Etat d’Israël contre Citoyens d’Israël

Gadi Algazi, vendredi 13 août 2010

Un épisode de la guerre d’usure contre les Bédouins

Aujourd’hui, un village entier a été détruit en Israël ; un village bédouin non reconnu : al-​​Arakib au nord du Néguev, à quelques kilo­mètres au nord de Beer­sheba, près de la route 40.

Des cen­taines de poli­ciers et de membres des unités de Patrouille Spé­ciale, des bull­dozers et des per­sonnels de sécurité ont par­ticipé à l’opération. Trente mili­tants de gauche de dif­fé­rentes régions du pays ont parvenu au site au dernier moment, en signe de soli­darité avec les habi­tants et pour pro­tester contre la des­truction. Mais contre des forces si supé­rieures et si dis­sua­sives, il n’y avait guère de chances. La police a créé une zone tampon entre les Bédouins et leurs maisons ; elle formait un mur humain entre les mili­tants et habi­tants et les maisons – tout en arrêtant plu­sieurs mili­tants. Les femmes et les enfants ont été expulsés de leur maison. Et puis devant les yeux des gens d’al-Arakib, les bull­dozers ont détruit leurs maisons et leurs champs.

Rien ne ressemble à la démolition d’une maison.

Nous savons : pri­va­tions et dis­cri­mi­na­tions, négli­gence et pri­va­ti­sa­tions n’existent pas qu’en Israël. Même dans les pays aux­quels les poli­ti­ciens israé­liens rêvent souvent d’appartenir, les ‘États blancs et bien ordonnés’ – il y a racisme, dis­cri­mi­na­tions et pri­va­tions. Mais tous les Etats ne mènent pas la guerre contre leurs propres citoyens jusqu’à démolir leurs maisons.

Quand les auto­rités mobi­lisent des cen­taines d’agents de sécurité, les unités des Patrouilles Spé­ciales et la police pour une opé­ration devant débuter à l’aube, quand vous amenez des bull­dozers pour détruire les maisons de civils ; quand vous déclarez qu’ils sont un ennemi potentiel et agissez pré­ven­ti­vement pour empêcher un risque ima­gi­naire par la des­truction et la vio­lence, c’est la guerre. Guerre moderne bien sûr : guerre dont l’arsenal n’inclut pas seulement des tanks, mais des bull­dozers ; pas seulement des avions, mais des permis de construire et des déci­sions des comités d’aménagement du ter­ri­toire. Et le gou­ver­nement d’Israël, au nom de l’État, mène une guerre continue contre ses citoyens dis­cri­minés, contre les pauvres et les désa­van­tagés. Ce gou­ver­nement ne néglige pas seulement ces citoyens, il dépossède, menace et détruit.

Souvenons-​​nous : ce sont les gens d’al-Arakib qui dans le passé, ont vu leurs champs arrosés de pes­ti­cides par avion, leur santé affectée et leurs champs détruits. À la Knesset, ceux qui défen­daient ses actions ont discuté de la dose exacte de pes­ticide à uti­liser. Les gens souffraient-​​ils réel­lement de migraines et d’effets secon­daires comme ils le pré­ten­daient ? Était-​​il pos­sible d’utiliser une dose plus rai­son­nable ? Il fallut plu­sieurs années avant que la Cour Suprême déclare fina­lement que l’épandage aérien de ces champs était un acte clai­rement illégal.

L’ennemi intérieur

Alors pourquoi apporter cette des­truction sur les gens d’al-Arakib ? La veille même des démo­li­tions, les récentes remarques du premier ministre Ben­jamin Neta­nyahou concernant le projet de Loi de Loyauté ont été publiées. Neta­nyahu a indiqué clai­rement sa position :

« Nous sommes un État-​​nation, ceci veut dire que la sou­ve­raineté absolue du pays est réservée au peuple juif […] Aujourd’hui, une cam­pagne inter­na­tionale est menée contre la défi­nition d’Israël comme État juif. Je ne peux pas laisser les choses en l’état [sans un serment de loyauté révisé, GA], parce que nous sommes attaqués sur cette question. Le sens de ces attaques est que divers éléments sont sus­cep­tibles de demander leurs propres droits nationaux et les droits d’un État dans l’État d’Israël – au Néguev par exemple, s’il devient une région sans majorité juive. Ceci s’est produit dans les Balkans et constitue une réelle menace » (Sou­ligné par moi ; la décla­ration de Neta­nyahou était dans l’édition hébreu d’Haaretz (26÷7÷2010) mais pas dans celle en anglais).

