Entre ruptures et continuités

Isabelle Avran, Pour la Palestine n°49, mardi 25 avril 2006

Elections en Palestine /

Un peu moins de deux mois après les élec­tions légis­la­tives pales­ti­niennes rem­portées lar­gement par le Hamas, le nouveau Premier ministre, Ismail Hanyieh, a pré­senté au Pré­sident Mahmoud Abbas un gou­ver­nement de 24 membres, composé de res­pon­sables du mou­vement isla­miste et de tech­ni­ciens. Le Premier ministre israélien par intérim, Ehud Olmert, à la veille des élec­tions du 28 mars donnant son parti Kadima gagnant, réaf­firme une stra­tégie mise en oeuvre de longue date : l’unilatéralisme, le refus de toute négo­ciation avec les Pales­ti­niens, pour annexer d’ici 2010 les grands blocs de colonies. La com­mu­nauté inter­na­tionale, elle, brandit contre les Pales­ti­niens la menace de sanc­tions dont elle a tou­jours refusé le principe contre d’Israël, qui continue à jouir d’une totale impunité. Rup­tures, ou continuités ?

Des élec­tions trans­pa­rentes et démo­cra­tiques. Au moins la com­mu­nauté inter­na­tionale, de Washington à Bruxelles ou Paris, aurat-​​ elle dû recon­naître ce mérite au scrutin légis­latif pales­tinien de ce 25 janvier 2006 pourtant tenu sous occu­pation. Les entraves n’ont pas manqué, entre les arres­ta­tions de nombre de can­didats, sin­gu­liè­rement ceux du Hamas - ce qui a ali­menté sa popu­larité en tant qu’ennemi désigné par Israël - aux mul­tiples inter­dic­tions imposées par l’armée à Jéru­salem ou aux dif­fi­cultés d’une cam­pagne barrée par les cen­taines de check­points qui enferment la mul­ti­plicité des enclaves du ter­ri­toire pales­tinien. Plu­sieurs cen­taines d’observateurs inter­na­tionaux, cependant, ont insisté sur le bon dérou­lement d’un scrutin tenu à la date annoncée. Mieux : fait unique dans la région, des cen­taines de Pales­ti­niens eux-​​mêmes ont tenu leur rôle d’observateurs, ce qui sou­ligne la déter­mi­nation démo­cra­tique d’une société pourtant épuisée et laisse pré­sager de ses pos­sibles exi­gences pour les scrutins à venir où l’alternance pourrait, de nouveau, être au rendez-​​vous.

Une exigence de changement

Pro­ba­blement le Hamas lui-​​même ne s’attendait-il pas à un tel raz-​​de-​​marée aux élec­tions légis­la­tives, les secondes de l’histoire du ter­ri­toire pales­tinien occupé, les pre­mières aux­quelles il par­ti­cipait. Leur vic­toire et, partant, la défaite du Fatah, sont de ce point de vue his­to­riques. Mahmoud Abbas avait fait le pari de l’intégration au système poli­tique pales­tinien du mou­vement de la résis­tance isla­miste. Celui-​​ci, déjà, l’avait emporté sur le Fatah lors de la der­nière phase des élec­tions muni­ci­pales en Cis­jor­danie, en décembre 2005. Et s’il a res­pecté la trêve uni­la­térale, il a aussi accepté les règles du jeu élec­toral, et notamment la par­ti­ci­pation des femmes sur ses listes [1] Il a obtenu la majorité absolue, et 76 sièges sur 132. Pro­ba­blement aussi se serait-​​il contenté d’être un brillant perdant, laissant au Fatah la gestion du pouvoir et d’improbables négo­cia­tions, s’appuyant sur un score confor­table pour for­muler ses exi­gences en par­ti­culier sur le terrain social et se réserver la carte de la cri­tique sur le terrain poli­tique. Désormais confronté à la gestion du pouvoir, il est en quelque sorte à l’heure des choix. A la fois quant à son projet de société et quant à son pro­gramme politique.

