Et la poésie se transmet comme la langue…

Marina Da Silva, vendredi 23 octobre 2009

On ne pré­sente pas Mohamed Rouabhi, auteur dra­ma­tique, comédien, metteur en scène, scé­na­riste, réa­li­sateur… figure aty­pique et irré­duc­tible de la scène française [1]

De la pénombre surgit d’abord une mélodie If We Never Meet Again I Hope We Meet To Heaven [1]. Puis lorsque les belles lumières de Nathalie Lerat sont là, Mohamed est là aussi, devant une toile blanche, comme le funambule de Genet sur son fil, à hauteur de visage des spec­ta­teurs. Ou plutôt, ce n’est pas lui qui est là mais un Indien, celui du Dis­cours de l’Indien rouge, dans la fine tra­duction de Elias Sambar, dont un extrait est paru d’abord en 1992 dans le n° 46 de la Revue d’Etudes pales­ti­niennes et que l’on peut retrouver chez Sindbad Actes Sud.

Mohamed connaît le texte par cœur, il a été le premier à monter Darwich, en 1996 au Paris-​​Villette, il a ren­contré le poète à maintes reprises à Paris mais aussi à Ramallah où il va tra­vailler dans des camps de réfugiés ou des prisons pales­ti­niennes entre 1998 et 2001. Jusque-​​là on ne lisait que la poésie de Darwich. Pour Rouabhi, « elle est très concrète, très pal­pable, on peut l’interpréter, la jouer, et le théâtre peut alors en faire quelque chose de vivant, orga­nique, charnel… A force de répéter quinze fois le mot terre, on la sent, on la touche, on la respire… ».

Sur le plateau, faire l’Indien rouge se traduit d’abord par une posture de grande neu­tralité, celle de la res­pi­ration et de l’oralité. Rouabhi arrive en costume de lin blanc. Autour de son cou brille un talisman bleu : « Ainsi nous sommes qui nous sommes dans le Mis­sissipi. Et les reliques d’hier nous échoient. Mais la couleur du ciel a changé et la mer à l’Est a changé. Ô maître des Blancs, sei­gneur des chevaux, que requiers-​​tu de ceux qui parlent aux arbres de la nuit ? … » Il aura peu de mou­ve­ments et de gestes mais aucun n’est gratuit. Pour cela, il a appris avec Béa­trice Blondeau la langue des signes (dont on dit que l’origine pro­vient des Amé­rin­diens) et l’effet visuel, tout comme lorsqu’il retire sa veste et la berce comme on berce un enfant donne des rythmes musicaux à sa propre voix qui est en elle seule une mélopée douce ou acide.

Pour le deuxième texte, on est dans tout à fait autre chose. La toile blanche s’est effondrée et la nou­velle bande son est devenu effroi. Mohamed est jeté sur un petit lit de fortune. Une voix de femme (Claire Lasne) lui parle. Il ne sait pas s’il est vivant ou mort. Il ne sait pas s’il est dans le rêve ou la réalité.

On est dans les bureaux de l’AFP à Bey­routh en 1982, là où des réfugiés pales­ti­niens pen­saient avoir trouvé refuge, lorsque Yasser Arafat était un chef de guerre, dans les pires moments du siège israélien. Les marines français et amé­ri­cains ne sont pas encore arrivés dans la capitale. Les com­bat­tants pales­ti­niens avaient promis de quitter la ville pour ne pas aggraver les souf­frances des popu­la­tions civiles mais les Israé­liens déversent des pluies de bombes et font de la mer une mer de feu, pul­vé­risant tout ce qui bouge et ne bouge pas.

Cette fois Rouabhi joue le poète. Mahmoud Darwich enfermé dans le bunker dans la terreur que les murs ne s’écroulent et qu’il n’y reste enseveli (l’immeuble est un gratte-​​ciel !)… et qui ne pense qu’à se faire un café : « De tous les matins du monde, je ne veux rien d’autre que l’odeur du café. » Inter­pré­tation remar­quable de la passion légen­daire de Darwich pour le café et les ciga­rettes. De sa méta­phy­sique du combat : « Le courage, c’est ce morceau de Bey­routh dans Beyrouth-​​Ouest. Il ne reste pas une par­celle de terre que les obus épargnent. » Mais les chansons de résis­tance ou de vie fleu­rissent avec la guerre et la fron­tière entre Beyrouth-​​Est et Ouest est aussi celle de la terre et du ciel. Inter­pré­tation subtile et com­plexe d’Une mémoire pour l’oubli dans la tra­duction de Yves-​​Gonzales-​​Quijano et Farouk Mardam-​​Bey (Actes Sud, 1994). Le poète cherche à appri­voiser sa peur qu’il conjure en anti­cipant sa mort. Il voudra « des funé­railles pai­sibles. Pas comme le premier contact ». « Et ses funé­railles seront gra­tuites ». Il voudra « un beau cer­cueil d’où il pourra contempler l’assistance ». Et il se rira de toutes les langues de vipère qui diront de lui « qu’il aimait trop les femmes » et « trompait celles qui l’aimaient », l’argent : « on a trouvé cinq voi­tures de luxe dans son garage à Bey­routh » et « assez de cailloux chez lui pour bâtir un camp de réfugiés »…

De toute façon, la vraie peur est ailleurs car que ferait-​​il si l’immeuble s’effondrait empri­sonnant ses bras ou ses jambes dans un cer­cueil de métal et de béton ou s’il en sortait vivant mais dans un champ de ruines et « ne trouvait même pas un chat à caresser, s’il ne trouvait rien à faire » ?

