Etrange manière d’être ‘à l’étranger’

Amira Hass, vendredi 16 février 2007

C’est main­tenant officiel : la Bande de Gaza, c’est à l’étranger. A partir du 1er février, les rares Israé­liens aux­quels l’armée en autorise l’accès, doivent pré­senter un pas­seport au passage d’Erez et ils sont enre­gistrés dans l’ordinateur du Ministère de l’Intérieur comme étant sortis des fron­tières de l’Etat.

Etrange manière, pour Gaza, d’être ‘à l’étranger’. Les Israé­liens ont besoin d’un pas­seport pour s’y rendre. Les Pales­ti­niens de Jéru­salem, d’un permis de voyager, ce même document qu’ils doivent pré­senter lorsqu’ils prennent l’avion pour Paris à l’aéroport Ben Gourion. Mais lorsqu’ils se rendent en Jor­danie via le pont Allenby, ils le font avec un pas­seport jor­danien. Quant aux Pales­ti­niens vivant dans cet ‘étranger’ gazaoui, ils sont pour le moment dis­pensés de pré­senter un pas­seport pales­tinien au passage. Le sont également, les habi­tants de Cis­jor­danie. Et cela, sur ordre du Ministre israélien de l’Intérieur.

Cet embrouillamini de pro­cé­dures est encore plus frappant quand on considère le fait qu’Israël n’autorise que peu de per­sonnes à entrer dans la Bande de Gaza ou à en sortir. Seuls quelques Israé­liens peu nom­breux reçoivent le permis : en par­ti­culier ceux qui ont de la famille proche à Gaza, et ceux qui sont mariés - essen­tiel­lement mariéEs - depuis des années à des habi­tants de la Bande de Gaza. L’obtention d’un permis exige une coor­di­nation préa­lable, très lourde, qui prend parfois des jours, jusqu’à ce que la demande de permis ou de pro­lon­gation de permis atter­risse dans le fax, enfin libre, du « Bureau des Israé­liens » de l’Administration civile (organe mili­taire auquel le Ministre israélien de l’Intérieur a donné autorité de continuer de s’occuper du passage).

Par­courir le demi kilo­mètre qui sépare le côté pales­tinien du côté israélien impose une autre coor­di­nation encore, par télé­phone, et une attente de plu­sieurs heures jusqu’à ce que, du côté israélien, soldats et fonc­tion­naires auto­risent le détenteur du permis à avancer. Mais ce n’est pas cela - qui peut rap­peler à beaucoup quelque chose des dif­fi­cultés de passage qu’imposaient des régimes tota­li­taires entre pays de l’Europe de l’Est - qui est le plus sin­gulier dans l’étrange manière dont Gaza est ‘à l’étranger’.

Sa sin­gu­larité tient essen­tiel­lement à un autre motif, plus fon­da­mental : tous les habi­tants de Gaza sont enre­gistrés dans un seul et même registre de popu­lation, avec les habi­tants de la Cis­jor­danie, qui n’est pas ‘à l’étranger’, et le Ministère israélien de l’Intérieur contrôle l’entièreté de cette base de données. Par le biais de ce contrôle, les repré­sen­tants du Ministère de l’Intérieur au sein de l’Administration civile dis­posent de pou­voirs que n’a pas le Ministre pales­tinien de l’Intérieur. Ce contrôle a permis à Israël de faire perdre à des mil­liers de Pales­ti­niens leur statut de rési­dents, après 1967. Il a autorisé des liens maritaux, sociaux, écono­miques, reli­gieux et culturels entre Gaza et la Cis­jor­danie, jusqu’en 1991 - pour les rompre ensuite. Ce contrôle permet à Israël d’empêcher que des citoyens étrangers ne s’ajoutent au registre de popu­lation, d’intervenir jusqu’à fixer le choix du conjoint, le lieu des études, le type de soins médicaux, l’adresse de rési­dence, le temps passé avec les enfants, la par­ti­ci­pation aux réjouis­sances et aux funé­railles, la rédaction des tes­ta­ments et le partage de la pro­priété fami­liale. Israël a le pouvoir d’interdire l’entrée à des amis et à des proches qui ne sont pas des rési­dents pales­ti­niens - non seulement leur entrée en Israël, mais aussi en Cis­jor­danie et dans la Bande de Gaza. Depuis octobre 2000, l’interdiction s’est étendue. Le passage au ter­minal de Rafah, quand il est ouvert, n’est autorisé qu’aux Pales­ti­niens enre­gistrés comme rési­dents dans l’ordinateur israélien. Israël a le pouvoir d’interdire des Gazaouis de se rendre en Cis­jor­danie et de s’y établir. Et Israël y met une ferveur qui ne cesse de croître depuis 1991, quand il a lancé sa poli­tique de bou­clage. Tel est ce lieu ‘à l’étranger’ dont l’accès aux Israé­liens est soumis à l’obligation d’un pas­seport. Tel est ce lieu ‘à l’étranger’ dont Israël dit n’avoir aucune res­pon­sa­bilité dans ce qui s’y déroule. Et telle est la grandeur de l’occupation israé­lienne : par­venir à se faire passer pour inexis­tante, tout en détenant des pou­voirs qui s’étendent jusqu’aux chambres à coucher.

Non, il ne s’agit pas ici de recom­mander la prise de nou­velles dis­po­si­tions uni­la­té­rales et qu’en plus de la coupure géo­gra­phique et humaine, on efface les Gazaouis du registre de popu­lation que contrôle Israël. Au contraire ! Il est pré­fé­rable qu’Israël continue de fureter dans les chambres à coucher plutôt que d’adopter une mesure qui, en fin de compte, achè­verait la coupure de la popu­lation de Gaza d’avec ses frères de Cisjordanie.

La crainte est fondée. La décision d’un tel effa­cement serait assez conforme au mode de pensée qui carac­térise la poli­tique d’Israël à l’égard de la Bande de Gaza depuis 1991. Au cours de ces 16 der­nières années, les habi­tants de cette bande de terre sur­peuplée de 360 km² se sont vus imposer de s’habituer à sa trans­for­mation en une espèce de « marché autar­cique » isolé et de se contenter du peu qu’il peut pro­duire : une eau en quantité tou­jours plus faible (et tou­jours plus polluée), une terre en dimi­nution, des sources de revenus en déclin, une industrie et une agri­culture sans marchés, des ins­ti­tu­tions d’enseignement et de santé de médiocre qualité, du fait de l’isolement phy­sique et humain d’avec le monde et la Cisjordanie.

Le sommet de cette poli­tique a été, jusqu’à présent, le désen­ga­gement de 2005. C’est une poli­tique en contra­diction avec ce qui est écrit dans les accords d’Oslo (que la Bande de Gaza et la Cis­jor­danie sont une seule et même entité ter­ri­to­riale) et avec les réso­lu­tions inter­na­tio­nales en vue d’une solution de paix. Mais l’évacuation de la Bande de Gaza de quelques mil­liers de colons a été vendue avec succès comme le signe de la modé­ration d’Israël, pendant que celui-​​ci ren­forçait toutes les moda­lités de son contrôle sur la Cis­jor­danie. L’effacement des Gazouis du registre de popu­lation ? Israël est en mesure de vendre cela aussi sous le couvert de vouloir bien faire. Mais il ne fera qu’aggraver la détresse humaine du million quatre cent mille habi­tants de la Bande de Gaza et leur iso­lement du monde. Et c’est la recette assurée pour main­tenir éloigné un règlement de paix juste entre Israël et les Palestiniens.