C’est sous la ban­nière « Réforme et chan­gement  » que le Hamas a fait cam­pagne. L’axant prin­ci­pa­lement sur le thème de l’assainissement de la vie poli­tique pales­ti­nienne, il a également, sinon d’abord, récolté les fruits de l’affaiblissement de la stra­tégie du pré­sident de l’Autorité pales­ti­nienne, Mahmoud Abbas, pourtant élu un an plus tôt, mais miné par le choix fon­da­mental d’unilatéralisme des diri­geants israé­liens au profit d’une colo­ni­sation à outrance de la Cis­jor­danie. Un choix qui a de facto rendu caduc, au moins dans la période, tout projet de négo­cia­tions. Le Fatah, qui a fait des négo­cia­tions sa stra­tégie et qui les a portées qua­siment seul depuis quinze ans paie le prix de cet échec qui se traduit par l’impasse poli­tique et diplo­ma­tique, par le déchaî­nement de la colo­ni­sation et par une dégra­dation sans pré­cédent des condi­tions de vie ou de survie et de sécurité de la popu­lation. Nombre d’éditorialistes pales­ti­niens sou­li­gnaient, au len­demain du scrutin, combien le Hamas est apparu comme le seul sus­cep­tible de répondre par l’intransigeance à l’intransigeance israé­lienne. Mais c’est aussi sur le terrain de la gestion des ins­ti­tu­tions, de la vie écono­mique et sociale, que le Hamas, qui a su déve­lopper un réel réseau d’entraide, a fait le plein des voix. Soumise à l’étranglement écono­mique, à l’appauvrissement absolu, la popu­lation a d’autant plus sanc­tionné le népo­tisme, le clien­té­lisme ou la cor­ruption, comme l’indécent enri­chis­sement de cer­tains des cadres du parti au pouvoir. A l’inverse, les can­didats du Hamas ont su déve­lopper une image de probité et de com­pé­tence au point d’attirer sur leurs listes des can­didats sans affi­liation, éloignés des pré­oc­cu­pa­tions isla­mistes, ou de conquérir des voix chré­tiennes. 60% des élec­teurs du Hamas ne se défi­nissent pas comme isla­mistes. Le nouveau Premier ministre, Ismail Hanyieh, qui vit dans le camp de réfugiés de Chatti dans la bande de Gaza, incarne cette image de proximité avec la popu­lation et ses dif­fi­cultés quotidiennes.

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© Nihad Awartani
Le plan d’Abou Mazen (les négo­cia­tions), celui du Hamas (la lutte armée) et celui d’Israël (les bombardements).

Mais cette vic­toire his­to­rique interroge aussi la stra­tégie des forces qui, dans la société pales­ti­nienne, se réclament de la gauche natio­na­liste et de la démo­cratie. Si Mus­tapha Bar­ghouti, fon­dateur de « Mou­badara  » et connu comme l’un des pères de l’Union des comités de secours médical pales­tinien, avait recueilli un score hono­rable à la pré­si­den­tielle, sa liste n’obtient cette fois que deux élus, de même que la « troi­sième voie » de Salam Fayyad et Hanan Achrawi, tandis que les orga­ni­sa­tions de la gauche tra­di­tion­nelle de l’OLP sont de fait mar­gi­na­lisées. La bipo­la­ri­sation que semble révéler ce scrutin témoigne aussi de la dis­tance des diri­geants de ces orga­ni­sa­tions avec la popu­lation et les besoins qu’elle exprime. Les ONG elles-​​mêmes, pourtant effi­caces, com­blant le déficit de ser­vices publics et de ser­vices d’urgences, pâtissent d’une pro­fes­sion­na­li­sation de leurs cadres dès lors moins perçus qu’à leurs débuts comme mili­tants de terrain. En tout état de cause, la question sociale a émergé comme centrale.