Les mots sont clairs : l’État appar­tient aux Juifs, pas à tous ses citoyens. La pleine égalité civile de ses citoyens – indi­vi­duelle et col­lective – constitue une menace. D’où l’effet miroir : une agression ima­gi­naire (« attaqués », « réelle menace ») jus­tifie une agression réelle. Les Bédouins du Néguev sont trans­formés en « réelle menace », parce que quelque chose pourrait s’y pro­duire ; Neta­nyahou ne dit pas quoi mais il se réfère aux Balkans. Il y a eu plu­sieurs cas de net­toyage eth­nique dans les Balkans. Les par­tisans du net­toyage eth­nique expliquent souvent qu’ils ne font que se défendre d’un groupe mino­ri­taire, dont la simple exis­tence est une menace à leurs yeux.

De quoi sont accusés les Bédouins ? Comment leur simple exis­tence est-​​elle devenue une « réelle menace » ? Le Néguev, dit Neta­nyahou, pourrait devenir une « région sans majorité juive ». Quelle bonne blague ! vous pouvez aller d’une région à l’autre dans le pays et découvrir que dans une zone par­ti­cu­lière en Israël il n’y a pas de majorité juive, par exemple entre Kafr Qara’ et Umm al-​​Fahem, ou entre Sakhnin et ‘Arabe. Et alors, ne faut-​​il pas faire quelque chose contre cette menace ? Oui bien sûr, et on le fait ! Pensez au projet d’établir la ville d’Harish dans le Wadi ‘Ara, pas pour résoudre la crise du logement que subissent les habi­tants actuels de la zone, ni dans le cadre de plans de déve­lop­pement béné­fi­ciant à tous les habi­tants de la région, mais plutôt comme une ten­tative d’utiliser la crise du logement des ultra-​​orthodoxes comme une arme contre les habi­tants Arabes [Pales­ti­niens] de la région – tout en empê­chant en même temps les citoyens Arabes de se déve­lopper et d’étendre leurs propres com­mu­nautés. Juste comme les colonies établies dans le nord pour encercler et diviser, pour com­battre la « menace » des com­mu­nautés arabes en Galilée.

C’est une guerre per­ma­nente, une guerre d’usure contre une partie des citoyens du pays, une guerre dont l’arsenal inclut les inter­dic­tions de construction et des ordres de démo­li­tions et dont les soldats sont les ins­pec­teurs des bâti­ments et la Patrouille Verte.

Et alors que tout cela a lieu, on demande aux citoyens arabes de faire leur service national et de prouver leur loyauté à un État qui n’est pas loyal envers eux. Il y a à peine quelques semaines, près du croi­sement Shoket dans le Néguev, dans un contexte de démo­li­tions quo­ti­diennes de maisons, un club de soldats Bédouins a été démoli. Alors, quel est le message ? Clai­rement : aucun service, mili­taire ou civil, ne garantira l’égalité des droits. Le Druze de Galilée [qui fait son service mili­taire] ne béné­ficie pas vraiment de l’égalité, n’est-ce pas ?

Évacuer, déplacer, expulser, construire, évacuer.

Alors pourquoi faut-​​il évacuer les gens d’al-Arakib ? Pourquoi sont-​​ils chassés ? Les habi­tants d’al-Arakib ne sont pas des ‘enva­his­seurs’ sur les terres d’État. Leur village existe depuis avant la fon­dation de l’État. Comme des mil­liers d’autres Bédouins Arabes du Néguev, ils ont été expulsés, évacués, déplacés ‘tem­po­rai­rement’, avec ou sans pro­messe d’être auto­risés à revenir, pour une semaine ou pour six mois, mais en fait pour de bon – et puis leurs terres ont été confis­quées. Le Néguev est plein de com­mu­nautés bédouines évacuées et trans­férées vers dif­fé­rents empla­ce­ments. C’est facile pour l’État de croire que les Bédouins sont sans terre, que ce sont des simples nomades sans droits. C’est une fiction commode que l’Etat peut réciter pour jus­tifier leur transfert forcé de lieu en lieu. En vérité, c’est l’État qui a retrans­formé les Bédouins en ce que Hana Hamdan a appelé un ‘noma­disme forcé’.

