au village de Bil’in, rumeurs de pré­pa­ratifs d’une nou­velle invasion de Liban.…), le choix de Jéru­salem est plus que jamais un grave déni de prise en consi­dé­ration de la souf­france pales­ti­nienne. La question du rabbin Hillel : « … Si je ne m’occupe que de mes pro­blèmes, qui suis-​​je ? » est d’autant plus pertinente.

J’aurais accepté d’aller à cette confé­rence, si les orga­ni­sa­teurs ou même quelques par­ti­ci­pants m’avaient invité, moi ou d’autres, comme guide témoin de la situation vécue par les Pales­ti­niens dans la partie arabe de Jéru­salem. Il ne m’aurait suffit que d’une journée pour :
- faire le tour des nom­breuses colonies qui encerclent et s’incrustent autour et dans cette partie de la ville ; qui la pha­go­cytent len­tement mais inexo­ra­blement depuis bientôt 40 ans (juin 1967),
- suivre le mur de sépa­ration construit et en construction, qui divise et ghet­toïse les habi­tants, rend leur vie quo­ti­dienne, fami­liale, pro­fes­sion­nelle, sco­laire, sani­taire, écono­mique très très com­pliquée, et souvent dra­ma­tique,
- ren­contrer des Israé­liens, jeunes, adultes, vieux, luttant sur tous les fronts de la spo­liation et des injus­tices aux côtés des Pales­ti­niens,
- dis­cuter avec des mili­tants paci­fistes pales­ti­niens prônant la résis­tance civile et culturelle.

Etre fidèle à mon devoir de mémoire, c’est retrouver cer­tains sou­venirs de mon enfance pendant la traque, sou­venirs qui peuvent expliquer le type d’actions aux­quelles je par­ticipe en Palestine :
- j’ai été exclu de l’école n° 4 place de Bethléem (à Saint-​​Gilles) en 1941, suite aux pre­mières mesures anti­juives nazies : j’organise une for­mation à l’aide psy­cho­lo­gique d’instituteurs et mères d’élèves et d’enfants à Qal­qilia, pre­mière ville pales­ti­nienne à être com­plè­tement entourée depuis 2003 par le mur et la bar­rière de sécurité israé­liens ; pour moi, comme pour l’ONU d’ailleurs, il s’agit plus d’un mur de spo­liation et d’apartheid que de sécurité ;

- j’ai vécu dans la rue Coen­raets l’arrestation en 1942 par une patrouille alle­mande de celui que nous appe­lions « Tarzan », jeune adulte admiré par les enfants juifs du quartier, il était gentil et surtout très fort ; paniqué, je voulais atteindre la son­nette, trop haute, du couple qui me cachait, j’ai fait pipi dans ma culotte : les enfants pales­ti­niens souffrent de plus en plus d’énurésies noc­turnes et diurnes, pro­vo­quées parfois rien que par le bruit d’explosion d’un moteur ;

- j’ai reconnu mon regard apeuré quand j’étais séparé de ma mère pendant la guerre, dans les yeux d’un enfant pales­tinien collé à sa mère après que nous les avions aidés à passer le Mur à Abou Diss (à l’époque, le Mur ne mesurait que 2 mètres et quelques, à présent plus de 8 !).

Je laisse, pour ter­miner cet article, ce cri d’indignation, la parole à Mon­sieur Shaul Harel, MD pré­sident de la Confé­rence, parole qui illustre clai­rement la non prise en consi­dé­ration d’une souf­france actuelle d’un peuple dont le seul tort est avant tout de refuser de payer, en perdant son sol, pour un crime commis contre un autre peuple il y a plus de soixante ans : « Nous faisons cette confé­rence pour nous rap­peler qu’il nous est interdit de revivre la Shoah. Pourtant il y a bien peu long­temps, des enfants se sont cachés en Israël dans des refuges situés dans des régions bom­bardées, bien qu’aujourd’hui, pas comme avant, nous pouvons nous valoir de nos forces et ne pas rester impotents. »