Des défis nouveaux

La nou­veauté de la période ouvre dès lors sur plu­sieurs inter­ro­ga­tions qui ren­voient au projet de société du mou­vement isla­miste, aux rela­tions entre l’Autorité pales­ti­nienne et l’OLP -question mar­gi­na­lisée ces der­nières années -, aux moda­lités de la résis­tance et au projet diplo­ma­tique, comme à la réor­ga­ni­sation de la scène poli­tique pales­ti­nienne, tant à l’intérieur du ter­ri­toire occupé que dans les camps de l’exil. « Nous avons un pro­gramme clair. Nos deux pré­oc­cu­pa­tions essen­tielles sont l’économie et la sécurité. (…) Il y a beaucoup trop d’armes dans la rue qui sont entre les mains des familles ou de cer­tains organes de sécurité. (…) La res­tau­ration de l’ordre et de la dis­ci­pline est l’une de nos prio­rités. Nous n’accepterons ni cor­ruption, ni favo­ri­tisme. Nous allons désarmer les gangs et les mafias qui pro­voquent le chaos », assure Mahmoud al-​​Zahar, nommé depuis ministre de l’Intérieur [2]. Isla­mi­sation de la société ? Sans doute est-​​ce l’un des objectifs des Frères musulmans. La Palestine, quelles que soient ses spé­ci­fi­cités, ins­crites dans l’histoire de sa r é s i s t a n c e , n’échappe pas pour autant aux ten­dances, diver­si­fiées, qui se mani­festent dans la région. Mais, comme le fait remarquer Camille Mansour [3], ce sont aussi les condi­tions mêmes de l’occupation, la réor­ga­ni­sation de l’espace que bou­clages et check­points imposent en limitant l’horizon de chacun qui ont, d’ores et déjà, contribué à un repli sur la famille, le clan… Ou sur ce qui apparaît comme tra­dition, perçue comme devant être pré­servée. Le Hamas, lui, dont l’orientation écono­mique s’inspire plus volon­tiers du libé­ra­lisme, si tant est que cela ait un sens dans une situation de total étouf­fement imposé par l’occupation, conjugue isla­misme et natio­na­lisme. Comme le sou­ligne Leila Shahid, c’est pro­ba­blement de cette double com­po­sante qu’il tire sa légi­timité auprès de la popu­lation dont la majorité affirme qu’elle refusera, notamment, toute ten­tative d’imposer une légis­lation isla­mique ou de réviser les pro­grammes scolaires.

Bouleversements politiques sur la scène palestinienne

C’est peu dire que la défaite du Fatah, pre­mière orga­ni­sation de l’OLP, qui tenait les rênes de l’organisation comme du pouvoir au sein du ter­ri­toire pales­tinien, bou­le­verse la donne. Accusé de cor­ruption et de l’impasse actuelle, il fait aussi les frais de ses carences de démo­cratie interne. Son dernier congrès remonte à 1989. L’absence de débat stra­té­gique s’est conjuguée à celle du renou­vel­lement de ses cadres, malgré l’apparition, à côté des grandes familles tra­di­tion­nelles, non pas seulement d’une mais de deux géné­ra­tions nou­velles. Celle de la pre­mière Intifada, dont les cadres sont soit en prison, tel Marwan Bar­ghouti, soit en quête de pou­voirs, tel Mohammed Dahlan ; celle de la seconde Intifada, celle des enfants souvent empri­sonnés et en mal de sco­larité durant la pre­mière, et qui croit en grande partie pouvoir tirer sa légi­timité de cinq ans d’engagement armé dont elle a payé le prix fort. La dif­ficile consti­tution d’une seule liste, unie, pour les élec­tions, en a témoigné, un an après la mort de Yasser Arafat qui faisait figure de ciment de l’unité nationale. Que va faire le mou­vement de sa défaite ? Sera-​​telle l’occasion du débat et d’une refonte de ses liens avec la popu­lation, ou au contraire la frus­tration et les concur­rences risquent-​​elles de dégé­nérer en crise plus profonde ?

