Entre l’épée et la rose…

Edgar Davidian, lundi 11 août 2008

"Mahmoud Dar­wiche, chantre de la Palestine et orfèvre des mots simples, est celui qui a su parler du pain que fait sa mère, de l’éternité des figuiers de bar­barie, de la solitude des chevaux, de la gloire des feuilles d’olivier, de la chute des lunes argentées…"

« Inscris ! Je suis poète. Inscris ! Je suis arabe. » La terre entière a obéi à ces quelques mots tirés du poème Identité écrit en 1964 ! Et c’est solen­nel­lement inscrit que Mahmoud Dar­wiche, mort en ce 9 août d’un cœur malmené par des his­toires d’amours tumul­tueuses et inex­tri­cables, entre une terre spoliée et une vie faite d’errance, de volutes de ciga­rettes, de stress et de combats durs, a aujourd’hui, plus que jamais, tous les égards d’un poète.

Un grand et véné­rable poète qui se range, en toute sagesse, dans l’Olympe d’un verbe uni­versel où reposent Lorca, Yeats, Ritsos, Neruda, Evtou­chenko, Maïa­kovski, Aragon et bien d’autres…

Il avait un langage que grands et petits com­pre­naient. Mais Ehud Barak trouve « qu’Israël n’est pas encore prêt » pour l’intégrer aux pro­grammes sco­laires israé­liens. Un langage où brillait une langue arabe renou­velée et enrichie de toutes les musi­ca­lités, de toutes les images, de toutes les sonorités.

Sono­rités du vent, du sable, du désert, d’une civi­li­sation ances­trale, d’une ouverture d’esprit qui criait bien haut l’injustice et qui, sans se résigner et baisser les bras, attendait la paix…

Mahmoud Dar­wiche, chantre de la Palestine et orfèvre des mots simples, est celui qui a su parler du pain que fait sa mère, de l’éternité des figuiers de bar­barie, de la solitude des chevaux, de la gloire des feuilles d’olivier, de la chute des lunes argentées, de la voracité des bouches de canon, de la fra­gilité des oiseaux sans ailes, de la vérité à deux visages, de la neige noire, des épées encore dégou­li­nantes de sang, des poètes aux paroles de pro­phètes, de la nos­talgie des terres perdues, de la rareté des roses entre les fils de bar­belés, des enfances per­qui­si­tionnées, des nuages empri­sonnés, de l’amour des femmes que la vie ravit, des murs qui veulent de l’herbe, des ombres qu’on attrape comme des pommes mûres, des morts qui res­sus­citent, du sang qu’on vend comme de la soupe…

Autant d’images sai­sis­santes, de sym­boles, de mythes, d’allégories, de méta­phores, que la poésie libre, rimée et rythmée, de Mahmoud Dar­wiche élabore en un art subtil, efficace et puissant. Un art qui puise sa source au quo­tidien et qui, par-​​delà un fécond ima­gi­naire, construit tout ce que l’histoire détruit pour un présent qui ne com­mence pas et ne finit pas…

Un désespoir générateur de création…

Depuis ses huit ans, marqués par la des­truction de son village natal al-​​Birwah, en Galilée, à côté de Saint-Jean-d’Acre, Mahmoud Dar­wiche, à l’étroit sur cette terre car « il vient d’un pays dépourvu de pays », aura à affronter l’exil, l’errance, la solitude.

Après trente ans d’exil, de Moscou au Caire en passant par Bey­routh, Tunis et Paris, il s’installe à Ramallah. Entre-​​temps ses houleux combats et ses vifs enga­ge­ments poli­tiques sont notoires. Son goût des mots et sa légen­daire élégance d’intellectuel aussi !

« Celui qui m’a changé en exilé m’a changé en bombe… » Phrase ter­rible et lourde que la planète entière mesure dans sa gravité, qui sera gravée en lettres de feu sur le cœur du poète au désespoir pourtant géné­rateur de création. Homme noble et cou­rageux, il saura gérer, dans une saine accep­tation, par le biais d’une écriture sal­va­trice et libé­ra­trice et de l’action poli­tique, ses colères, ses révoltes, ses doutes, ses espoirs…

« Ma vie appar­tient aux mains qui me pré­parent mon café le matin »… « Nous les chas­serons du pot de fleurs et de la corde à linge »… C’est avec ces vers, entre ten­dresse et naïveté d’enfant, tirés au hasard d’une pro­duction poé­tique intense, d’une déchi­rante trans­pa­rence, que Mahmoud Dar­wiche s’est imposé comme la voix du monde arabe dans ses horizons embrasés et ses tourmentes.

Plus de vingt recueils de poésie sont dans les devan­tures des librairies (sans compter les travaux de presse engagée pour la cause pales­ti­nienne), non seulement pour les lec­teurs arabes, mais aussi pour tous les mordus du monde du Par­nasse car ces œuvres sont tra­duites et dif­fusées aujourd’hui dans toutes les langues.

Pour ce long cri de la justice et cet irré­pres­sible désir de vivre, Mahmoud Dar­wiche a laissé une œuvre, certes défense et illus­tration d’une terre et en l’occurrence ici c’est la Palestine, mais jamais cette poésie, qui pourtant inter­pelle, n’est « tenue de fournir un pro­gramme poli­tique au lecteur ».

Couronné de prix…

Selon les expli­ca­tions mêmes du poète, la dimension poli­tique reste « dis­crète, implicite, non pro­clamée ». Cou­ronné de prix (Lénine, Prince Claus, ordre du Mérite des arts et lettres), l’auteur de Murale et État de siège a tou­jours opté pour une écriture tablant sur des valeurs essen­tielles : qu’est-ce qui jus­tifie l’amour, qu’est-ce qui légitime la guerre, qu’est-ce qui nourrit la poésie ? Inter­ro­ga­tions vitales qui hantent tout homme moderne… Bien sûr il y a loin de la coupe aux lèvres et encore davantage de la plume au papier car ces inter­ro­ga­tions sont comme cette énigme rim­bal­dienne que nul n’élude…

Pour une der­nière fois, un regard sur ces pages qui ren­ferment plus d’un demi-​​siècle d’histoire vio­lente : « Vous qui passez parmi les paroles pas­sa­gères, vous four­nissez l’épée, nous four­nissons le sang, vous four­nissez l’acier et le feu, nous four­nissons la chair, vous four­nissez un autre char, nous four­nissons les pierres (…) mais le ciel et l’air sont les mêmes pour vous et pour nous, Alors prenez votre lot de sang et partez… »

Au dernier soir sur cette terre (pour reprendre un des plus beaux titres de Mahmoud Dar­wiche), quand le deuil enve­loppe le monde arabe et que le monde entier pleure un de ses enfants favoris, car un poète est tou­jours un voyant, un mage, un frère reflétant les angoisses et les espoirs des hommes, on reprend l’heureuse formule de Yannis Ritsos : « La poésie n’a jamais le dernier mot, le premier, toujours. »

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