Et le gagnant est … le lobby d’Israël

Pepe Escobar, lundi 9 juin 2008

Pendant de nom­breuses décennies, l’AIPAC a aidé à façonner les liens entre les Etats-​​Unis et Israël, au point de visi­blement main­tenir sa mainmise sur le Congrès et les puis­sants groupes de réflexion amé­ri­cains. Cette semaine, l’élite poli­tique de Washington, y compris les trois pré­ten­dants à la pré­si­dence, s’exprimera au cours de son ras­sem­blement annuel. Au-​​delà des rela­tions israélo-​​ amé­ri­caines, il faut s’attendre à des indi­ca­tions sur "le pro­blème iranien".

Washington — Ils sont tous là — et ils sont tous prêts à par­ti­ciper. Les trois pré­ten­dants à la pré­si­dence des Etats-​​Unis — John McCain, Hillary Clinton et Barack Obama. La pré­si­dente de Chambre des Repré­sen­tants, Nancy Pelosi. La plupart des Séna­teurs amé­ri­cains et pra­ti­quement la moitié du Congrès des Etats-​​Unis. Lynne, la femme du vice-​​Président Dick Cheney. La Secré­taire d’Etat Condo­leezza Rice. Le Premier ministre israélien assailli, Ehoud Olmert. Et une foule de poli­ti­ciens et d’universitaires très influents, juifs et non-​​juifs, parmi les 7.000 participants.

Un tel déploiement de stars, la version washing­to­nienne des Oscars, est le fonds de com­merce de l’AIPAC — l’American Israel Public Affairs Com­mittee [le comité des affaires publiques israélo-​​américaines], l’acteur crucial dans ce qui est géné­ra­lement connu comme le lobby d’Israël et qui tient sa Confé­rence Poli­tique annuelle cette semaine à Washington à laquelle la plupart des poids lourds don­neront une conférence.

Ces der­nières années, peu de livres ont été aussi explosifs ou contro­versés que The Israel Lobby and US Foreign Policy [Le lobby d’Israël et la Poli­tique Etrangère des Etats-​​Unis], écrit par Stephen Walt, de l’Université d’Harvard, et John Mear­sheimer, de l’Université de Chicago, et publié en 2007. Dans cet essai, les pro­fes­seurs Walt et Mear­sheimer sou­tiennent que l’affaire du lobby israélien n’est pas "une cabale ou une conspi­ration qui ’contrôle’ la poli­tique étrangère des Etats-​​Unis", mais un groupe de pression extrê­mement puissant, composé de Juifs et de non-​​Juifs, une "coa­lition décousue de per­sonnes et d’organisations qui tra­vaillent sans relâche à manœuvrer la poli­tique étrangère des Etats-​​Unis dans la direction d’Israël".

Walt et Mear­sheimer ont aussi fait la remarque-​​clé que "qui­conque cri­tique les actions israé­liennes ou dit que les groupes pro-​​israéliens ont une influence impor­tante sur la poli­tique étrangère des Etats-​​Unis ont une bonne chance d’être cata­logués comme anti­sé­mites". Pour la même raison, celui qui "dit qu’il y a un lobby israélien" court aussi le risque d’être accusé d’antisémitisme. Tous les can­didats à la Maison Blanche disent oui

Le pré­tendant répu­blicain à la Maison Blanche, John McCain, ouvre cette année le grand ras­sem­blement de l’AIPAC ; Clinton et Obama le clô­tu­reront mer­credi. Le verdict de Walt et de Mear­sheimer sur les liaisons dan­ge­reuses entre les can­didats pré­si­den­tiels et l’AIPAC est inat­ta­quable : "Aucun des can­didats ne risque de cri­tiquer Israël d’une manière signi­fi­cative ou de sug­gérer que les Etats-​​Unis doivent pour­suivre une poli­tique plus impar­tiale dans la région. Et ceux qui le feront seront pro­ba­blement éliminés".

Prenez ce que Clinton a dit en février lors d’une réunion de l’AIPAC à New York : "Israël est le phare de ce qui est juste dans la région, dans un voi­sinage assombri par le mal du radi­ca­lisme, de l’extrémisme, du des­po­tisme et du ter­ro­risme". L’année pré­cé­dente, Clinton était favo­rable à s’asseoir autour de la table et parler à la direction iranienne.