Le Hamas, lui, aurait préféré un gou­ver­nement d’union nationale dont le pro­gramme serait néces­sai­rement dif­férent de celui du mou­vement, comme l’avait indiqué sa tête de liste, Ismail Hanyieh [4]. Durant la pre­mière Intifada, le mou­vement alors naissant, prin­ci­pa­lement dans la bande de Gaza, se sin­gu­la­risait par ses attaques vio­lentes contre les forces de la résis­tance nationale -après celle, quelques années plus tôt, des locaux du Croissant Rouge, dirigé par le popu­laire Dr Haïder Abdel Shafi, considéré comme proche des com­mu­nistes. Le cheikh Ahmad Yassine - revenu d’Egypte à Gaza en 1971-​​ avait jeté les bases du mou­vement, dans la lignée des Frères musulmans, dès les années soixante-​​dix, limitant alors ses acti­vités à l’aide sociale et aux études reli­gieuses, avec des fonds venus prin­ci­pa­lement des pays du Golfe ou de Jor­danie. Tandis que la jeu­nesse pales­ti­nienne voulait « donner vie aux rêves des aînés et à leur aspi­ration à l’indépendance », comme l’exprimait alors le Dr Ahmed Hamzeh, les asso­cia­tions isla­mistes s’inscrivaient dans la pre­mière Intifada comme mou­vement dont les orga­ni­sa­tions natio­na­listes appa­rais­saient comme l’une des cibles, avec l’assentiment de diri­geants israé­liens en quête d’une alter­native à l’OLP [5]. Près de vingt ans plus tard, forts d’une nou­velle image de l’échec du pro­cessus de négo­cia­tions et d’une forte résis­tance armée, popu­laire, les diri­geants du Hamas affichent au contraire une volonté de coopérer avec toutes les com­po­santes de la scène poli­tique nationale pales­ti­nienne. Ce qui lui aurait aussi permis de par­tager la res­pon­sa­bilité des dif­fi­cultés de gestion du pouvoir. Cer­tains mili­tants natio­na­listes et cer­tains intel­lec­tuels étaient favo­rables à un gou­ver­nement de coa­lition, tel Georges Gia­caman, doyen de l’université de Bir Zeit qui, dans une tribune publiée par Amin [6], a estimé qu’il serait contraire à l’intérêt national de parier sur une défaite du Hamas au nom de calculs partisans.

Une question qui pose également celle des rela­tions entre l’Autorité nationale pales­ti­nienne et l’OLP. Offi­ciel­lement, le Conseil légis­latif pales­tinien est partie inté­grante du Conseil national pales­tinien, repré­sen­tatif de l’ensemble du peuple pales­tinien, sous occu­pation et en exil. Offi­ciel­lement aussi, c’est l’OLP et non l’ANP qui est signa­taire et garante des accords conclus avec Israël. Pré­sident de l’ANP, Mahmoud Abbas l’est aussi de l’OLP dont les ins­tances n’ont en réalité guère eu depuis Oslo l’occasion de se réunir et de débattre. L’arrivée du Hamas au Par­lement oblige aussi à repenser ces rela­tions. En tout état de cause, l’OLP dit non au Hamas si celui-​​ci ne la reconnaît pas comme seule et légitime repré­sen­tante du peuple pales­tinien. Le FPLP a eu à son tour l’occasion de le réaffirmer.

Le Hamas entre intransigeance et pragmatisme

C’est donc un gou­ver­nement de 24 membres composé pour moitié de res­pon­sables du Hamas et pour moitié de tech­ni­ciens qui n’en sont pas membres -et au sein duquel on compte un chrétien, et une femme-​​ que le nouveau Premier ministre, Ismaël Hanyieh, a soumis le 19 mars au pré­sident Abbas (voir encadré ). Avant son inves­titure par le Conseil légis­latif, et tandis que les ins­tances de l’OLP l’ont rejeté, Mahmoud Abbas l’a quant à lui accepté, quelques jours après l’assaut de la prison de Jéricho par les troupes israé­liennes. D’une part, au nom du respect de la démo­cratie. Ensuite, pour favo­riser l’intégration du mou­vement au système poli­tique pales­tinien. Enfin, il parie sur le prag­ma­tisme du mou­vement qui, depuis plu­sieurs mois, res­pecte la trêve uni­la­térale, en dépit des pro­vo­ca­tions meur­trières d’Israël. Au mot d’ordre « un seul pouvoir, une seule loi, une seule Autorité armée » de Mahmoud Abbas, le Hamas préfère celui de « la voie de la résis­tance, au-​​dessus de toutes les autres ». La « résis­tance sous toutes ses formes », plaide le Hamas, est un droit légitime du peuple pales­tinien. Pour Mahmoud al-​​Zahar, pourtant, la vocation des mili­tants du Hamas n’est pas de porter les armes, même s’il ajoute que « chaque fois que nous avons voulu orga­niser des mani­fes­ta­tions paci­fistes, les Israé­liens nous ont tiré dessus, arrêtés, jetés en prison (…) La vio­lence s’arrêtera quand s’arrêtera l’occupation.  » [7]

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© Jalal Al-​​Rifa’
La guerre de l’aide écono­mique. Dans une main l’argent sous forme de cou­peret, dans l’autre un courrier portant sur la recon­nais­sance d’Israël devant être signé.