On dit aux gens que l’État essaye de séden­ta­riser les Bédouins, de les ‘moder­niser’. En réalité, c’est l’État qui s’active à les noma­diser à nouveau, en sabotant leur emprise sur leurs terres. Dans les villes où l’État essaie de les clô­turer, tout en ignorant leur mode de vie, leurs tra­di­tions, leur culture, leurs droits – là, les Bédouins ne seront plus liés à la terre. Ils devien­dront une source de travail bon marché.

Les Bédouins peuvent être trans­férés de place en place pour des raisons de sécurité nationale, comme au début des années 1950, puis être à nouveau trans­férés et pour des raisons de paix, comme à la fin des années 1970, après le traité de paix d’Israël avec l’Égypte, pour que de nou­velles bases de l’armée soient construites dans le Néguev. Ils peuvent être évacués pour des raisons d’environnement, parce qu’ils se sont établis sur des « espaces ouverts » – et puis les mêmes mil­liers d’hectares peuvent être alloués à des ‘ran­chers indi­vi­duels’, des ran­chers juifs bien sûr, qui ‘gar­deront les terres natio­nales’, en s’établissant sur ces mêmes ‘espaces ouverts’.

En réalité, sans même que le public l’ait remarqué, le 17 juillet, la Knesset a passé une des plus impor­tantes pièces de la légis­lation récente : une loi qui légalise rétro­ac­ti­vement des saisies mas­sives de terres et de res­sources, et des colonies non auto­risées clai­rement illé­gales ; une loi qui alloue la terre à des intrus – mais des intrus positifs, les « aven­tu­riers » Juifs qui ont établi des ranchs indi­vi­duels pour eux-​​mêmes dans le Néguev.

Qui sont les intrus ?

Pour le bénéfice de qui faut-​​ il évacuer les habi­tants d’al-Arakib ? Pour planter des forêts par le Fonds National Juif (KKL/​FNJ, ndt). Rien de moins. Évacuer des gens pour des arbres – les arbres, comme le Fonds National Juif a dû l’admettre, sont plantés sans plan directeur et sans raison envi­ron­ne­mentale ou agricole. Ce ne sont pas des arbres béné­fiques, mais plutôt des arbres intrus. Des arbres conçus pour assurer le contrôle.

On peut voir ce genre d’arbre ailleurs. On voit de tels arbres près des colonies en Cis­jor­danie, des cen­taines et des cen­taines de pousses, parfois sim­plement plantés dans leur pot, pour assurer l’emprise sur des champs où les agri­cul­teurs pales­ti­niens sont interdits d’entrée. Si vous visitez ‘Ajami (à Jaffa) ou Kfar Shalem (à Tel-​​Aviv sud), vous verrez de tels bois déco­ratifs, des bois plantés pour assurer le contrôle, hectare après hectare, pour assurer les droits des requins de l’immobilier ou sim­plement limiter l’emploi de la terre par les habi­tants locaux. Et autour d’al-Arakib, vous pouvez vraiment voir des cen­taines et des cen­taines de tels arbres : des col­lines nues, sans herbe, sur les­quels se tiennent droits, comme des soldats en for­mation, des cen­taines d’arbres conçus pour empêcher les gens d’al-Arakib de tra­vailler leurs terres. Ces arbres sont une bar­rière, une bar­rière vivante.

Al-​​Arakib n’est pas un cas unique : deux autres vil­lages non reconnus du Néguev nord, Um-​​Hiran and ‘Atir, où les habi­tants vivent depuis plus de 50 ans (ils y ont été trans­férés depuis leur empla­cement pré­cédent par ordre des Auto­rités de la Loi Mar­tiale), sont sup­posés dis­pa­raître pour que leur place soit prise par une forêt – la forêt Hiran. Aujourd’hui, il faut un regard perçant pour y voir une forêt, parce qu’il y a aucun arbre. La forêt est un projet, et les habi­tants actuels sur les lieux sont un simple obs­tacle à sa réa­li­sation. Mais cachée der­rière la forêt vir­tuelle il y a une com­mu­nauté vir­tuelle, une nou­velle com­mu­nauté, pour Juifs seulement – Hiran. C’est ainsi qu’on rend le Néguev juif.