Et prenez ce qu’Obama a dit en mars lors d’une réunion de l’AIPAC à Chicago : aucune réfé­rence à la "souf­france" pales­ti­nienne, comme il l’avait fait pendant sa cam­pagne en mars 2007. Obama a aussi clai­rement fait com­prendre qu’il ne ferait rien pour altérer les rela­tions israélo-​​américaines.

Il ne faut pas s’étonner si l’AIPAC est considéré par la plupart des membres du Congrès comme étant plus puissant que la National Rifle Asso­ciation [l’Association nationale sur les armes à feu] ou l’American Fede­ration of Labor and Congress of Indus­trial Orga­ni­za­tions [la fédé­ration amé­ri­caine du travail et le Congrès des orga­ni­sa­tions industrielles].

L’AIPAC a des racines sio­nistes expli­cites. Son fon­dateur, "Si" Kenen, était le chef du Conseil Sio­niste Amé­ricain, en 1951. Cette ins­ti­tution a été réor­ga­nisée en lobby amé­ricain — l’American Zionist Com­mittee for Public Affairs — en 1953-​​54, et ensuite renommé AIPAC en 1959. Sous Tom Dine, dans les années 70, il fut trans­formé en orga­ni­sation de masse avec plus de 150 employés et un budget qui atteint aujourd’hui 60 mil­lions de dollars. Plus tard, Dine fut viré parce qu’il était considéré comme n’étant pas assez belliciste.

La haute direction — essen­tiel­lement des anciens pré­si­dents de l’AIPAC — est tou­jours plus bel­li­ciste sur le Proche-​​Orient que la plupart des Juifs amé­ri­cains. L’AIPAC n’a laissé tomber son oppo­sition à un Etat pales­tinien — sans le sou­tenir — que lorsque Ehoud Barak est devenu le Premier ministre d’Israël en 1999.

L’AIPAC main­tient des liens très étroits avec une foule de groupes de réflexion influents, tels que l’American Enter­prise Ins­titute, le Center for Security Policy, l’Hudson Ins­titute, le Jewish Ins­titute for National Security Affairs, le Middle East Forum, le Project for the New Ame­rican Century (PNAC) et le Washington Ins­titute for Near East Policy. Les néocons qui par­sèment ces groupes de réflexion peuvent être consi­dérés comme un micro­cosme du lobby d’Israël au sens large — des Juifs et des non-​​Juifs (il est important de se rap­peler que Richard Perle, Douglas Feith, David Wurmser et cinq autres néocons ont élaboré en 1996 pour Ben­jamin Neta­nyahou le document tris­tement célèbre "A Clean Break" [un chan­gement radical] — la feuille de route ultime pour un chan­gement de régime pur et dur dans tout le Moyen-​​Orient). La maison que l’AIPAC a construite

Au Congrès des Etats-​​Unis, l’AIPAC est vraiment une brute som­maire. L’ancien Pré­sident Bill Clinton l’avait décrite comme étant "éton­namment efficace". L’ancien pré­sident de la Chambre des Repré­sen­tants, Newt Gin­grich, disait de l’AIPAC que c’est "le groupe d’intérêts généraux le plus efficace de toute la planète". Le New York Times, "l’organisation la plus impor­tante affectant les rela­tions entre l’Amérique et Israël". Le Premier ministre israélien en dif­fi­culté, Ehoud Olmert, avant son impli­cation dans un scandale de cor­ruption, a déclaré : "Dieu merci, nous avons l’AIPAC, le plus grand sup­porter et le meilleur ami que nous ayons dans le monde entier".

L’AIPAC main­tient une mainmise visible sur le Congrès des Etats-​​Unis. Les détrac­teurs du lobby d’Israël, autres que Walt et Mear­sheimer, sou­tiennent aussi que l’AIPAC empêche essen­tiel­lement toute pos­si­bilité d’un débat ouvert sur la poli­tique des Etats-​​Unis envers Israël. Ceci est à com­parer au rapport de 2004 émis par le Conseil Scien­ti­fique de la Défense du Pentagone, selon lequel "les Musulmans ne haïssent pas notre liberté, mais ils haïssent plutôt notre politique".