Pour autant, lors d’un entretien à la chaîne amé­ri­caine CBS, le 17 mars, Ismail Hanyieh a répété que son mou­vement ne s’oppose pas à la pour­suite des négo­cia­tions par le Pré­sident Abbas au nom de l’OLP, que lui-​​même « n’a jamais encouragé les attentats sui­cides » et qu’il « espère un jour un accord de paix avec Israël ». S’il refuse la décla­ration d’indépendance de l’OLP de 1988 et le plan Fahd adopté par la Ligue arabe (la paix en échange d’un retrait des ter­ri­toires occupés depuis 1967 et d’une « solution » pour les réfugiés), le Hamas se dit prêt à « envi­sager des méca­nismes de négo­cia­tions » si Israël reconnaît les droits des Pales­ti­niens et « fait une pro­po­sition sérieuse » pour un retrait total des ter­ri­toires occupés depuis 1967. Il ne reconnaît pas les accords signés, mais entend les aborder « avec sens des res­pon­sa­bi­lités  » et envisage une « trêve à long terme ».

Annexionnisme et unilatéralisme : la continuité israélienne

Pas de négo­cia­tions avec le nouveau gou­ver­nement pales­tinien, répondent les diri­geants israé­liens, pariant sur l’isolement pales­tinien sur la scène inter­na­tionale, iso­lement dont la ministre des Affaires étran­gères, Tzipi Livni, a fait le cheval de bataille de sa tournée euro­péenne. Sans doute les diri­geants du parti Kadima créé par Ariel Sharon, avant qu’un coma profond l’écarte de la vie poli­tique, ont-​​ils compris avec ces cinq années d’Intifada que le « Grand Israël » de la mer au Jourdain ne relevait guère du projet réa­li­sable. C’est en tout cas, avec le retrait de Gaza, le message qu’ils ont pré­tendu adresser tant à leur propre opinion qu’à la com­mu­nauté inter­na­tionale, prompte à se laisser convaincre par le por­trait séduisant d’un Ariel Sharon muant de son long par­cours d’homme de guerre ayant poussé la vio­lence à son paroxysme - des mas­sacres de Kybia à ceux de Sabra et Chatila, des bom­bar­de­ments du Liban au siège des villes et camps de réfugiés de Cis­jor­danie et de la bande de Gaza-​​ à une nou­velle stature d’« homme de paix » ainsi qua­lifié par George W.Bush. Une mutation qui sym­bo­li­serait celle de la société israé­lienne, per­met­trait de jus­tifier la pro­gression inégalée des coopé­ra­tions écono­miques et stra­té­giques de l’Europe et sin­gu­liè­rement de la France avec Tel-​​Aviv et jet­terait sur la partie pales­ti­nienne l’opprobre du refus de la paix. Si Benyamin Neta­nyahu et les caciques du Likoud conti­nuent de s’arc-bouter sur cette vieille obsession d’« Erez Israël » de la droite sio­niste, les diri­geants de Kadima, trans­fuges du Likoud et d’un tra­vaillisme dont Shimon Pérès a fait la caution de Sharon, n’en ont pas pour autant aban­donné ce qu’ils consi­dèrent comme l’essentiel : l’annexion de la plus grande partie du ter­ri­toire pales­tinien dépeuplé de ses habi­tants. Le retrait d’une bande de Gaza sur­peuplée où quelque 8000 colons se par­ta­geaient 40% de la terre au prix d’un déploiement de forces coûteux s’inscrit dans cette pers­pective. Surtout, ce redé­ploiement de forces a indiqué la méthode : le rejet de toute négo­ciation, c’est-à-dire l’unilatéralisme. Qu’Ehud Olmert pré­tende ne refuser qu’aujourd’hui, à l’issue du scrutin, de négocier avec le gou­ver­nement pales­tinien n’est donc qu’un leurre et le vote du peuple pales­tinien en faveur du mou­vement Hamas qu’un alibi de plus.

