Esthète pour la cause

Laurent Zecchini, jeudi 4 février 2010

L’entrepreneur pales­tinien Jaoudat Khoudary s’est juré de faire revivre le passé archéo­lo­gique de Gaza. Malgré le blocus israélien, il a créé un musée privé qui ras­semble les pièces de sa col­lection com­mencée il y a plus de vingt ans [1].

Souvent, Jaoudat Khoudary s’arrête de parler, les yeux mi-​​clos. Quand les pau­pières se relèvent, l’oeil pétille, et la phrase, mûrement réfléchie, fuse : " Ma mission est d’entretenir l’espoir qu’un avenir meilleur est pos­sible à Gaza. " Il offre une man­darine de son jardin, pioche une nou­velle ciga­rette, cale sa forte cor­pu­lence dans le canapé, une jambe repliée sous lui, et poursuit l’histoire de sa vie, de Gaza.

Il en est inspiré, lit­té­ra­lement : les vitrines de bois sombre de son salon oriental regorgent d’objets témoi­gnant de la richesse du patri­moine six fois mil­lé­naire de Gaza, qu’il a retrouvés, col­lec­tionnés depuis plus de vingt ans. " Nous sommes une très ancienne ville et civi­li­sation, mais tous les occu­pants, les Egyp­tiens, les Turcs, les Bri­tan­niques et les Israé­liens, sans parler de la période antique, ont pillé notre héritage historique. "

A presque 50 ans, Jaoudat Khoudary est un homme riche - peut-​​être le premier entre­preneur en bâtiment et travaux publics de Palestine -, mais il y a chez lui autre chose : une passion fié­vreuse pour faire resurgir du passé la splendeur cultu­relle de sa terre natale. " Ma plus grande pré­oc­cu­pation, c’est que la nou­velle géné­ration est isolée, men­ta­lement et géo­gra­phi­quement, du reste du monde. Je dois l’aider à retrouver ses racines. "

C’est un amoureux fou, un esthète en même temps qu’un homme d’affaires, fait de rondeur et de rou­blardise, avec des amis qu’il comble de sa géné­rosité, et dont il sait se servir. Anis Nacrour, diplomate français, ancien conseiller de coopé­ration cultu­relle à Jéru­salem, le connaît bien : " Jaoudat est un mécène qui sait faire fruc­tifier sa fortune, qui fonce et prend des risques. L’un de ses talents est d’avoir ses entrées aussi bien auprès du Hamas que de l’Autorité pales­ti­nienne, des Israé­liens que des Américains. "

De l’entregent, il en faut lorsque le but d’une vie est de sauver le passé archéo­lo­gique d’un ter­ri­toire à la dérive, gou­verné par la main de fer du Hamas et étranglé écono­mi­quement par Israël. Tout a com­mencé en 1986, avec la décou­verte, au milieu de gravats, d’un médaillon omeyyade du VIIe siècle, dont il fera son talisman. Avec un ami, il crée une entre­prise de travaux publics, Saqqa & Khoudary, aujourd’hui prospère.

La suite se déroule comme une épopée, dont Jaoudat Khoudary est le meilleur bio­graphe, avec Béa­trice Guelpa, qui lui a consacré un petit livre, Gaza debout face à la mer (ed. Zoé 2009). Les chan­tiers s’enchaînent, l’argent rentre vite, grâce aux contrats du Pro­gramme des Nations unies pour le déve­lop­pement (PNUD) et de l’Agence amé­ri­caine pour le déve­lop­pement inter­na­tional (USAID), dont il va devenir, bizar­rement, le prin­cipal contractant. Dans sa maison de Gaza, qu’un haut portail vert protège des regards indis­crets, Jaoudat Khoudary est prolixe de tout, sauf de détails sur sa fortune.

Arpentant les allées de son jardin luxu­riant, foi­sonnant de colonnes romaines et grecques, de cha­pi­teaux, de pal­miers et de citron­niers, il raconte ses décou­vertes archéo­lo­giques au hasard des chan­tiers de construction. La mer va devenir une autre source inépui­sable de ves­tiges antiques, que les pêcheurs de Gaza remontent dans leurs filets. Il les encourage, et la pêche aux amphores devient miraculeuse.