Il ne faut pas contrarier l’AIPAC. Celui-​​ci récom­pense ceux qui sou­tiennent son agenda et punit ceux qui ne le sou­tiennent pas. En fin de compte, tout cela est une question d’argent — en par­ti­culier, les contri­bu­tions élec­to­rales. Selon le Washington Post, les gros bonnets de l’AIPAC ont contribué chacun en moyenne pour 72.000 dollars aux cam­pagnes et aux comités élec­toraux. Pour les poli­ti­ciens pro-​​AIPAC, l’argent afflue, tout sim­plement, de tous les coins des Etats-​​Unis.

Chaque membre du Congrès reçoit une lettre d’information bi-​​hebdomadaire de l’AIPAC, le Rapport sur le Proche-​​Orient. Walt et Mear­sheimer sou­lignent que les par­le­men­taires et leur per­sonnel "se tournent habi­tuel­lement vers l’AIPAC lorsqu’ils ont besoin d’informations : on appelle l’AIPAC pour faire les brouillons des dis­cours, pour tra­vailler sur les lois, pour recevoir un conseil en matière de tac­tiques, de recherche, pour réunir des sponsors et col­lecter les voix".

Hillary Clinton a appris depuis long­temps qu’elle ne devait pas contrarier l’AIPAC. En 1998, Clinton sou­tenait un Etat pales­tinien. En 1999, elle a même embrassé Suha Arafat, la femme de Yasser. Après beaucoup de répri­mandes, elle est sou­dai­nement devenue une défen­seuse vigou­reuse d’Israël et, des années plus tard, elle sou­tenait de tout son cœur la guerre israé­lienne contre le Hez­bollah au Liban. Clinton a peut-​​être reçu le gros morceau des dona­tions juives amé­ri­caines pour sa cam­pagne pré­si­den­tielle de 2008.

Rice a appris aussi des faits sur le terrain. Lors d’une visite au Proche-​​Orient en mars 2007, elle a essayé de redé­marrer le "pro­cessus de paix" éter­nel­lement moribond. Avant son voyage, elle reçut une lettre de l’AIPAC signée par pas moins de 79 Séna­teurs amé­ri­cains lui disant de ne pas parler au nouveau gou­ver­nement pales­tinien d’unité tant qu’il ne "recon­naî­trait pas Israël, ne renon­cerait pas à la terreur et n’accepterait pas de res­pecter les accords israélo-​​palestiniens". L’AIPAC et l’Irak

Il est devenu rela­ti­vement de bon ton pour cer­tains membres du lobby d’Israël de réfuter toute impli­cation dans la construction de la guerre d’Irak. Mais peu se sou­viennent de ce que le directeur général de l’AIPAC, Howard Kohr, avait dit au New York Sun en janvier 2003 : "Le lob­bying tran­quille du Congrès pour qu’il approuve l’usage de la force en Irak fut l’un des succès de l’AIPAC de l’année dernière".

Et dans un por­trait de Steven Rosen, le directeur poli­tique de l’AIPAC, paru dans le New Yorker durant la montée en guerre d’Irak, il était déclaré que "l’AIPAC avait fait du lobby auprès du Congrès en faveur de la guerre d’Irak".

Cela doit être comparé à une étude de Gallup menée en 2007 et basée sur 13 son­dages dif­fé­rents, selon laquelle 77% des Juifs amé­ri­cains étaient opposés à la guerre d’Irak, à com­parer avec seulement 52% d’Américains.

Walt et Mear­sheimer conviennent que "guerre a été due en grande partie à l’influence de ce lobby et en par­ti­culier à son aile néo­con­ser­va­trice. Ce lobby n’est pas tou­jours repré­sen­tatif de la com­mu­nauté plus large pour laquelle il prétend souvent s’exprimer". L’AIPAC et l’Iran

Main­tenant, c’est au tour de l’Iran. Walt et Mear­sheimer conviennent que "le lobby se bat pour empêcher que les Etats-​​Unis n’inversent leur cours et cherchent un rap­pro­chement avec Téhéran. Ils conti­nuent d’encourager à la place une poli­tique de confron­tation contre-​​productive". Pas très dif­fé­rente de celle d’Olmert, assiégé de toutes parts, qui a dit au magazine allemand Focus en avril 2007 que "cela pren­drait 10 ans … et 1.000 mis­siles de croi­sière Tomahawk" pour faire reculer le pro­gramme nucléaire de l’Iran.

Une mesure de la puis­sance de Walt et de Mear­sheimer à secouer les répu­ta­tions est que l’establishment sio­niste a dû faire sortir tous ses grands manitous pour réfuter, encore et tou­jours, leur argument.