Car cette stra­tégie n’a rien de nouveau. Elle prévaut sans ambi­guïté depuis l’échec de la négo­ciation de Camp David. Durant les années d’Oslo, une négo­ciation dite « inté­ri­maire » accom­pa­gnait une poli­tique de colo­ni­sation aussi outran­cière qu’illégale de la Cis­jor­danie. Dès lors qu’il s’est agi de négocier les dos­siers essen­tiels de la terre, des colonies, de Jéru­salem, du statut du ter­ri­toire, des fron­tières, des réfugiés, que l’accord de 1993 avait laissés pour la fin, le gou­ver­nement d’Ehud Barak a réussi à la fois à réfuter le droit inter­na­tional comme fon­dement de la paix, à délé­gi­timer la partie pales­ti­nienne dès lors qu’elle refusait de confondre paix et mar­chandage et, ce faisant, est parvenu à exclure la négo­ciation comme méthode sinon la paix comme horizon. L’« ère nou­velle » saluée avec osten­tation par Ariel Sharon dans la mort de son ennemi per­sonnel, Yasser Arafat, qu’il avait condamné à la séques­tration, n’a pas davantage altéré le choix stra­té­gique uni­la­téral du gou­ver­nement israélien. Et Mahmoud Abbas, à tous les sens du terme, s’est dès lors heurté à un mur. Une méthode, donc, pour un projet qu’Ehud Olmert se plait à répéter à son opinion publique : définir d’ici 2010 les fron­tières de l’Etat, en annexant à Israël les grands blocs de colonies et en ne laissant aux dépouilles de l’hypothétique Etat pales­tinien que quelques frag­ments de terre isolés, sur­peuplés, et invi­vables. Et donc, quoi qu’il arrive, dans une situation explosive. Le « cen­trisme » que les chan­cel­leries amé­ri­caine et euro­péennes prêtent au parti Kadima ne relève donc en rien d’une rupture mais bien davantage d’une conti­nuité his­to­rique, tant en termes d’objectifs que de stratégie.

Les résultats des élec­tions pales­ti­niennes lui servent en revanche de nouveau pré­texte à l’impunité. Le refus israélien de res­pecter la démo­cratie, de se conformer aux accords signés concernant la conti­nuité ter­ri­to­riale pales­ti­nienne et le droit de passage sûr entre la Cis­jor­danie et la bande de Gaza, la pour­suite de la construction illégale du mur d’annexion et la colo­ni­sation accé­lérée de la vallée du Jourdain , s’accompagnent d’un regain de la stra­tégie de chaos, qu’il s’agisse des raids contre les popu­la­tions, des assas­sinats dits « ciblés » et de leurs « dom­mages » dits « col­la­téraux », de l’assaut de la prison de Jéricho , ou de la rétention des sommes dues à l’ANP (droits de douane), pour épuiser ses finances et anéantir ses ins­ti­tu­tions. Une stra­tégie de chaos imposé aux Pales­ti­niens dont Kadima espère, s’il conserve le pouvoir, faire un pré­texte de plus de son unilatéralisme…

L’irresponsabilité internationale

Asthé­nique durant -au moins-​​ toute cette pre­mière année de pouvoir de Mahmoud Abbas, la com­mu­nauté inter­na­tionale joue aujourd’hui l’effarouchement. Inca­pable de faire du respect du droit inter­na­tional le pilier de sa diplo­matie, elle a préféré saluer le retrait de Gaza, non­obstant son objectif d’annexion de la Cis­jor­danie, comme une preuve de bonne volonté israé­lienne et comme la démons­tration que l’unilatéralisme per­met­trait d’avancer plus sérieu­sement que la négo­ciation, fût-​​ce aux condi­tions colo­niales d’Israël. Une poli­tique tota­lement irres­pon­sable. Les membres du quar­tette ne sau­raient donc se dédouaner d’une évolution poli­tique qu’ils se croient aujourd’hui en droit de condamner.

