Entretien du Pré­sident de la répu­blique avec le quo­tidien "Al Watan" à l’occasion de son dépla­cement en Syrie.

vendredi 5 septembre 2008

QUESTION M. le Pré­sident, vous allez effectuer votre pre­mière visite en Syrie en tant que Pré­sident de la Répu­blique. Quels mes­sages souhaitez-​​vous envoyer aux Syriens ? Et comment voyezvous l’avenir des rela­tions franco-​​syriennes dans la cadre de la nou­velle page qui a été ouverte entre les deux pays ?

LE PRE­SIDENT Mon premier message est un message d’amitié pour le peuple syrien. Nos deux pays ont noué, tout au long de l’histoire, des rap­ports étroits, pas­sionnés, et parfois – avouons-​​le – com­pliqués. Mais quelles que soient les dif­fi­cultés que nos rela­tions ont pu parfois connaître, l’amitié de nos deux peuples l’un pour l’autre ne s’est jamais démentie. C’est une richesse ines­ti­mable que nous devons à tout prix pré­server. Mais comme vous l’avez rappelé, cette visite s’inscrit aussi dans un contexte par­ti­culier puisque nos deux pays sont en train d’ouvrir une nou­velle page de leur relation. Une nou­velle page qui me tenait beaucoup à coeur, parce qu’elle voit la Syrie faire pro­gres­si­vement les choix que le monde attend d’elle, et reprendre ainsi sa place dans le concert des nations. En me rendant à Damas, je suis aussi venu dire aux auto­rités syriennes combien il est important de pour­suivre sur ce chemin. La Syrie est un grand pays qui peut apporter une contri­bution irrem­pla­çable au règlement des pro­blèmes du Proche-​​Orient. Il est essentiel qu’elle joue un rôle positif dans la région. C’est bien dans la voie de la coopé­ration que je vois l’avenir franco-​​syrien. Certes, nous sommes deux pays indé­pen­dants et nous aurons parfois nos propres intérêts, mais je suis per­suadé, comme je l’ai dit au pré­sident Bachar Al-​​Assad, quand celui-​​ci est venu le 12 juillet dernier à Paris que le chemin de la paix passe, dans cette région par nos deux pays.

QUESTION - Cer­tains ana­lystes évoquent des rela­tions stra­té­giques entre Paris et Damas, peut-​​ on aujourd’hui parler d’un retour en force de la France sur l’échiquier du Proche-​​Orient ?

LE PRE­SIDENT Depuis mon élection à la Pré­si­dence de la Répu­blique il y a quinze mois, j’ai voulu que la France reprenne toute sa place sur l’échiquier mondial. Au Proche-​​Orient, région qui est chère à mon coeur, j’ai sou­haité que notre pays prenne plei­nement ses res­pon­sa­bi­lités au service de la paix. Pour cela, il est essentiel de béné­ficier de la confiance de toutes les parties Dans cet esprit, j’ai introduit un certain nombre d’évolutions majeures, et même de rup­tures dans notre poli­tique à l’égard de la région. C’est ce que j’ai fait avec Israël, car l’amitié de la France pour Israël n’est en rien exclusive d’une amitié toute aussi forte et sincère avec ses voisins arabes, et d’un enga­gement sans faille aux côtés des Pales­ti­niens pour la construction de leur Etat. C’est aussi ce que j’ai fait avec la Syrie : il était pour moi essentiel d’ouvrir une porte au dia­logue, mais à un dia­logue exi­geant débou­chant sur des avancées concrètes. Notre retour au Proche-​​Orient a aussi été marqué, par le sommet de l’Union pour la Médi­ter­ranée, les 13 et 14 juillet der­niers à Paris, qui a été un très grand succès. Tous les chefs d’État du nord et du sud de la Médi­ter­ranée, à l’exception d’un seul, sont venus à l’ouverture de ce grand projet de civi­li­sation qui mar­quera, je crois le retour de la France et bien sûr de l’Europe dans cette région.

QUESTION - Dans le com­mu­niqué franco-​​syrien du 12 juillet dernier la France s’est engagée à prendre les mesures néces­saires pour la rati­fi­cation de l’accord d’association entre la Syrie et l’Union euro­péenne. Y a-​​t-​​il des évolu­tions ? Avez-​​vous fixé une date limite pour la ratification ?