Walt et Mear­sheimer ne sont pas des idéo­logues. Ce sont des pra­ti­ciens de la real-​​politique très à l’aise dans les hauts cercles de l’establishment de la poli­tique étrangère des Etats-​​Unis. Peut-​​être que l’aspect le plus fas­cinant de leur livre est qu’ils argu­mentent sur quatre points que cet esta­blishment ne men­tionne jamais en public. Les voici pour l’essentiel :

* Les Etats-​​Unis ont déjà rem­porté leurs prin­ci­pales guerres au Proche-​​Orient, contre le natio­na­lisme arabe laïc et contre le com­mu­nisme, et qu’ils n’ont pas autant besoin d’Israël.

* Israël est à présent tel­lement plus puissant que toutes les nations arabes réunies qu’il peut s’occuper tout seul de ses affaires.

* Le soutien incon­di­tionnel à Israël, sans tenir compte de ses actions scan­da­leuses, nuit vraiment aux intérêts amé­ri­cains, désta­bilise les régimes pro-​​américains comme l’Egypte d’Hosni Mou­barak et la Jor­danie du Roi Abdallah, et joue entre les mains des radicaux dji­ha­distes salafistes.

* Livrer les guerres d’Israël pour son compte est le moyen garanti de conduire à l’effondrement de la puis­sance amé­ri­caine au Moyen-​​orient.

Walt et Mear­sheimer semblent aussi ne pas accepter que le pétrole et la rivalité entre la Russie et la Chine ont aussi joué un rôle crucial dans les raisons qui ont conduit les Etats-​​Unis à entrer en guerre contre l’Irak et à peut-​​être attaquer l’Iran dans un futur proche. De toute manière, seuls des initiés comme eux — avec une cré­di­bilité à toute épreuve concernant l’establishment — ont pu entamer, aux plus hauts niveaux du débat public, une dis­cussion sérieuse sur le pro-​​sionisme extrême dans la vie publique et poli­tique aux Etats-​​Unis.

Pendant ce temps, la puis­sance du lobby semble irré­mé­diable. En mars 2007, le Congrès des Etats-​​Unis a essayé d’attacher un amen­dement à une loi bud­gé­taire du Pentagone requérant que le Pré­sident George W Bush obtienne l’approbation du par­le­men­taire avant d’attaquer l’Iran. L’AIPAC y était fer­mement opposé — parce qu’il voyait cette loi comme retirant l’option mili­taire. Cette pro­vision a été tuée dans l’œuf. Le Par­le­men­taire Dennis Kucinich a dit que cela était dû à l’AIPAC.

L’AIPAC a fait beaucoup de vagues en 2002, lorsque le thème de sa ren­contre annuelle était "L’Amérique et Israël affrontent la terreur". Tout le monde s’en est pris à Arafat, Oussama ben Laden, Saddam Hussein, les Taliban, le Hamas, le Hez­bollah, l’Iran et la Syrie, en les mettant tous dans le même panier — exac­tement comme dans la lettre adressée par le PNAC à Bush en avril 2002, sou­tenant qu’Israël com­battait aussi un "axe du mal" aux côtés des Etats-​​Unis.

Durant le grand ras­sem­blement de l’AIPAC de 2004, Bush a reçu 23 standing ova­tions lorsqu’il a défendu sa poli­tique vis-​​à-​​vis de l’Irak. L’année der­nière, la vedette fut Cheney, qui a défendu le "surge" [la montée en puis­sance] des troupes en Irak. Pelosi était conscien­cieu­sement pré­sente. Mais ce fut le pasteur John Hagee, dont McCain a récemment refusé le soutien, qui a réel­lement fait un tabac — même si Hagee main­tient que "l’antisémitisme est le résultat de la rébellion des Juifs contre Dieu".

Sur l’Iran, Hagee a sans aucun doute donné le ton : "Nous sommes en 1938, l’Iran est l’Allemagne et Ahma­di­nejad est le nouvel Hitler. Nous devons stopper la menace nucléaire ira­nienne et nous tenir fran­chement aux côtés d’Israël". Il a reçu de mul­tiples standing ova­tions. McCain peut être assuré de recevoir le même trai­tement cette année — et il n’aura cer­tai­nement aucun pro­blème pour rester sur la même ligne.