Pourtant, ils ont réso­lument inversé l’équation du conflit. Ce n’est pas à l’occupant de se plier au droit, mais à l’occupé de faire la preuve préa­lable de son droit et de sa capacité à l’autodétermination et à un Etat indé­pendant. Aucun des membres du quar­tette n’a accepté le principe de sanc­tions contre Israël, laissant impunis la construction du mur d’annexion, la colo­ni­sation massive, les raids et les bom­bar­de­ments meur­triers, le siège des villes et des camps pales­ti­niens, les assas­sinats en série, et le cycle de vio­lence de cette occu­pation. Toutes les « lignes rouges », repoussées les unes après les autres depuis le début de cette Intifada et de sa répression san­glante, ont été fran­chies dans l’attente impavide des sui­vantes. Les recom­man­da­tions du Par­lement européen en faveur non de sanc­tions mais sim­plement de la sus­pension de l’application de l’accord d’association de 1995 tant qu’Israël ne se confor­merait pas au droit inter­na­tional et à ses obli­ga­tions ont été rejetées par les gou­ver­ne­ments au mépris de la démo­cratie et au nom d’une pré­fé­rence : le dia­logue dans l’impunité plutôt que des pres­sions décrites comme sus­cep­tibles de ren­forcer un consensus national paranoïaque.

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© Emad Hajjaj
Les élections palestiniennes

C’est en revanche contre le peuple pales­tinien que vient de surgir l’hypothèse de sanc­tions à l’issue de son vote. Certes, la com­mu­nauté inter­na­tionale plaide le respect de la démo­cratie et craint une crise huma­ni­taire grave en cas de sus­pension de son aide écono­mique, alors que deux tiers de la popu­lation vivent sous le seuil de pau­vreté. C’est ce qui a amené Washington à défendre le principe d’une réunion israélo-​​égypto-​​palestinienne sur la réou­verture du ter­minal de Karni, fermé par Israël depuis fin janvier contrai­rement aux accords signés. Il reste que refusant d’imposer la moindre condi­tion­nalité à sa coopé­ration étroite avec Tel-​​Aviv, la com­mu­nauté inter­na­tionale s’estime aujourd’hui auto­risée à imposer des condi­tions au Hamas et au gou­ver­nement pales­tinien. A aucun moment, ni l’ONU, ni l’Union euro­péenne n’ont été capables de fournir une défi­nition du ter­ro­risme, qui les aurait contraints à condamner le ter­ro­risme d’Etat israélien. En revanche, les Etats-​​Unis, puis l’Europe à l’issue des attentats sui­cides reven­diqués par le Hamas, l’ont inscrit sur leur liste des orga­ni­sa­tions ter­ro­ristes. Washington a entretenu des liens avec le mou­vement isla­miste jusqu’au début des années 1990, en fait jusqu’au revi­rement israélien qui, après avoir cru voir dans ce mou­vement une alter­native au natio­na­lisme pales­tinien, y a perçu un ennemi à réduire tout en cher­chant à le pousser dans la voie de la radi­ca­li­sation. C’est en 1992 que plu­sieurs cen­taines de mili­tants du Hamas sont déportés par Israël dans un « no man’s land » dans sud du Liban alors occupé. C’est cette même année que Washington inscrit le Hamas sur sa liste des orga­ni­sa­tions ter­ro­ristes. L’Europe suivra quelque dix ans plus tard.

Stratégie à haut risque

Le quar­tette exige aujourd’hui du Hamas la recon­nais­sance d’Israël et le respect des accords déjà signés par l’Autorité pales­ti­nienne. Les Etats-​​Unis y ajoutent son désar­mement, l’Union euro­péenne le renon­cement à la vio­lence, négli­geant que la résis­tance armée et non pas les attentats contre les civils, -au-​​delà des débats sur son efficacité-​​ constitue un droit des peuples occupés reconnus par les Nations unies. Pour autant, jamais Israël n’a reconnu le droit des Pales­ti­niens à un Etat dans les fron­tières de 1967, et rejette l’arrêt des vio­lences contre la popu­lation pales­ti­nienne occupée ou le respect des accords signés. Pire : Washington et Londres viennent eux-​​mêmes de violer, à Jéricho, les accords conclus en 2002 sur la sur­veillance de la prison et de ses détenus. A l’inversion des termes du conflit s’ajoute la poli­tique du « deux poids deux mesures »…

En quête d’un rôle diplo­ma­tique nouveau, Moscou a tenté une percée en invitant, en février, une délé­gation du Hamas. Offi­ciel­lement pour lui faire entendre les exi­gences du quar­tette. Mais si Washington n’est pas défa­vo­rable à une évolution confes­sion­nelle des para­mètres dans la région au détriment d’une vision poli­tique, et si cer­tains évoquent d’hypothétiques négo­cia­tions secrètes avec le Hamas, l’isolement demeure l’orientation officielle.