LE PRE­SIDENT - Nous tra­vaillons avec nos par­te­naires euro­péens sur la question de l’accord d’association. Nous devons bien évidemment moder­niser et actua­liser un accord qui a été paraphé il y a trois ans. Depuis cette date, la Syrie a consi­dé­ra­blement évolué. Je crois que nous devons avant tout tra­vailler à rap­procher ce texte de la réalité écono­mique qui pré­domine aujourd’hui en Syrie. C’est d’ailleurs aussi ce que sou­haitent les auto­rités syriennes. Il est bien sur dif­ficile de parler de date pour la rati­fi­cation, car le pro­cessus des accords d’association est com­plexe et demande une rati­fi­cation par chacun des États membres, mais nous ne ména­gerons pas notre effort pour faire avancer ce dossier.

QUESTION - Vous avez affirmé à plu­sieurs reprises votre soutien aux négo­cia­tions indi­rectes entre la Syrie et Israël, une cin­quième session de ces négo­cia­tions aura lieu bientôt en Turquie alors que beaucoup de dif­fi­cultés per­sistent sur le chemin de la paix et notamment avec les nou­velles menaces israé­liennes contre le Liban, quel rôle la France peut-​​elle jouer pour faire avancer le pro­cessus de paix et ins­taurer une paix globale dans la région ?

LE PRE­SIDENT - Les pour­parlers indi­rects entre la Syrie et Israël sont une excel­lente chose, pour chacun des deux pays, mais aussi pour la région et pour le monde. Vous me dites qu’il y a des dif­fi­cultés : bien sûr, ce n’est jamais simple de faire la paix. Cela requiert beaucoup d’efforts et de volonté ; c’est pourquoi je veux saluer le courage et la lucidité des diri­geants syriens et israé­liens qui ont accepté de s’engager dans ce pro­cessus. Je veux aussi rendre hommage au travail remar­quable accompli par la Turquie sur ce dossier. Comme vous le savez, ces pour­parlers sont pour le moment indi­rects. Il est dif­ficile de dire quand ils débou­cheront sur des négo­cia­tions directes entre les deux pays, mais je sou­haite bien sûr que ce soit le plus rapi­dement pos­sible. La Syrie a sou­haité que la France co-​​parraine avec les États-​​Unis, le moment venu, la négo­ciation directe syro-​​israélienne comme la mise en oeuvre de l’accord de paix qui en résultera, y compris pour les arran­ge­ments de sécurité. Si elle a sou­haité cela, c’est parce qu’elle sait que la relation de confiance que nous avons renouée avec Israël comme avec les États-​​Unis joue un rôle majeur. C’est aussi la preuve que la confiance est en train de se recons­truire entre nos deux pays. Comme je l’ai dit au Pré­sident Assad, la France sera bien sûr dis­po­nible pour accom­pagner les parties, si elles le sou­haitent, sur le chemin de la paix et de la récon­ci­liation. Cette res­pon­sa­bilité nous la prenons solen­nel­lement, conscients des espoirs que les uns et les autres ont placés en nous. Nous ne les déce­vrons pas.

QUESTION - Le Pré­sident Assad a récemment annoncé que seul le dia­logue peut résoudre les pro­blèmes de la région, où en est aujourd’hui le dia­logue avec l’Iran ?

LE PRE­SIDENT - Je suis moi aussi convaincu que nous devons résoudre la crise ira­nienne par le dia­logue, car c’est le seul moyen d’échapper à une alter­native catas­tro­phique, que per­sonne ne sou­haite : la bombe ira­nienne ou le bom­bar­dement de l’Iran. C’est la raison pour laquelle depuis 2003, la com­mu­nauté inter­na­tionale, à l’initiative des pays euro­péens, a pri­vi­légié une stra­tégie alliant le dia­logue, avec des pro­po­si­tions très concrètes, et les sanc­tions si Téhéran refuse de se conformer à ses obli­ga­tions inter­na­tio­nales. Cette stra­tégie, je sou­haite que nous la pour­sui­vions. M. Solana a récemment pré­senté aux Ira­niens la une nou­velle pro­po­sition des Six, ambi­tieuse et qui apporte aux Ira­niens toutes les garanties. A ce jour, l’Iran n’a pas formulé de réponse sérieuse.

Je le regrette sin­cè­rement car je pense qu’il y a là une vraie oppor­tunité de résoudre enfin cette crise d’une manière accep­table par tous, et j’espère que les Ira­niens revien­dront sur leur décision. En attendant, je sou­haite que le dia­logue se pour­suive avec l’Iran et que ses diri­geants prennent conscience de la gravité de l’enjeu pour leur pays. Je les invite à réfléchir au jugement que por­teront les géné­ra­tions futures sur leurs choix d’aujourd’hui. Car c’est à l’Iran de choisir. Tout doit être mis en oeuvre pour convaincre Téhéran de pri­vi­légier la coopé­ration sur l’isolement et la confrontation.

Parution le mercredi 3 septembre 2008