Être artiste en Palestine

Magali Lesauvage, mercredi 20 janvier 2010

Créer en état d’urgence, dénoncer le réel tout en gardant la tête froide, sol­li­citer l’empathie du spec­tateur tout en restant fidèle à « l’acte esthé­tique » : être un artiste pales­tinien, aujourd’hui, implique-​​t-​​il néces­sai­rement de faire de « l’art politique » ?

L’exposition Palestine : la création dans tous ses états, à l’Institut du monde arabe, répond à cette question par l’affirmative. Car même si, comme Kamal Boullata, né à Jéru­salem en 1942, on peint des motifs abs­traits sur de grandes toiles de soie, c’est un acte de résis­tance en lui-​​même, dans le sens où il s’inspire de l’esthétique de l’écriture cou­fique géo­mé­trique, l’un des pre­miers styles cal­li­gra­phiques de la langue arabe. Il n’est pas d’art neutre en temps de guerre, malgré ce qu’explique magni­fi­quement le poète Mahmoud Darwich dans un entretien paru dans Mou­vement, deux mois après sa mort en 2008 : « Ma terre est sous occu­pation, je ne veux pas que ma langue et mon ima­gi­naire le soient aussi ».

Mémoires

Toute une géné­ration d’artistes pales­ti­niens tren­te­naires, vivant ou non en Palestine, fait surface actuel­lement, notamment à l’occasion de Bien­nales et d’expositions col­lec­tives. L’artiste liba­naise d’origine pales­ti­nienne Mona Hatoum, qui vit à Londres depuis 1975, a tracé la voie depuis une tren­taine d’années. Ses œuvres, d’une grande effi­cacité visuelle, ne se dépar­tissent jamais d’une dimension poli­tique, comme son Jardin sus­pendu, mur de sacs de jute remplis de terre semée d’herbe, qui, au fil du temps, de bar­ricade devient paroi végétale.

Pour Emily Jacir, artiste tra­vaillant entre New York et Ramallah, l’art est même « une question de survie ». Une de ses œuvres les plus connues, inti­tulée Memorial to 418 Pales­tinian Vil­lages Which Were Des­troyed, Depo­pu­lated and Occupied by Israel in 1948, est une tente de réfugiés sur laquelle des volon­taires ont été invités dans son atelier new-​​yorkais à broder les noms de vil­lages pales­ti­niens détruits par Israël. Lieu de mémoire tran­si­toire pour un peuple forcé au nomadisme.

L’une des autres œuvres majeures de l’artiste fut exposée à la Biennale de Venise en 2007, et lui valut le Lion d’Or de l’artiste de moins de 40 ans. Material for a film est le fruit d’une véri­table enquête autour de l’assassinat par les ser­vices secrets israé­liens de Wael Zuaiter, intel­lectuel et repré­sentant de l’OLP, en 1972. La démarche d’Emily Jacir débuta avec la décou­verte d’un exem­plaire des Mille et une nuits que Zuaiter portait alors dans sa poche, trans­percé d’une balle, la trei­zième des douze qui furent tirées sur lui. L’artiste col­lecte ensuite des dizaines de docu­ments sur Zuaiter et apprend le tir : elle per­forera 1001 livres aux pages blanches, « comme les 1001 his­toires pales­ti­niennes qui n’ont jamais été racontées ou tra­duites correctement ».

Réalité(s)

Dans un ter­ri­toire saturé d’images — images des camps de réfugiés, de l’Intifada, d’un mur de la honte qui clôt les Pales­ti­niens sur eux-​​mêmes —, ajouter d’autres images signifie contre-​​balancer les sté­réo­types et donner un autre point de vue. Avec une ironie grin­çante, Taysir Batniji, artiste né à Gaza en 1966 et ins­tallé à Paris, a pho­to­graphié les miradors israé­liens qui cernent la Cis­jor­danie, à la manière des séries typo­lo­giques de bâti­ments indus­triels du couple de pho­to­graphes alle­mands Bernd et Hilla Becher. Mais, à la dif­fé­rence des photos ultra-​​calculées des Becher, les images de Batniji sont prises à la va-​​vite, mettant en danger l’artiste. Dans une autre forme d’objectivité, Rula Halawani, photo-​​journaliste ayant dévié vers la pho­to­graphie « plas­ti­cienne », donne dans la série en noir et blanc The Wall (2005) sa vision pleine de rage de la construction du mur israélien.

Cer­tains artistes, pourtant, montrent qu’une même réalité peut avoir des inter­pré­ta­tions dif­fé­rentes. Dans sa vidéo I Love Fawwar /​ I Hate Fawwar, Sandi Hilal, qui tra­vaille sur les « formes de résis­tance spa­tiale » en Palestine, montre deux points de vue de femmes radi­ca­lement dif­fé­rents sur le camp de réfugiés de Fawwar : l’une y vante la sécurité de la vie en com­mu­nauté, tandis que l’autre révèle son angoisse de la pro­mis­cuité et de l’enfermement.

Pré­tendre à une réalité « normale », ou plutôt normée, est ce qu’accomplit avec humour Khalil Rabah lorsqu’il crée une com­pagnie aérienne ima­gi­naire, United States of Palestine Air­lines, dont il ouvre un bureau à Bey­routh en avril 2008. En 2007, l’artiste organise la pre­mière Biennale de Ramallah, invitant des artistes de tous horizons : c’est une Biennale sans expo­sition ni œuvre, mais animée de ren­contres et de débats. Un symbole d’une volonté de faire et de dire, et de sa dif­ficile concrétisation.

Vers un autre monde

Aujourd’hui, l’art contem­porain pales­tinien doit en partie la survie de sa visi­bilité à Internet. Un « espace d’art virtuel » a ainsi été ouvert par l’artiste Vera Tamari sur le site de l’université de Birzeit, près de Ramallah. La Fon­dation Al-Ma’mal à Jéru­salem, ou encore la Al-​​Mahatta Gallery, à Ramallah, sont de véri­tables inter­faces entre les artistes pales­ti­niens et le monde. Plu­sieurs expo­si­tions ont même pu être orga­nisées récemment à Jéru­salem (avec des dif­fi­cultés), comme What’s on – The Other Shadow of The City, à l’Art School Palestine, ou Jeru­salem Syn­drome, à la Fon­dation Al-Ma’Mal.

Par ailleurs, la pré­sence, pour la pre­mière fois, d’un pavillon pales­tinien à la Biennale de Venise cette année, est un signe mani­feste que l’art a la capacité, si ce n’est de changer le monde, du moins d’en mul­ti­plier les points de vue — une brèche dans le mur.

A voir : Palestine : la création dans tous ses états , à l’Institut du monde arabe, Paris, jusqu’au 22 novembre 2009.