Et l’Etat, est-​​il fidèle ?

Neve Gordon, samedi 28 août 2010

OPINION :
Je refuse d’être loyal envers une poli­tique d’humiliation, de racisme et de discrimination.

Il y plu­sieurs semaines, des cen­taines d’étudiants mani­fes­taient devant le bâtiment admi­nis­tratif de l’université Ben Gourion (à Beer-​​Sheva). Environ un tiers des mani­fes­tants expri­maient leur oppo­sition à la décision du gou­ver­nement d’attaquer la flot­tille huma­ni­taire, quand les deux tiers restant sou­te­naient le gou­ver­nement. A un moment donné, les pro-​​gouvernement ont com­mencé à scander : « Pas de citoyenneté sans loyauté ! ».

Même si la loyauté est, sans aucun doute, une forme majeure de relation tant avec les sphères privées que publiques, déballer sa signi­fi­cation précise dans le contexte israélien révèle un pro­cessus inquiétant où l’entendement démo­cra­tique de la poli­tique se trouve inversé.

En tant que citoyens israé­liens, le Premier ministre, Ben­jamin Neta­nyahu, et le ministre des Affaires étran­gères, Avigdor Lie­berman, veulent que nous prou­vions notre loyauté au drapeau en sou­tenant une poli­tique d’oppression et d’humiliation.

Nous devons nous faire les cham­pions de la clôture de sépa­ration à Bil’in et ailleurs dans toute la Cis­jor­danie. Nous devons défendre les des­truc­tions bru­tales des vil­lages bédouins non reconnus, et le vol per­manent des terres tant à l’intérieur d’Israël que dans les Ter­ri­toires pales­ti­niens occupés. Nous devons sou­tenir les check-​​points et le transfert silen­cieux à Jérusalem-​​Est. On attend de nous également que nous cour­bions la tête et gar­dions le silence à chaque fois que les ministres du gou­ver­nement, les députés de la Knesset et les per­son­na­lités publiques font des décla­ra­tions racistes contre les citoyens arabes. Nous devons encore sou­tenir la poli­tique néo­li­bérale qui opprime les pauvres en Israël, et nous sommes obligés de donner notre béné­diction à l’emprisonnement des un million cinq cent mille habi­tants de la bande de Gaza.

En entendant les chants scandés lors de la der­nière mani­fes­tation, j’ai compris que je ne serai jamais capable d’accepter cette forme désas­treuse de loyauté aveugle. Je refuse d’être loyal envers une poli­tique d’humiliation, de racisme et de dis­cri­mi­nation. Et pourtant, la loyauté est une question impor­tante qui a un besoin urgent d’être débattue, parce que fina­lement, il y a un lien solide entre Etat et loyauté. Les ques­tions urgentes qu’il nous faut aborder sont : quelle est la signi­fi­cation de la loyauté ? Et, qui est supposé être loyal et envers qui ?

Chose sur­pre­nante, la réponse à ces ques­tions n’est pas par­ti­cu­liè­rement com­plexe. Selon la tra­dition répu­bli­caine, l’Etat a, d’abord et avant tout, l’obligation d’être loyal envers ses citoyens et il doit être tenu pour res­pon­sable des inéga­lités et des injus­tices. Et pourtant, nous assistons actuel­lement à un ren­ver­sement complet de la relation répu­bli­caine entre Etat et loyauté et, au contraire, à l’adoption d’une démarche proto-​​fasciste.

Peut-​​être que la carac­té­ris­tique la plus inquié­tante de cette ten­dance est qu’elle évolue à tous les niveaux de la société israé­lienne. Des agres­sions en cours contre les orga­ni­sa­tions israé­liennes de défense des droits de l’homme, agres­sions impulsées par ONG Monitor et Im Tirzu, aux réponses poli­cières aux mani­fes­ta­tions non vio­lentes à Sheik Jarrah, et à tout ce qui conduit à l’atmosphère mac­car­thyste dans la com­mission Ensei­gnement de la Knesset, on voit comment des éléments au sein de la société civile, les organes exé­cutifs et légis­latifs, agissent en fonction d’une logique iden­tique à celle qui guida l’Italie de Mus­solini. Tous ces éléments attendent des citoyens qu’ils jurent loyauté envers l’Etat, quelle que soit la poli­tique du gouvernement.

Cependant, parce que la loyauté est un com­posant essentiel de la poli­tique, nous devons nous efforcer de garantir que l’appel à la loyauté réponde à des exi­gences de logique démo­cra­tique, et non fas­ciste. Nous devons exiger que l’Etat soit loyal envers tous ses citoyens, sans dis­tinction de race, de couleur, de sexe, de langue, de religion, d’opinion poli­tique, d’origine nationale ou sociale, de fortune, ou de la qualité de leur naissance.

Un Etat qui est loyal envers ses citoyens n’exerce pas de dis­cri­mi­nation entre les juifs et les Arabes, n’expulse pas de leurs terres les musulmans et les chré­tiens, n’humilie pas et ne piétine pas les classes infé­rieures, et n’opprime pas bru­ta­lement les Pales­ti­niens dans les Ter­ri­toires occupés. Un Etat de cette sorte protège les droits de tous les citoyens sans exception et, par consé­quent, il ne lui est pas néces­saire d’exiger la loyauté à son égard, parce que cette loyauté lui est servie sur un plateau d’argent.

Oui, moi aussi je com­prends l’importance de la loyauté. Mais le slogan qui convient n’est pas, « Pas de citoyenneté sans loyauté ! », mais, « Loyauté envers chaque citoyen ! ».