Lorsque le comédien s’en va nous laissant seuls avec Watani [2] on com­prend mieux ce qu’il a voulu faire :

« J’ai attendu d’en avoir fini avec la mort du poète.

Pour enfin recommencer à lire le poète.

Comme une première fois.

Avec, comme une pre­mière fois, ce sen­timent de beauté aveu­glante mêlée à de la cendre encore chaude. »  [2]

[1] Mohamed Rouabhi, comédien, metteur en scène, scé­na­riste et auteur dra­ma­tique est né à Paris de parents algé­riens, en 1965. Il quitte l’école dès l’âge de qua­torze ans et exerce de nom­breux métiers tout en suivant l’enseignement du Conser­va­toire muni­cipal de Drancy avant d’être admis à la Rue Blanche (ENSATT) où il tra­vaille avec Marcel Bozonnet, Stuart Seide et Brigitte Jaques.

Il jouera ensuite dans une tren­taine de spec­tacles montés entre autres par Anne Torrès, Jean-​​​​Paul Wenzel, Gil­berte Tsaï, Sté­phane Braun­schweig, Patrick Pineau, Georges Lavaudant, des textes pour la plupart d’auteurs contem­po­rains : Eugène Durif, Arlette Namiand, Joël Jouanneau, Jean-​​​​Christophe Bailly, Michel Deutsch, Jean-​​​​Paul Wenzel ou Mahmoud Darwich.

Il mène paral­lè­lement à son métier d’acteur un travail d’écriture qui le conduira avec la col­la­bo­ration de Claire Lasne à créer en 1991 la com­pagnie Les Acharnés qui pro­duira Les Acharnés, Les Frag­ments de Kaposi, Ma petite Vie de Rien du Tout, Etre sans père (Pla­tonov), Jeremy Fisher [3] (opéra jeune public créé à Lyon), Les nou­veaux Bâtis­seurs. Gil­berte Tsaï monte au Fes­tival d’Automne De Plein Fouet, Jean-​​​​Paul Wenzel Moi, le Cheval et Nuit des Temps, Nadine Varout­sikos El Menfi et il mettra lui-​​​​même en scène Malcolm X au CDN de Saint-​​​​Denis, Soigne ton droit et Requiem opus 61 à Drancy. Il écrit et met en scène Pro­vi­dence café au Théâtre du Rond-​​​​point, en mars 2003. Puis ce sera Moins qu’Un Chien, d’après l’autobiographie de Charles Mingus au Fes­tival Ban­lieues Bleues 2004 et Le Tigre Bleu de l’Euphrate un mono­logue de Laurent Gaudé au Théâtre national de Luxem­bourg avec Carlo Brandt.

Il poursuit sa col­la­bo­ration avec cet immense acteur sur deux projets pré­sentés au Fes­tival de Liège, aux Halles de Schaerbeek et à la Ferme du Buisson : Dis­cours de l’Indien Rouge et Ana­lectes de Nabe­shima, de Jocho Yamamoto.

Il anime régu­liè­rement de nom­breux ate­liers d’écriture en milieu car­céral et a tra­vaillé dans les ter­ri­toires occupés, mettant lui-​​​​même en scène en 1999 El Hafla et Boys and girls en Palestine. Récemment, il a formé de jeunes acteurs du théâtre de Quito (Equateur).

Pour la radio, il a écrit cinq pièces ainsi qu’un feuilleton radio­pho­nique adapté d’un roman de Léo Malet, La Vie est dégueu­lasse. Il se consacre à la rédaction de nou­velles, de poèmes, d’un roman, ou d’un film (admis au concours du Conser­va­toire Européen d’Ecriture Audio­vi­suelle, il suit les cours dis­pensés par les plus impor­tants scé­na­ristes de la télé­vision.) Récemment il a monté Arnaque, Cocaïne et Bri­colage au Théâtre du Splendid (2006) et surtout Vive la France I entre 2006 et 2008, un regard sans concession sur la colo­ni­sation, l’immigration et l’intégration.

Vive la France II, pré­sentée au CDN de Saint-​​​​Denis en 2008 sous forme d’étape de travail reste dans ses cartons faute de sub­ven­tions… et enfin il a écrit et monté pour le jeune public : Un enfant comme les autres au Théâtre de l’Est parisien, en 2008.

Ses ouvrages sont édités chez Actes Sud-​​​​Papiers.

Sur le site de la compagnie se trouvent nombre de ses textes.

Jusqu’au 22 novembre 2009

Maison de la Poésie, Passage Molière, 157, rue Saint-​​​​Martin, 75003 Paris.

Ren­sei­gnement - réservations : 01.44.54.53.00

Du mer­credi au samedi à 19h, le dimanche à 17h.

Mise en scène, scé­no­graphie et jeu : Mohamed Rouabhi ; Com­pagnie Les Acharnés-​​​​Mohamed Rouabhi . On ne pré­sente pas davantage Mahmoud Darwich, la voix poé­tique de son peuple, à l’intérieur comme à l’extérieur de la Palestine occupée, devenu poète uni­versel à la force et à la ful­gu­rance de la plume, nommé en 1997 com­mandeur dans l’ordre des arts et des lettres. Mais on invite vivement à aller voir ce mer­veilleux spec­tacle qui se joue presque confi­den­tiel­lement (pour qua­rante spec­ta­teurs dans les sublimes caves voûtées de la maison de la poésie) jusqu’au 22 novembre.

[2] [1] The Children of Diamond Rural School, St. Croix, Virgin Island. 1958.

[2] Deir Yasin, Al Qods, Palestine. 1983

[3] Les 1er, 2, 3 et 4 janvier au centre culturel de Belem, Lisbonne