Jaoudat Khoudary est désormais à la tête d’un véri­table trésor composé d’objets datant des périodes phé­ni­cienne, assy­rienne, perse, grecque, romaine, byzantine et isla­mique, parfois achetés très cher… mais l’argent compte peu. Comment les faire exper­tiser ? Jaoudat Khoudary serait resté un col­lec­tionneur privé, de ceux que les ser­vices offi­ciels des anti­quités accusent de faire main basse sur les patri­moines nationaux, sans une rencontre.

Elle a lieu en 1996, à Gaza. Le Père Jean-​​Baptiste Humbert, domi­nicain et archéo­logue, est pro­fesseur à l’Ecole biblique de Jéru­salem. Rien de commun a priori entre le col­lec­tionneur bou­li­mique et le scien­ti­fique érudit, si ce n’est une commune passion : sauver ce qui peut l’être du patri­moine archéo­lo­gique de Gaza. Qua­torze ans plus tard, le Père Humbert dresse le por­trait de celui qui est devenu son ami : " Jaoudat est parti de rien, il a fait des coups, c’est une sorte d’aventurier, mais c’est aussi un esthète natio­na­liste. " De cette coopé­ration naî­tront une expo­sition à Genève, en 2007, puis un musée privé à Gaza, l’année sui­vante. " Jaoudat a envie de laisser son empreinte sur l’histoire de Gaza, observe Patrice Mugny, chef du dépar­tement de la culture de la ville de Genève. Il est empreint de roman­tisme et veut s’inscrire dans la cause pales­ti­nienne ; ce qu’il a fait relève de la pré­ser­vation du patri­moine mondial. "

Gaza est bou­le­versée par les Inti­fadas de 1987 et 2000, puis mar­ty­risée lors de la guerre menée par Israël au cours de l’hiver 2008. L’exposition de Genève a été un succès, mais l’ambitieux projet de créer un musée national à Gaza est gelé : le blocus israélien, les riva­lités entre le Hamas et le Fatah et l’animosité du Service des anti­quités de l’Autorité pales­ti­nienne inter­disent le retour de la collection.

La ville de Genève a accepté d’en être le curateur, jusqu’au jour où les condi­tions seront réunies pour que la statue d’Aphrodite en marbre blanc, joyau de la col­lection Khoudary, puisse retrouver le rivage médi­ter­ranéen. En attendant, Jaoudat Khoudary se consacre à ses affaires et à son musée, où les enfants de Gaza réap­prennent qu’ils sont les héri­tiers d’une des plus riches cultures du bassin méditerranéen.

En bordure de mer, à faible dis­tance du camp de réfugiés de Ash Shati et de la fron­tière israé­lienne, " Al Mat’haf " (le musée, en arabe) fait partie d’un com­plexe com­prenant un res­taurant pano­ra­mique et une salle de confé­rences. Dans quelques mois, grâce au ciment acheminé à prix d’or par les tunnels de contre­bande creusés sous la fron­tière égyp­tienne, un hôtel de 36 chambres accueillera une impro­bable clientèle…

" Parfois, songe Jaoudat Khoudary, je me dis que je suis fou de faire de tels inves­tis­se­ments, puis je me per­suade que c’est un pari sur l’avenir de Gaza. " La chance et un doigté tout oriental pour ne se fâcher avec per­sonne l’ont tou­jours aidé. A-​​t-​​il construit une mosquée pour le Hamas pour prix de sa liberté, comme le suggère un diplomate bri­tan­nique ? Le volume de ses intérêts finan­ciers en Palestine explique-​​il les faci­lités que les Israé­liens lui accordent pour sortir de Gaza et y revenir ?

Gaza est devenue une gigan­tesque prison à ciel ouvert où 1,4 million de Pales­ti­niens vivent dans des condi­tions souvent misé­rables. " Jaoudat Khoudary, observe Jean-​​Yves Marin, directeur des musées d’art de la ville de Genève, a compris que la consti­tution de l’identité d’un peuple passe par un musée. " Jaoudat Khoudary reste à Gaza avec son épouse et son plus jeune fils pour pour­suivre son rêve et démontrer que, dans l’adversité, Gaza reste debout face à la mer.

[1]

Par­cours

1960 Naissance à Gaza.

1983-​​1985 Diplôme d’ingénieur au Caire, diplôme de mana­gement à Turin.

1987 Directeur général de l’entreprise

de bâtiment et travaux publics

Saqqa & Khoudary.

2007 Exposition " Gaza à la croisée

des civilisations ", à Genève.

2008 Ouverture de son musée à Gaza.

2010 L’exposition de Genève est pré­sentée, depuis le 31 janvier,

à Oldenbourg (Allemagne).