Les nou­veaux plans de déve­lop­pement du Néguev sont des plans de dépos­session. Les Arabes Bédouins furent sub­mergés par une l’immense vague de dépos­session au début des années 50, ils ont à nouveau payé le prix du traité de paix avec l’Égypte, et ont été expulsé par force du peu qui leur restait, des lieux où dans cer­tains cas ils avaient été trans­férés par les Auto­rités de la Loi Mar­tiale, vers d’autres empla­ce­ments souvent non viables. Et main­tenant nous sommes face à la pro­chaine grande vague. Il est important de noter que cette vague brutale, qui détruit toute pos­si­bilité de déve­lop­pement régional alter­natif béné­fi­ciant à tous les habi­tants du Néguev, dans l’intérêt de judaïser la région – vient d’une col­la­bo­ration bien pla­nifiée entre le capital privé et les entre­prises avec l’État.

Les plans futurs pour le Néguev (Blue­print Negev) ont été pré­parés par une firme de consul­tants amé­ri­caine, McKinsey & Company (la pre­mière firme de consul­tants privés dont les ser­vices aient été uti­lisés par l’armée israé­lienne) ; l’initiative a été menée par le Fonds National Juif des USA (JNF-​​USA). C’est un énorme par­te­nariat entre l’État d’Israël et du capital privé étranger. Et pourtant, c’est eux qui osent exiger une loyauté, quand leur propre loyauté va pour des intérêts étrangers ! Est-​​il vraiment sur­prenant d’apprendre que Shimon Peres a mis en avant le plan avec tant d’enthousiasme ? On ne peut pas oublier l’autre par­te­naire : le projet est le ‘bébé’ du mil­liar­daire de droite, pré­sident du FNJ-​​USA, Ron Lauder [fils d’Estée Lauder, et pré­sident du très sio­niste Congrès Juif Mondial, ndt]. Et les nou­veaux plans de colo­ni­sation sont déve­loppés par le FNJ en conjonction avec "Or – National Mis­sions”, dans le but de judaïser le Néguev et la Galilée.

Forces de police spéciales à al-​​Arakib

Ceux qui ont assisté aujourd’hui à l’évacuation d’al Arakib peuvent faci­lement conclure par erreur et croire que les citoyens Bédouins d’Israël ne s’élèvent que contre les forces de sécurité. Ce n’est pas le cas. Ils s’élèvent pour leurs droits élémen­taires. Mais ils font face à une coa­lition puis­sante qui tra­vaille contre eux, com­posée à la fois des auto­rités de l’État et d’acteurs non étatiques – le FNJ et les forces de sécurité, les entre­prises privées et les colons. Et nous devons nous tenir ensemble avec eux.

Der­rière tout cela se cache une pré­misse de base qui tra­verse tous les aspects de notre vie ici : on résout les pro­blèmes par la dépos­session et l’expulsion, en amenant des ‘popu­la­tions fortes’ à la place de ‘popu­la­tions faibles’, des Juifs à la place d’Arabes (mais seulement des Juifs loyaux bien sûr !). Évacuation et construction, plus d’évacuation et plus de construction, ainsi de suite, cir­cu­lai­rement. Cette pré­misse, non seulement dépossède les peuples de leurs biens et les offre à d’autres – les empla­ce­ments ‘justes’ - espaces ouverts, terre, pay­sages – vont aux per­sonnes ‘cor­rectes’ ; mais elle détruit aussi le tissu social de quar­tiers et de com­mu­nautés, en déra­cinant, dés­in­té­grant et réins­tallant. C’est ainsi qu’ils veulent aussi dépos­séder les gens de Dahmash, village non reconnu au centre du pays entre Lod (Lydda) et Ramla. C’est aussi ce qu’ils pro­posent aux habi­tants d’Ajami (à Jaffa) : être évacués au bénéfice de ‘popu­la­tions fortes’. Les gou­ver­ne­ments israé­liens croient dans le rem­pla­cement des gens. Nous devons rem­placer ce système – pas des gens qui vivent ici.