Cette stra­tégie à hauts risques indique en fait un tournant : celui de l’adoption par les Etats de l’Union euro­péenne, et sin­gu­liè­rement par Paris, des thèses néo­con­ser­va­trices de Washington. Nombre de mul­ti­na­tio­nales fran­çaises, dépitées de n’être pas invitées au partage du marché irakien, aspirent à conquérir des contrats lucratifs avec Israël, fût-​​ce en Palestine occupée, le gou­ver­nement français plaidant alors, comme c’est le cas pour la construction du tramway à Jéru­salem, une affaire com­mer­ciale et privée qui ne le regar­derait pas même s’il en a favorisé l’avènement. Paral­lè­lement, tandis qu’après Hubert Védrine, Domi­nique de Vil­lepin défendait à la tribune des Nations unies, à la veille de la guerre en Irak, le respect du droit et des ins­ti­tu­tions inter­na­tionaux, une vision du monde fondée sur le droit se dérobe aujourd’hui au profit d’une autre séparant la « civi­li­sation » occi­dentale de la « bar­barie » du monde musulman. Et dont l’occupation de la Palestine, au nom des thèses israé­liennes de « sépa­ration  », fait figure de labo­ra­toire. Or la fac­ticité de cette thèse d’une guerre glo­ba­lisée des civi­li­sa­tions ne protège pas pour autant contre son expansion. Ni dans le monde arabe, ni en Europe. L’enjeu d’une réorien­tation de la poli­tique euro­péenne et fran­çaise, dès lors, ne concerne pas seulement l’avenir des droits du peuple pales­tinien. Il renvoie aussi à l’évolution des rela­tions inter­na­tio­nales et à l’avenir de notre propre société.

Isabelle Avran

Au sein du nouveau gou­ver­nement
Ismail Hanyieh, Premier ministre.
Nasser Eddin Shaer, pro­fesseur en études isla­miques à Naplouse, vice-​​Premier ministre, en Cis­jor­danie, Ismail Hanyieh ne pouvant s’y rendre.
Mahmoud al-​​Zahar, l’un des diri­geants du Hamas à Gaza, dont il est co-​​fondateur avec le cheikh Ahmad Yassine (tué en 2004 par un missile israélien) ; les diri­geants israé­liens ont tenté de l’assassiner, lors d’un raid en 2003 au cours duquel son fils a été tué. Considéré comme un « dur » du mou­vement, il est ministre des Affaires étran­gères.
Saïd Seyam, considéré comme « prag­ma­tique », ministre de l’Intérieur
Omar Abdel Razek, pro­fesseur d’économie, tout juste libéré d’une nou­velle détention admi­nis­trative, ministre des Finances.
Mariam Saleh ministre chargée des ques­tions des Femmes
Samir Abou Isa, ministre du Plan
Alla al-​​Arag, ministre de l’Economie
Naim Rajoub, ministre des Affaires reli­gieuses
Ziad Zazza ministre des Affaires publiques
Bassem Naim ministre du Logement
Faker Turman ministre des Affaires sociales
Tannous Abou Ita, ministre du Tourisme.

[1] 13 sur sa liste nationale, pour 12 au Fatah.

[2] Entretien à Libé­ration, 2 février 2006.

[3] Voir entretien avec Camille Mansour dans Pour la Palestine de décembre 2005.

[4] Dans un entretien à la chaîne satel­li­taire al-​​​​ Arabia, le 26 janvier.

[5] Le Hamas, constitué le 14 décembre 1987 a fondé sa branche armée, les bri­gades Ezzeddine al-​​​​Qassam, deux ans plus tard. Le Jihad isla­mique, lui, a été créé en 1980.

[6] Voir le site de l’Arab media infor­mation network, http://​www​.amin​.org

[7] Entretien à Libé­ration, 2 février 2006.